P
27
42 L'INDIFFERENCE
Tel : de Ulysse Eyquem.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 1 Samedi 14 avril
Une « drôle » de nouvelle.
Il est sept heures quand j'attrape mon premier bus, direction la gare. Ma voiture est restée sur place.
Il est sept heures quarante quand je grimpe dans l'autocar. Arrivée prévue vers neuf heures trente.
Je finis, comme toujours, mon périple en voiture et gare mon véhicule devant chez moi.
A peine arrivé je vois dépasser de la boîte aux lettres une enveloppe style A4. Bizarre !
Il s'agit de la GMF, l'assurance de la maison. C'est la première fois qu'une enveloppe aussi imposante est là. D'habitude, pour ne pas dire toujours, c'est le format en dessous voire même la simple lettre traditionnelle. J'espère qu'ils ne vont pas m'informer d'une fin prochaine du contrat, on ne sait jamais. Je m'attends à tout et c'est en tout cas la première chose à laquelle je pense à cet instant. Bon, je sors l'enveloppe et la mets sur le siège passager de l'auto.
Je lirai ceci plus tard, peut-être durant les près de quatre-vingt-dix minutes du trajet retour en autocar. En attendant je fonce à la boulangerie pour récupérer mes deux croissants, une habitude.
Je pensais qu'il ferait quand même meilleur. Le ciel est bas, nuageux. Le terrain est très humide. Qu'importe, je me change et sors le matériel dont j'ai besoin quand la pluie se met à tomber.
En plus ce n'est pas qu'il fasse très froid, mais quand même.
J'attends un instant mais la pluie ne s'arrête pas. J'hésite.
Je dois installer une chaîne près du portail alors je le fais en espérant une météo plus clémente.
Au moins je suis à l'abri. Mais la pluie semble s'installer dans la durée. Je décide de refaire une partie de l'escalier qui mène aux chambres. J'ai dû y passer environ une heure. Il fait de plus en plus froid, la pluie persiste. Je suis un peu déstabilisé. Je n'étais pas venu pour ça !
Je regarde l'heure, il est près de treize heures. Ni une ni deux je range les outils, me change et décide de prendre le bus de quatorze heures. La journée a été assez pourrie comme ça et puis j'arriverai chez moi vers un peu plus de seize heures au lieu de dix-neuf heures passées.
Je me gare en face de l'église, c'est mon coin. Je range mes affaires dans mon sac.
L'horloge de l'église indique treize heures quinze. Je dois attendre presque une heure avant de retrouver l'autocar. Seule bonne nouvelle, la pluie s'est presque arrêtée.
Parfois, quand je suis trop en avance je vais « visiter » l'église. Je ne suis pas croyant mais il existe un certain calme que j'apprécie, d'autres parleront plutôt de sérénité, qu'importe. Souvent, je suis les différents chemins qui mènent à l'autel. Ils sont constitués d'énormes pierres d'époque. Je pense souvent à tous ces chrétiens, ou pas, qui au fil des siècles ont emprunté ces voies. Elles sont tellement usées, presque satinées. J'ai l'impression d'entendre Pierre Rabhi, paysan-philosophe, juste à mes côtés « Les religions affirment que Dieu est omniscient, alors pourquoi a-t-il voulu tant de douleurs...Si nous sommes vraiment libres, comment se fait-il qu'on ne nous ait même pas consultés avant de nous faire exister ? » Je vais pour sortir du véhicule quand mon regard rencontre cette énorme enveloppe de la GMF. J’ai du temps. Sans réfléchir j'ouvre l'enveloppe.
Ermont, le 10 avril
Cher Monsieur,
Nous venons d'apprendre le décès de madame votre mère.
Au nom de la GMF, je vous présente nos sincères condoléances.
Je n'ai pas pu aller plus loin... J'ai remis la lettre dans l'enveloppe avec une brochure.
J'étais sonné tel un boxeur, j'avais très mal. J'ai refermé la voiture, j'ai pris la direction de l'église.
Je suis rentré. Je me suis arrêté au milieu de l'église, près d'un pilier. Ça a coulé tout seul, j'avais tellement mal. J'avais oublié que lorsque l'on pleure autant, ça coule des yeux bien sûr mais aussi du nez. J'avais plusieurs mouchoirs en papier, ils n'ont pas fait longtemps, j'avais tellement mal.
Je me suis retourné, l'église était déserte. Ça ne s'arrêtait plus. J'ai continué à pleurer, j'avais tellement mal. J'ai revu cette vie, la nôtre. Pas toujours très belle, mais de tous mes souvenirs il n'en est resté qu'un. Je me suis revu enfant quand nous partions et qu'elle me prenait la main. Une main toujours chaude, protectrice, douce. Putain que ça fait mal, merde.
J'ai quitté l'église. Il ne pleuvait plus, si à l'intérieur de moi.
Mes pensées se heurtent comme la pluie sur une vitre, battante, prête à exploser à tout moment.
J'ai attendu le bus, parfois ça coulait tout seul. Quand l'autocar est arrivé j'ai tout fait pour faire bonne figure. Pour la première fois j'ai demandé à descendre un arrêt avant le terminus pour prendre un nouveau bus et me rendre au cimetière. Je n'ai pas pleuré durant tout le trajet.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 2 Samedi 14 avril, 14 h
Voyage en car puis en autocar.
Je suis dans ce car qui va me déposer un arrêt avant le terminus et je navigue entre Plutarque et Cioran et notamment ce livre que j'aime tant, à savoir « De l'inconvénient d'être né. » Cioran ne laisse personne indifférent. Certains aiment sa profondeur, pour ne pas dire son désespoir, d'autres aiment son humour. Les deux ne font-ils pas partie de la même famille, celle de la vie et ce dernier d'ajouter « J'ai tous les défauts des autres et cependant tout ce qu'ils font me paraît inconcevable. »
Je regarde au loin ce paysage... mais en réalité je n'arrive pas à fixer mon attention.
Je repense, c'était il y a de cela presque quinze ans. La mère venait tout juste de déménager. Pendant les deux premières années je ne venais que trois ou quatre fois par an car la famille Jusseron s'occupait du quotidien. C'était avant que je ne m'implique et ces dix ans qui allaient suivre.
Angélique, ma nièce, comme toutes les semaines me donnait des nouvelles et puis ce drôle d'appel. Elle m'avait surpris, c'est le moins que l'on puisse dire. Pour preuve je me souviens exactement de ses mots « Tu sais, avec ma mère, on voudrait lui mettre les points sur les I. » Les points sur les I ! La formule m'avait choqué. Et d'ajouter « Tu sais, vu les rapports avec le paternel, ma mère se demande si elle ne serait pas née d'une autre union. » J'avouais tomber des nues mais comme souvent je n'ai rien dit. Puis elle reparla du père en des termes peu élogieux. Puis de la mère, idem.
Je ne savais pas si elle en avait déjà parlé à mon frère Alain, je n'ai pas pensé à lui demander, mais je me souviens lui avoir dit « Non. Pas la peine de reparler du passé. Qu'est-ce que cela pourrait apporter sinon de la peine ? A quoi bon reparler de tout cela alors que la fin de vie approche. » Et moi, qui dix ans plus tard allais les mettre ces fameux points sur les I, lors de ce fameux mois de février. Certes, pas au sujet de ma sœur Joëlle mais en remettant en cause leurs rôles de parents et plus tard, loin du père, de son honnêteté. Comme quoi la vie... « Je donnerais l'univers entier et tout Shakespeare, pour un brin d'ataraxie (1) ... La grande chance de Nietzsche, d'avoir fini comme il a fini. Dans l'euphorie. » A Cioran, toujours lui.
Les essuie-glaces du car couinaient le long du pare-brise.La pluie n'était plus qu'un lointain souvenir. Je reconnus ce petit village, juste avant la traversée d'un pont et ce court d‘eau en dessous.
Je fus surpris en voyant devant mes yeux un comique aujourd'hui disparu et qui rappelait « Quelle est la différence entre une mère juive et un pit-bull ? A la limite, le pit-bull, lui, peut vous lâcher ».
Une des nombreuses histoires signées Élie Kakou à l'époque de « La vérité si je mens. »
Ma mère n'était pas juive mais elle savait très bien nous étouffer. J'avais expliqué ceci à un ami. Je lui avais raconté ma descente aux enfers et tout le reste. C'est d'ailleurs la seule personne à qui j'en ai parlé. Lui m'avait dit « Une mère ça comprend. Tu devrais lui en parler et demander de l'aide. »
Je me souviens lui avoir dit « Tu sais, ma mère est un peu spéciale » Je n'avais pas voulu argumenter davantage mais cet ami avait persisté. Je ne voulais pas lui dire que ma mère m'aurait traité comme un enfant. Aujourd'hui, et depuis que j'avais remplacé mon frère Alain, j'avais une certaine liberté. C'est moi qui remplissais le frigo alors quand je le voulais je pouvais l'ouvrir pour récupérer un morceau de fromage ou un fruit. Je voyais bien ma mère faire la moue mais elle ne disait rien. Je savais que si je lui demandais une quelconque aide j'allais redevenir cet enfant et ne plus avoir aucune liberté. Pour moi ceci me paraissait tout bonnement impossible.
J'appuyais sur le bouton pour avertir le conducteur. Je fis quelques pas avant de m'engouffrer cette fois-ci dans le bus du réseau de la ville. Direction, le cimetière !
(1) Ataraxie : Quiétude absolue de l'âme.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 3 30 – 50 ans plus tôt.
Un parent est comme un dieu aux yeux d'un enfant.
Pendant toute mon enfance, régulièrement, j'entendais ma mère dire de moi « Le petit, longtemps, on a cru qu'il était handicapé. Il a parlé bien plus tard que sa sœur ou son frère. Et pareil pour la marche. » A l'écouter « je revenais de loin. » Mais qui a envie de découvrir un monde où l'enfant ne se sent pas bien ? Pourquoi s'exprimer ? On ne parle pas, certes, mais on comprend quand même, loin des mots. Pourquoi Marcher ? On me considérait comme un meuble. On me mettait là. J'étais là. Et puis un meuble ça ne parle pas, non ? CQFD.
J'ai toujours pensé que je n'étais pas désiré, enfin pas de la bonne manière. Nous n'étions rien d'autres que des allocs, leur seul moyen de survie. Un second revenu était présent, c'était la pension d'invalidité du père. Invalidité ?!!? Et encore des allocs ! Un revenu des plus faibles, impossible de vivre là-dessus ni à un, ni à deux et encore moins à cinq. Nous étions une famille réfugiée dans le monde des allocs. Ici personne n'a jamais vu quelqu'un travailler, être obligé de se lever. Les allocs étaient un but et insulter ses gamins un devoir. J'ai toujours pensé que les premiers mois, à l'intérieur du ventre de ma mère étaient très importants. Je m'imaginais, hélas, comme une charge à porter. Je ne pense pas qu'il n'y ait eu aucun amour, aucune caresse bienveillante le long de son ventre, aucun dialogue. Ma sœur Joëlle et mon frère Alain partageaient déjà cet enfer. J'étais le petit dernier et rien ne pouvait changer à cette histoire. A l'image de nombreux enfants je n'ai que peu de souvenirs des trois premières années pourtant je compris très vite qu'il fallait sourire ou faire semblant.
« Souriez, faites vos jeux car depuis toujours rien ne va plus. »
Dès l'école maternelle j'ai bien vu que chez-nous ce n'était pas comme chez les autres.
Des interdits en veux-tu en voilà. Des insultes en veux-tu en voilà.
J'en ai eu confirmation j'avais peut-être trois-quatre ans. Déjà, j'étais seul avec ce père et cette mère.
On m'avait habillé pour l'occasion d'une veste et d'un short, plutôt long, assortis. D'une paire de chaussures presque neuves et d'une casquette. Je suppose que nous nous rendions dans un parc, sûrement pour y faire des photos. Mon père adorait faire des photos.
Ça coûte cher de faire des photos, non ? Sans oublier les albums pour les ranger.
Outre les parcs il appréciait également les églises, c'était son dada. Alors une église à côté d'un parc, tout était réuni pour faire un cliché. Parfois, on posait devant et au final devant l'église on devinait une forme qui devait faire penser à des humains, de très loin. Mais nous n'en sommes pas encore là.
Pour l'heure nous marchons quand notre chemin croise un pont.
Henri Bergson expliquait « La conscience est un trait d'union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l'avenir ». Là, le pont n'a pas eu la même finalité...
Ce passage de pont allait m'apprendre beaucoup de choses. J'étais habillé des pieds à la tête. La casquette bien visée sur ma tête, les lacets bien faits. Je ne devais rien toucher à mon déguisement et ça je le savais, et ça je le faisais. Je connaissais cet interdit et je m'y pliais, j'allais dire, presque naturellement. Je tenais la main de ma mère. Oui, je tenais sa main dans la mienne ou le contraire.
C'était le seul moment où je me sentais proche d'elle, physiquement j'entends. Chez nous on ne se touchait pas, on ne s'embrassait jamais. Alors là, oui, j'en prenais pleinement plaisir.
Je ne sais plus si de l'autre côté mon père me tenait pas la main ou s'il avait pris un ou deux mètres d'avance sur ce convoi. Et là, le drame !
Le vent s'est levé. Ma casquette s'est envolée et est retombée en contre bas.
Face à nous un dénivelé d'au moins trois-quatre mètres, ça paraît sans fin quand on est un enfant, avec une seule solution pour rejoindre la terre ferme, un muret d'environ six-sept mètres sur une largeur d'une trentaine de centimètres, incliné à 45 degrés. J'ai cru que la casquette était perdue.
Mes parents ont crié. Moi je n'ai rien dit, terrorisé.
Puis mon père a franchi la barrière et est descendu la récupérer. A mes yeux il me paraissait tel un héros. Pourtant je n'ai pu m'empêcher de penser « Pour quelqu'un qui est censé avoir le dos en compote... » Oui je l'ai vraiment pensé. Je n'ai pas oublié. Après on m'a insulté, presque la routine, j'ai oublié le reste. A l'époque Yasmina Khadra n'avait pas encore écrit ses mots que je fais miens « Il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde que l'on t'a confisqué ».
Dès l'école maternelle, les professeurs nous demandaient « Et tes parents ils font quoi ? ».
A cela ma mère m'avait dit de répondre « Mon père est invalide et ma mère s'occupe de la maison, de nous, de tout en somme ». Déjà, à la petite école, je savais qu'il y avait un hic dans l'histoire mais je ne crois pas que je parlais de honte. Je ne suis sûr de rien mais pour le hic c'était flagrant.
Flagrant délit, flagrant défi ou flagrant déni.
La vraie, la grande honte c'est en classe de CE1 que je l'ai eu. Comme d'habitude, en début d'année, on nous demandait de prendre un quart de feuille. Dessus on notait son nom, prénom, âge, profession des parents... Le lendemain le professeur m'a demandé de rester après la sortie des cours, j'ai regardé les autres partir. Je me souviens de ce dialogue comme si c'était hier alors que près de cinquante ans nous sépare. Il est des histoires, des dialogues qui marquent.
« Ton père est invalide ? Il est cloué dans un lit ? Cela doit être difficile pour ta mère ?
-Non, il a un problème de dos mais il peut se lever ». Ai-je rajouté marcher ?
Il m'a semblé changer d'attitude. « Et ta maman elle travaille ? -Non, elle est à la maison. -Ah bon. Et elle fait quoi ?
-Ben, elle fait à manger, le ménage, les courses... ».
Alors la sanction est tombée. Il a pris mes mains dans ses grandes mains « Tu vois certains savent déjà qu'ils seront instituteurs comme leur père, d'autres policiers, d'autres... Pour toi ça va être très dur. Il faut vraiment que tu travailles beaucoup à l'école ».
J'ai dit « oui ». Je n'ai pas dit ce que je vivais au quotidien.
C'est à cette même période que mon père m'a annoncé, pour la première fois mais pas la dernière, une décision qui paraissait mûrement réfléchie. « De toute façon, toi à dix-sept ans, je t'émancipe ».
Je me souviens avoir demandé à ma mère, qui était dans la cuisine, en train de lire un magazine, presque affolé « Ça veut dire quoi émanciper ? ». J'avais à peine sept ans.
Elle m'a répondu que nous n'en étions pas encore là. Je crois qu'elle a ri. Fin de la discussion.
Régulièrement, ce père me rappelait cette émancipation à dix-sept ans. D'abord, une fois l'an, puis deux et à mesure que la date arrivait les mois s'enchaînaient. Je connaissais mon avenir mais à mon âge, on n'en comprend pas bien la sanction. Je pense que pour ma sœur Joëlle ceci a dû être pareil.
Sans doute la raison de son départ le jour de ses dix-huit ans. Famille de fous !
Ils devaient nous aider, nous guider, mais au final c'est nous qui en avons payé le prix, le plus fort.
Pythagore devait leur être totalement inconnu sinon ils se seraient souvenus qu’« Un homme n'est jamais si grand que lorsqu'il est à genoux pour aider un enfant ».
Je n'ai que peu de souvenirs de mon frère Alain mais dans ma galerie des glaces, aux miroirs déformants, j’ai une image, une situation que nous n'aurions pas dû vivre. C'était un des rares moments où nous étions tous les cinq ensemble. C’était avant son départ pour l'institut. Mon frère avait été opéré des amygdales sans anesthésie. Mes parents semblaient en être très fiers.
Lui était choqué, et il y avait de quoi, non ? Je me suis souvent demandé si « ces parents » avaient bien fait leur boulot de parents. Souvent, je voulais me renseigner sur ce style d'opération et si par souci d'économie « ces gens-là » avaient opté pour la plus mauvaise des solutions.
Mais comme toujours je ne l'ai pas fait. Peur. Peur d'apprendre sûrement.
Et puis il n'y avait pas internet. On n'avait même pas des livres ou des revues pour trouver une quelconque information. Et puis quand je passais devant une bibliothèque, municipale ou pas, j'étais persuadé que c'était payant. Au moins l'inscription. Alors, bien sûr je passais mon chemin.
Je l'ai appris que bien plus tard. Idem pour le Conservatoire, j'aurais adoré mais...Là c'était payant...
A cette date, les conducteurs d'automobile n'étaient pas nombreux et pour nous la question ne se posait même pas. C'était une autre époque. Ni mieux ni moins bien, seulement différente.
Les cuisinières fonctionnaient surtout avec des bouteilles de gaz et des commerçants vendaient et venaient livrer à la maison. Ce commerçant venait une fois par an et c'était récurent. Toujours avec sa blouse blanche et stylos dans la poche. On aurait dit un instituteur, à l'époque la blouse était à la mode...Ou un médecin. On frappait à la porte. L'homme en blanc apparaissait. Mon frère hurlait et se réfugiait dans la pièce le plus loin de la cuisine. Je crois qu'il se cachait derrière un lit. Entre le lit et l'armoire de la chambre des parents. L'homme riait, mon père riait, ma mère riait. Mais où était le comique de situation ? Je n'avais pas sept ans, l'âge de raison dit-on mais était-ce bien raisonnable ?
Non. Et ça j'en suis sûr. Dans la réalité, et en pensant à Alain, je devais, hélas, être plus jeune.
Aujourd'hui encore je leur en veux. Et Alain ?
Je me souviens de vacances scolaires où mes parents me trouvaient trop infernal, trop dissipé alors pour avoir la paix, sur le coup des neuf heures du matin, ils me versaient une ampoule dans un verre. C'était radical. Je sombrais à nouveau dans les bras de Morphée.
Je luttais mais je ne pouvais rien faire. Alors, à bout de tout, je m'endormais à côté du lit.
Il eut été inconcevable de défaire un lit que ma mère venait juste de refaire. Le lit c'est pour la nuit !
Je dormais à même le sol, à côté du lit. Ça calme et ça marque.
On peut dire que je vivais à travers mes rêves et heureusement ils étaient nombreux.
J'imaginais, non je voyais très bien un arbre, plus précisément un oranger. Serait pu être n'importe quoi d'autre quand j'y pense : Un pommier, un abricotier et pourquoi pas un cerisier mais dans ce rêve, devenu avec le temps récurent, mon exemple était un oranger. Ce dernier trônait au milieu d'une nature assez mal définie. En fait on voyait surtout, et en très gros plan cet arbre qui envahissait ce tout. En ces temps, j'étais persuadé que notre univers représentait seulement une orange et dans cet arbre il y avait des centaines d'oranges donc...J'étais persuadé également que nous venions de la planète Mars. Bien sûr que lorsque l'on en parlait dans les médias, et notamment pendant la diffusion des informations, on rappelait que cette dernière était totalement invivable mais dans le passé, certes très lointain, là on l'on compte en millions d'années voire plus, qui pouvaient affirmer le contraire ? Aujourd'hui, on semble même étonné de trouver de l'eau, sous forme de glace, sur Mars. Pas moi. Et puis il y avait d'autres avantages à ma théorie. Ceci expliquait tout ce qui nous échappait, tous ces secrets que le temps avait emporté avec lui comme des calculs très précis de certaines civilisations ou les mystères de l'île de Pâques et pourquoi pas ceux de Stonehenge...Oui, des rêves j'en avais plein ! Le reste de la journée, je le passais entre deux eaux et je dormais à nouveau. Pourquoi faire ça à des enfants ? Le médecin était-il de connivence ?
Pendant ce temps ils fumaient à qui mieux-mieux, achetaient la presse quotidienne et des magazines, s'achetaient d'un côté des costumes, chapeaux, collections de timbres, de pièces et billets, et de l'autre des robes, des manteaux... Ils se rendaient régulièrement chez le coiffeur.
Pour nous, rien de tout ça. Ma mère buvait du Coca-Cola et nous de l'eau du robinet. Mais elle avait une très bonne raison, c'est son médecin qui le lui aurait conseillé. Ce n'est pas une bonne raison ça ? Bien sûr il était INTERDIT de s'approcher de la bouteille, encore moins d'y goûter.
Plus de quinze ans plus tard, c'est un autre médecin qui lui aurait conseillé d'arrêter. Entre temps, le premier médecin était mort. « Trop de caféine. Attention à la tension » Alors le Coca a été remplacé par des eaux pétillantes et aromatisées.
C'était logique, enfin pour elle. Le père, lui aussi, n'avait droit qu'à l'eau du robinet.
Nous n'étions abonnés à rien. Je regardais les autres avec envie. Nous portions des habits d'un autre temps. Je récupérai les habits d’Alain que lui-même avait récupéré dieu sait où. Peut-être de notre cousin Guy ? Sûrement ! Mon frère savait qu'autrefois ils étaient à lui, moi pas.
Je me souviens, alors que la mode était aux cheveux longs, avoir dit « Je voudrai avoir les cheveux longs » et ma mère de rétorquer « Super, plus besoin de coiffeur ! ». Et ce fut le cas. Pendant près de dix ans je n'ai croisé aucun coiffeur. Ma mère me les coupait quand ma mèche devenait ingérable. J'avais les cheveux sales mais longs. Un professeur avait pris l'habitude quand je montais au tableau, je devais avoir une dizaine d'années, de mettre ce qui me servait de mèche devant les yeux. Ça descendait au niveau de la bouche voire plus. Encore un moment de honte, un de plus.
Nous enchaînions les journées, toutes les mêmes. Sans saveur. Sans surprise... A l'horizon rien de nouveau. Ma sœur rentrait de son institut chaque fin de semaine. Mon frère pendant les vacances de Noël et les grandes vacances. J'étais plutôt seul entre ces quatre murs.
Avec ma sœur nous avions cinq ans d'écart. C'est énorme quand on est un enfant. Difficile d'avoir un dialogue et je le comprenais bien. A cela un internat obligatoire alors que nous habitions la même ville (sic). De toute manière quand elle arrivait à la maison c'était à nouveau l'enfer dès son entrée. En effet, sa première tâche était de faire le linge de tout le monde. Par ici les slips, les mouchoirs, les chaussettes, et quelques habits portés par moi-même. La plupart des habits des parents prenaient la direction du pressing. Ça coûte cher le pressing, non ?
Juste avant son arrivée, la mère mettait l'eau dans ce que l'on nomme une douche sabot, avec le tas de linge. Je revois l'eau stagnante déjà sale. Je revois aussi ma sœur en train de nettoyer tout ça et mon père qui se mouche devant elle, alors qu'elle était là, à genoux, en train de frotter et jeter ce même mouchoir plein de morve dans l'eau de cette douche sabot.
Alors rapidement ma sœur, pour échapper à cette corvée, a trouvé un emploi de serveuse dans un village. Un emploi déclaré ? Je ne sais même pas si un jour elle fut vraiment payée mais malgré des conditions difficiles, le boulot de serveuse, de plonge sûrement, c'était le Pérou par rapport à cette maison de fous. Tout plutôt que ça et je lui donnais entièrement raison. De toute façon elle n'avait pas le droit de sortir. Les sorties entre amies étaient interdites, pour les amis, inutile d'y penser, encore moins pour un quelconque petit ami. Elle devait s'occuper de son petit frère. M'en veux-t-elle encore aujourd'hui ? J'espère que non. Je ne suis pas responsable de ce fait. J'entends au loin tel un vieux slogan politique « T'as qu'a leur dire que tu es responsable mais pas coupable ».
Parfois, une fois l'an, on nous donnait l'autorisation d'aller à la vogue. Nous écoutions la musique crachée par les haut-parleurs, regardions les auto-tamponneuses, ceux qui essayent d'obtenir un objet, poupée, montre...Et j'en passe grâce à une pince manipulée de l'extérieur. Mais nous n'avions jamais d'argent. Comme toujours. Alors on regardait de l'extérieur, à l'intérieur nous n'étions même pas malheureux. Enfin, si, un peu...Beaucoup !
On connaissait tous le tube de Michel Jonas sur les vacances au bord de la mer « Alors on regardait les bateaux. On suçait des glaces à l'eau... et c'était quand même beau ». C'était beau, c'est vrai mais ce n'était pas les vacances et à l'horizon pas de glace, même à l'eau.
Quand je pense aux glaces j'y associe aussitôt le marchand, l'été venu. Avec sa petite camionnette réfrigérée il passait, tous les jours à la même heure, entre les bâtiments de notre cité. Les enfants courraient dans leurs maisons pour récupérer l'argent, des mamans en profitaient pour prendre l'air, nous – enfin moi surtout – j'attendais que tout le monde ait fini pour redevenir comme les autres.
J'en ai vu passer des camionnettes et des camionnettes, je ne me suis pas vu y accéder
Comme je ne me suis pas vu accéder au petit train du parc municipal. J'ai regardé, pendant des heures, des jours, des années ce petit train exécuter son petit parcours. Là, seul, sur un banc.
J'en ai rêvé des départs...J'embarquais dans mes voyages extraordinaires un certain Jules Vallès, un autre écorché qui m'avouait « D'autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur portent, comme s'ils étaient encore tout petits. Moi je suis tout petit, et je n'ai jamais ni gâteaux, ni oranges »
La seule fois où l'on nous donnait de l'argent c'était pour nous rendre à la messe du dimanche.
Cinq centimes par enfant. On ne pouvait rien acheter avec cinq centimes. On déposait notre maigre pécule dans une corbeille et au moins les parents avaient la paix pour toute la matinée.
A midi le repas – toujours le même – et l'après-midi une heure trente de trajet pour rejoindre les grands parents, deux heures sur place à s'ennuyer autour d'une table à lire le seule magazine disponible, à savoir « Le Pèlerin » et une heure trente pour le retour. C'était immuable. Trois heures de marche, c'est long. Puis un jour nous n'y sommes plus jamais allés. C'était peu de temps après le décès du grand-père. Assez rapidement, si ma mémoire est fidèle, grand-mère a laissé son appartement pour rejoindre la « Petite maison des pauvres ». Un déménagement un peu forcé...J'en ai parlé, bien plus tard, avec elle alors que tout le monde l'avait oubliée dans ce mouroir.
Je nous revois le matin. Nous déjeunions, chocolat à l'eau et gâteaux secs, à tour de rôle.
Le soir nous dînions avec nos éternels sandwichs. On se retrouvait devant nos deux portions, l'une au pâté et l'autre avec du fromage ou une vache qui rit, et en final un fruit, souvent une pomme...
Là encore, à tour de rôle, A la queue leu leu...Aucun partage, aucune vie en commun.
Je revois comme si c'était hier les soirées télé avant d'aller se coucher. Avec Alain, quand il était là bien sûr, on s'en sortait plutôt bien. Pour Joëlle, à l'extrême gauche, l'écran avait une visibilité des plus réduites. Sur le canapé, la mère, le père et au milieu la place du chien. C'était Myrza. Sur les chaises ou les tabourets en formica, les gamins, bien rangés, à leurs places. On n'avait pas le droit de changer la position de ladite chaise. Bien sûr personne n'avait le droit de choisir le programme télé. De toute manière le programme télé faisait partie du journal et le journal on n'y avait pas droit, CQFD encore. Une fois, et cela m'a marqué, ma sœur toujours très amoureuse d'un chanteur a demandé, bien à l'avance, de voir une émission. Ça débutait à vingt heures trente. Le père a commencé à se plaindre qu'il avait mal, là ou là, on ne sait plus très bien. Plus l'heure avançait et plus il avait mal. Il est parti se coucher. L'émission n'allait pas tarder à commencer quand le père a ouvert la porte de sa chambre avec fracas « Vous me faites chier. Je suis malade et ici on s'amuse. Allez, ouste, tous au lit ». Il a éteint la télé. On a tous pris la direction des lits. Sans commentaire.
« Ici on s'amuse » mais c'est du grand n'importe quoi.
Qui a déjà vu sourire un enfant entre ces quatre murs ? Chez nous, il n'y avait jamais un bruit.
Chez nous, il n'y avait pas de rire. Chez nous, on attendait en silence. Et à sa place !
J'avais un rêve ! Un rêve tout bête, certes, mais impossible.
Ce rêve se résumait en un mot, un bureau. Un bureau pour étudier. Rien de luxueux...
Mais c'était impossible car pour avoir un bureau il faut déjà avoir une chambre et là où était le lit, que j'ai partagé un temps avec mon frère, on ne pouvait pas parler de chambre. Plutôt de débarras.
Rien de personnel. Par exemple pas de porte mais un rideau pour marquer la séparation.
J'allais parfois voir mes petits camarades, eux avaient une vraie chambre. Avec une porte et des meubles assortis. Une chambre d'enfant, quoi ! Comme je les enviais......Mais bien sûr je ne disais rien. Certaines chambres débordaient d'amour... Comme c'était beau à voir. Un bureau, une commode, un électrophone, des disques, des livres, des BD... J'avais honte, encore et toujours cette foutue honte mais je n'accusais personne. C'était la vie, c'était ma vie.
Cette honte qui allait devenir mon quotidien, qui l'était depuis si longtemps en réalité.
Quand on nous demandait d'apporter des choses de la maison, moi j'arrivais toujours avec rien.
Pendant l'école primaire on nous avait demandé de venir avec des petits suisses, vides, seulement lavés, pour fabriquer un lustre. J'ai demandé plusieurs fois mais comme toujours je n'ai rien eu.
Une chanson raconte cela mieux que moi. Serge Lama, extrait des « ballons rouges », chantait déjà « Je n'ai pas eu de ballon rouge, quand j'étais gosse dans mon quartier. Dans ces provinces où rien ne bouge, tous mes ballons étaient crevés. Je n'ai pas eu de vrai vacances, seul, face à face avec la mer...Les fées n'étaient pas du voyage, quand j'étais gosse dans mon quartier. Je n'ai rien demandé, je n'ai rien eu. J'ai rien donné, j'ai rien reçu. » « Ici, on n'achète pas de petits suisses, école ou pas » Je crois, sauf erreur, que j'ai été le seul...Tout coûtait trop cher.
On était censé travailler en binôme mais comme je n'avais rien apporté je ne peux pas dire que je me sois bien impliqué. J'avais honte aussi. Quand le lustre fut terminé le professeur tirait au sort pour savoir qui le rapporterait chez lui. J'ai observé les autres. Le premier à choisir demandait toujours le côté face. J'ai eu de la chance. C'est à moi que le professeur a demandé de choisir. J'ai choisi pile. Le garçon a emporté le lustre chez lui.
J'ai souvenir, au collège, de quémander une perforeuse, on devait faire des trous pour les classeurs, pendant toute ma scolarité. On dépassait la honte.
Et pourtant le prix d'une perforeuse était dérisoire, c'était ainsi.
Bien sûr que les allocs étaient faites pour ça mais même quand on recevait celle de la rentrée des classes plus des trois quarts partaient pour les frais divers, les faux frais et le plaisir personnel des parents. Enfin je dis les trois quarts mais c'est faux, on n'en voyait tout bonnement pas la couleur.
Sauf une fois, en CM1, j’ai reçu une tenue de sport, un survêtement acheté spécialement pour moi.
Je m'en souviens car j'avais posé pour la photo de classe et la photo c'était le seul moment où on ressemblait aux autres, on l'achetait.
Autrefois, la mère devait aller chercher le chèque de la rentrée des classes dans l'établissement mais ça elle ne l'a jamais fait. C'est moi qui allais le récupérer. Elle disait qu'elle n'avait pas le temps.
De toute manière elle ne se rendait jamais à l'école que ce soit pour les sorties – c'est Joëlle qui venait me chercher à la maternelle – ou les convocations de fin de trimestre ou d'année.
La famille n'a jamais été présente quel que fut le style d'établissement, de la maternelle au lycée.
Leur seule implication dans ma scolarité se résumait à signer la couverture du cahier de correspondance et de signer quand on le leur demandait.
Je m'excusais au fil des classes « Ma mère ne peut pas ». Et comme le père se voulait invalide...
Alors de guerre lasse, on me donnait le fameux chèque tant désiré.
Je n'avais qu'une seule passion : Le Foot.
J'aurais adoré, mais hélas ceci ne fut pas possible, collectionner les vignettes Panini et dans la cour de récréation pouvoir les échanger. Être abonné à « Onze » ou à « Mondial » et pourquoi pas certaines bandes dessinées voire des revues scientifiques comme « Science et vie » Bien sûr je ne parle pas des « Car en sac et Minto, caramel à un franc et les mistrals gagnants » Inconnus !
Mais bon, pour moi c'était foot avec rien autour...Si un ballon. Au moins cela ne coûte pas cher et encore j'ai attendu un temps infini pour recevoir un ballon pour Noël. Avant je devais attendre qu'un copain vienne avec son propre ballon. Je ne parlais et ne pensais que foot.
Je jouais à la récréation, le soir après les cours, les week-end. Bref tout le temps, seule la pluie ou la neige pouvait m'en empêcher. Et encore, je jouais sous le préau d'un gymnase.
Je répétais, sans cesse, des situations pensables et même impensables, seul ou pas.
Quand on jouait dans le quartier on m'appelait « le gaucher ». J'étais respecté. On savait que dans l'équipe où j'étais on gagnait. On jouait sur un petit terrain et parfois des adultes voire des anciens s'arrêtaient. Je me disais qu'ils avaient dû repérer mon aisance avec le ballon, mes dribbles...
Certains restaient longtemps, alors je rêvais...Peut-être un dirigeant de club ?
Mais ce n'était qu'un rêve ! Mes petits camarades, qui jouaient version détente, étaient tout fiers de me dire « Je rejoins l'équipe du quartier » ou encore mieux « Je rejoins le club de la ville ». J'enrageais, moi je n'en avais pas le droit, mes parents n'avaient pas l'argent.
C'était ainsi, c'était normal. Enfin, ça ne devait pas l'être, mais dans cette famille, ça l'était.
A ce moment, je n'avais pas compris que la priorité c'était les parents, rien que les parents !
J'ai peur de ne l'avoir, hélas, jamais compris... ou trop tard, bien trop tard.
Dans son ouvrage « L'esprit de solitude » Jacqueline Kelen précise « Par peur ou timidité, par repli ou résignation, ou encore par paresse et inertie, un individu peut se retrouver seul. Il se plaint de cette situation mais tout compte fait cet état s'avère tranquille, confortable...Ces personnes de tout âge qui se disent isolées, délaissées, font le vide autour d'elles par leurs geignements perpétuels, par leur agressivité ou leurs frustrations. C'est leur égocentrisme aigu qui est en cause, non l'indifférence des autres. » On aurait dit un portrait robot des parents, cela y ressemble, non ?
En attendant je voyais ce monde tel un figurant. Un figurant sans dialogue, sans intérêt, sans but, et qui regarde le monde bouger. Non, c'est faux ! Je n'étais même pas ce figurant.
Je n'étais que spectateur... Un spectateur enfant qui aurait plus besoin de modèles que de critiques...
Et puis non. Pas de figuration, le spectateur s'efface. Il ne reste qu'un objet. Un objet sans vie.
Je partais pour la plus belle des batailles perdues par avance, la vie.
Je m'alignais sur la ligne de départ...J'avais oublié que c'était une course d'obstacle.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------CHAPITRE 4 Samedi 14 avril, 16 h 45.
Retour dans une évidence.
Quand j'arrive devant le cimetière je pense à Albert Camus. J'ai lu plusieurs fois « L'étranger » et j'ai toujours aimé non seulement l'ouvrage mais également la phrase d'accroche « Aujourd'hui maman est morte ou peut-être hier je ne sais plus ». En quelques mots le ton est donné. Moi, je n'ai aucune date au sujet de la mort de ma mère. C'est très étrange. J'en veux quand même à cette famille. C'est fou que personne ne m'ait prévenu. Joëlle et sa fille Angélique ont bien su le faire quand elles l'ont jugé opportun, avant le tribunal. Certes, pendant l'attente de ce même tribunal, ce trois octobre dernier, j'avais dit à toutes deux « Pour un quelconque enterrement pas la peine de me contacter ». Elles avaient répondu « De toute façon tu n'as pas de numéro de téléphone pour te joindre ». Ce jour-là, ce fameux mardi trois octobre c'est sûr, j'étais très énervé et surtout tendu tel un élastique. Mais elles aussi elles l'étaient. Pour Alain, pareil. Hélas, elles m'ont pris au mot.
Si les rôles avaient été inversés, j'aurais écouté ces propos mais quand la fin du chemin approche j'aurais laissé, au moins, un mot dans la boîte aux lettres. Oh, pas grand-chose. Pas de la grande littérature. Juste « Je sais que tu ne voulais plus de relation avec ta mère mais là elle est en train de nous quitter. Je voulais t'en informer. Elle est aujourd'hui de retour à la maison de retraite après un séjour à l'hôpital. Si tu veux, tu peux me joindre... ». Oui, j'aurais prévenu...Et bien avant son décès même. J'ai envie de dire « Et moi ? » Mais moi, là, à cet instant, je n'existe plus, rayé à jamais.
Je franchis les grilles du cimetière. Je connais le chemin même si j'ai une légère hésitation. Il faut dire que les cimetières ce n'est pas trop mon truc, et puis la dernière fois fut mémorable mais n'anticipons pas. J'ai le cœur qui bat : La fatigue ou l'émotion ? Rien n'a changé. Je ne vois aucune fleur, aucune couronne. Pourtant ma mère a toujours dit qu'elle voulait se faire enterrer près de son mari. Incinérée et l'urne dans la tombe. En retrait, des colonnes semblent sortir de terre.
Des urnes sont là, rassemblées et à l'extérieur des compartiments une petite plaque sur laquelle sont écrits le nom de la personne et les différentes dates de naissance et de mort. En effet, certaines familles ont choisi de laisser l'urne dans l'enceinte du cimetière. Je vais quand même vérifier. Rien.
Je sors du cimetière.
Ma mère est morte. Je ne sais pas quand ? Je ne sais pas comment ? A-t-elle souffert ? M'a-t-elle demandé ? A ces dernières questions je pense que non sinon Angélique aurait déjà percuté.
Enfin, je crois. C'est par elle que tout passe d'habitude. Que faire maintenant ? Je prends deux bus pour rejoindre la médiathèque. J'espère qu'ils archivent le journal local et les actes de décès. Une dame très accueillante me dirige vers une salle où différentes revues sont archivées pendant environ un mois. Le journal est bel et bien là. De mémoire la ville devait être Ermont, je sais que ceci n'a aucune importante. Ce n'est pas le cas pour la date de l'envoi du courrier. Si ma mémoire est toujours bonne la date était le 10 avril. Cela veut dire que normalement le décès devrait avoir eu lieu autour du 5, 6 ou 7 avril. Je récupère tous les quotidiens parus avant le 10 avril.
Je décide de commencer le 20 mars. Une bonne pile me fait face, allez c'est parti !
En Vérité la chose est plutôt assez facile car je connais bien ce canard, normal j'y ai travaillé plus de dix ans. Je mets cinq secondes pour retrouver la bonne page et une vingtaine pour le consulter.
J'ai posé ce tas sur la table et en quelques minutes la chose est entendue. Rien.
Le problème, il manque deux exemplaires. Je quitte la salle et vais consulter les ordinateurs en libre-service. Je recherche l'édition de la ville, puis du département et même un autre département limitrophe. Rien. Un homme passe de salle en salle et chaque fois il tient le même discours. « La médiathèque ferme ses portes dans cinq minutes ». Presque tout le monde se lève.
Une personne a l'air de chercher sur Google un truc important. Alors je continue mes recherches.
A force de cliquer et recliquer j'ai cette sensation d'avoir déjà consulté certaines pages, des noms de famille me sont familiers. Je me perds. J'arrête là mes recherches. Au final, rien.
Je n'ai aucune information. Que faire ? Par où commencer ? Je n'ai que ce début de lettre qui tourne dans ma tête, datée du 10 avril et en guise d'introduction ceci « Nous venons d'apprendre le décès de madame votre mère... ». Certains pourraient penser puis dire « Mais il n'a qu'à contacter sa famille ! » Oui...Peut-être. Oui mais non, pas dans cette réalité-là. J'ai arrêté toutes relations avec ma mère depuis plus de cinq ans, peut-être six, je ne sais plus. Je me suis mis en retrait. Peut-être porté disparu serait plus juste, non ? Et dans la même partie j'ai perdu ma mère et toute la famille.
Je jouais une nouvelle version de « Qui perd, perd ! »
Il est 18 heures et je ne sais par où commencer.
Même Goethe me semble inutile avec son « Au fond, on ne sait que lorsqu'on sait peu ; avec le savoir croît le doute ». Même Voltaire et sa quête... « Nous recherchons tous le bonheur, mais sans savoir où, comme des ivrognes qui recherchent leur maison, sachant confusément qu'ils en ont une ». C'est peut-être Montaigne qui a raison « Philosopher, c'est apprendre à mourir ».
Je vais rester sur Voltaire. J'ai peur de la nuit à gérer alors je fais un détour par une grande surface.
Je n'achète que du liquide, une bouteille de vin et des boîtes de bière à huit degrés. J'ai arrêté de boire depuis pas mal de temps mais là ce n'est pas pareil. Ce n'est pas vraiment que j'en ai envie, c'est plutôt au cas où...Je n'ai pas réfléchi très longtemps. J'ai ouvert la bouteille de vin. Je n'arrivais plus à trouver le tire-bouchon. J'ai repensé à l'armée et sa devise « Plutôt mourir que faillir ».
Outre une franche camaraderie et beaucoup de sport, ce que m'avait apporté l'armée se résumait à deux choses : Comment décapsuler une bière sans décapsuleur et comment ouvrir une bouteille de vin sans tire-bouchon. J'ai pu constater que je n'avais pas oublié la leçon alors qu'il me serait impossible de monter et remonter une arme les yeux bandés. Il faut connaître ses priorités, non ?
Je suis quand même un peu de mauvaise foi. C'est vrai, c'est grâce à nos chers militaires que j'ai découvert les sauts en parachute, les promenades – plus ou moins forcées – sur un zodiac, en pleine nuit et en silence, prêts à surprendre l'ennemi potentiel ou encore les nuits à la belle étoile après avoir pris le soin de creuser un trou pour pouvoir y disparaître. Après une journée de manœuvre épuisante vous êtes mort, tel un zombie. Mais n'est-ce pas le but recherché ?
J'ai mangé en compagnie de ma bouteille de vin puis j'ai bu toutes les bières. J'avais acheté également de quoi fumer et tout naturellement je me suis retrouvé devant l'écran de télévision et j'ai zappé. J'ai zappé ainsi jusqu'à la dixième chaîne. Sur TMC il diffusait, comme souvent ces derniers temps, un épisode de Columbo. Il était là, dans son restaurant préféré, avec son chili en plat de résistance. Je n'ai pas vraiment regardé l'inspecteur avec son esprit que certains soupçonnent en désordre ni son enquête, de toute manière je les ai déjà toutes vues et même plusieurs fois depuis le temps. J'ai pensé à ma mère, non j'ai repensé et repensé à ma mère.
Vers minuit je me suis forcé à prendre la direction du lit. C'est là que les questions ont redoublé d'intensité. Il devait être près de deux heures du matin quand j'ai cédé, enfin, à l'oubli.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 5 Dimanche 15 avril
Un dimanche pas vraiment comme les autres.
Je me suis réveillé à six heures. Je n'ai même pas la gueule de bois, enfin je crois.
J'ai réfléchi durant toute la soirée d'hier, peut-être aussi cette nuit : Soit je contacte Joëlle ou Angélique – le numéro est sur le compte rendu du jugement – soit j'écris à Alain car je ne possède plus son numéro et sur ce fameux compte rendu il n'y a pas de téléphone, juste son adresse.
Les deux solutions ne me plaisent guère mais il le faut pourtant. En effet, je n'ai pas d'autres solutions depuis la perte de mon téléphone, avec lui est parti aussi tous mes contacts.
Je ne sais trop quoi faire alors comme souvent je reporte. Je m'habille. Je vais traîner ma mélancolie aux marchés aux puces. Et il n'y a pas que ma nostalgie que je trimballe il y a aussi les textes de Lydia Flem « Le couple des parents s'est retrouvé dans la tombe. Nous en sommes définitivement écartés. Œdipe s'est crevé les yeux, Narcisse pleure. En les couchant dans la tombe, c'est aussi notre enfance que nous enterrons » J'arrive sur le coup de huit heures. Je fais le tour du marché, plusieurs fois, mais je n'achète rien. Je flâne plutôt. Vers dix heures je prends la direction du retour.
J'ai décidé lors du trajet retour, en bus, de récupérer les papiers du jugement et contacter ma sœur. Le problème c'est que je n'ai plus d'unité sur mon téléphone.
C'est un petit peu normal. J'ai ce que l'on nomme un abonnement à la carte. Enfin, presque. On doit, au minimum, investir cinq euros par semestre et si vous ne rechargez pas votre ligne, au bout de six mois, cette dernière se retrouve bloquée. Résultat : J'investis cinq euros tous les six mois pour garder ma ligne et le reste du temps je le passe au point phone, sauf urgence bien sûr !
Si je veux téléphoner, aujourd'hui dimanche, je dois rentrer chez moi, retrouver ce courrier, repartir attendre un bus et finir par une dernière correspondance. Le problème c'est que nous sommes justement dimanche et les bus tournent au ralenti. De toutes manières c'est le seul point phone que je connais ouvert le dimanche, je crois jusqu'à midi trente. Le dernier bus me pose, il n'est pas loin de onze heures. Avant de quitter l'abribus je vérifie l'horaire du prochain bus. Il est pile dans une heure. Trop tard pour le point phone. Le sort en est jeté, je dois écrire à Alain.
Entre-temps j'ai encore changé d'avis. Je vais me rendre directement à leur domicile. On verra bien.
Fin de matinée, je sonne à l'interphone. J'ai l'impression d'entendre « oui », alors je me présente.
« C'est moi au sujet du décès de notre mère ». J'attends. Rien ne se produit. J'ai dû rêver... Cette fois-ci il ne me reste plus qu'à prendre la plume.
Dimanche 15 avril.
Bonjour Bernadette, bonjour Alain,
J'ai appris, j'allais dire presque par hasard, le décès de notre mère.
J'ai fait des recherches par voie de presse et par internet mais je n'ai trouvé aucun avis de décès.
Je ne suis au courant de rien. Est-ce que la cérémonie a déjà eu lieu ?
Aujourd'hui dimanche, je te laisse ce courrier et j'essayerai, demain, d'appeler Joëlle. Enfin, si je m'en sens le courage. En fait, j'ai fait mes recherches avec l'appui du journal mais je me suis sûrement trompé. J'ai pris l'édition de la ville alors que la maison de retraite ne se trouve pas ici.
Encore une fois j'ai eu tort. Bien fait pour moi. J'ai pleinement conscience du mal que je t'ai fait. Et pas qu'une fois. Parfois j'avais des raisons et d'autres non. Mais on ne refait pas le passé.
Je te prie de bien vouloir accepter mes excuses, elles sont sincères. Également à Bernadette.
La seule chose que je puisse te dire c'est qu'il n’y a jamais eu de préméditation de ma part.
Enfin, et pour finir, j'ai écrit une longue lettre nous concernant. Si je ne la jette pas au feu j'aimerais que tu puisses la lire quand le temps sera venu.
Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez. Ton frère.
Il est un peu plus de quatorze heures quand je porte la lettre.
Je sonne. Rien, alors j'abandonne là cette dernière.
Je remonte chez moi, j'ai les jambes en feu et le souffle court. J'avoue que la voiture me manque.
Depuis presque huit ans que j'habite ici je ne m'étais pas rendu compte comme le quartier est en côte. Avant rien ne m'empêchait de partir trois ou quatre fois dans la même journée, aujourd'hui je réfléchis à deux fois avant de prendre la route. Enfin, plutôt les trottoirs et les bus, non ?
Maintenant je dois attendre. Contrairement à la lettre que j'ai envoyé en juillet, l'année précédente, je me suis excusé platement et j'ai laissé mon numéro de téléphone. Je pense avoir fait le maximum.
J'ai sommeil mais je me fais violence. J'écoute la radio.
Le flash de seize heures vient de se terminer quand la sonnerie du téléphone retentit.
« Allô, c'est l'Alain. Oui la mère est morte. On l'enterre ce mardi. C'est l'Angélique qui s'est occupée de tout » Il m'explique que ceci débute dès neuf heures avec la mise en bière puis la paroisse à dix heures. Après rendez-vous pour le crématorium à quatorze heures et l'enterrement proprement dit à dix-sept heures. Je réfléchis. Je lui dis qu'actuellement je n'ai pas de voiture mais que je serai là pour la messe à dix heures. Pour être présent à neuf heures c'est impossible. Trop de correspondances pour pouvoir être là dans les temps. Je lui demande si elle a souffert, il ne sait pas.
Je lui demande si Guy, le fils de sa sœur et donc notre cousin, sera présent, il ne sait pas.
Je voudrais lui demander plein de choses mais j'ai peur de l'ennuyer avec toutes mes questions.
A la fin je lui confirme ma présence pour l'église.
Il me dit « Sois plutôt là avant dix heures. - D'accord ! »
Quand je raccroche je suis heureux qu'il m'ait appelé.
Cela m'a fait du bien même si j'ai senti une certaine distance. Bernadette devait être là, à ses côtés, je pense. Non, j'en suis sûr ! Grâce à lui je sais maintenant que la mère ne voulait pas apparaître dans les pages nécrologie. Elle qui pourtant aimait tant les lire. William affirmait « Nous sommes tissés de l'étoffe dont sont faits nos rêves ». Je vais vérifier de ce pas. Enfin, si j'y arrive.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 6 30 – 50 ans plus tôt, la suite.
A la découverte de la vie.
Ma première rencontre avec un livre intéressant, je m'en souviens encore, c'était lors d'une inauguration de grande surface. A l'époque les rayons livres, musiques et autres étaient plus conséquents qu'aujourd'hui. C'était la fin des trente glorieuses. Il y avait de la place pour tout le monde et un des avantages de ces surfaces démesurées était que vous pouviez vous perdre dans la foule. Personne pour vous déranger et donc le plaisir de découvrir, à vitesse grand V il est vrai, le contenu de chaque ouvrage ou au moins le choix de parcourir certains feuillets.
Un jour, j'avais dix-onze ans, je suis tombé sur un livre, j'ai oublié aussi bien le titre que l'auteur mais une page m'est restée en mémoire. Elle disait à peu près ceci :
La vie c'est comme une montagne. Vous grimpez, vous vous hissez, toujours plus haut. Vous voici ici à dix ans, et puis vous revoilà à vingt ans et puis trente. Vous découvrez la vie, vous êtes la vie. Et vous continuez à grimper... A quarante ans, c'est le choc ; fini la grimpette !
La montagne a été vaincue. Désormais vous êtes au sommet. Vous découvrez émerveillés cette vue à trois cents soixante degrés. Vous êtes libres, vous comprenez « Cette fois ci, je sais ! » L'avantage d'être au sommet c'est que vous êtes grisés, presque ivres de voir tout ce chemin parcouru et toute cette route avec, vous en êtes sûr, son lot de surprises. L'inconvénient c'est que passé le sommet, il ne reste plus qu'à redescendre. Terminé cet horizon à trois cents soixante degrés. A cinquante, soixante ans c'est la vue qui baisse, et puis le reste, et ce corps qui plus tard ne répond pas, ou mal. Après c'est le grand Charles qui a raison « La vieillesse est un naufrage »
Je ne m'appelle pas Charles mais Christian. J'ai attaqué la descente et même plutôt bien. J'ai la vue qui baisse et mon corps essaye tant bien que mal de répondre. Aujourd'hui j'ai cinquante-quatre ans.
« Ouais, l'autre – diront certains – mais c'est la fleur de l'âge. Aujourd'hui on approche les quatre-vingt ans pour un homme et un peu plus pour le public féminin. Mais de qui se moque-t-on ? Il est bien loin le temps du Moyen-Age. » A cela on a envie de répondre Oui. Oui, si tout se déroule à merveille mais il ne faut pas surestimer son corps aussi bien physiquement, psychologiquement et même génétiquement. Conscient que je ne pouvais rien faire du côté de la génétique, je dois reconnaître avoir « malmené » les deux premières.
Je suis le raté de la famille : Pas de femme, pas d'emploi. Rien.
Pas d'enfant non plus, je sais on aurait pu croire que... mais non. Le néant à perte de vue...
Pierre Mérot explique bien ceci « Chaque famille classique se doit d'avoir un raté : Une famille sans raté n'est pas vraiment une famille, car il lui manque un principe qui la conteste et lui donne sa légitimité. » Je suis comme Vendredi, mais il semble qu'on ait oublié Robinson dans cette histoire.
Stephen King expliquait dans Charlie « Que fait-on d'une équation ratée ? On l'efface. » Et puis il y a l'optimisme version Oscar « Il faut toujours viser la lune, car même en cas d'échec, on atterrit dans les étoiles. » J'ai essayé. J'ai visé la lune. Je l'ai raté. Pour l'heure je suis dans une zone de turbulences, et aucune étoile à l'horizon. En fait, ces mots sont la suite logique d'un choc.
Mais quand ? Mais où ? C'est toujours difficile à dire, à raconter.
Quand ? Il y a plus de cinquante ans, il y a les différentes étapes de la vie avec pour chacun ses blessures qui parfois, dans le meilleur des cas, deviennent des cicatrices, il y a ce que l'on n'a pas vu ou pas voulu voir ou pas su. Et parfois ces blessures demeurent, hélas.
Il y a treize ans, il y a six ans, il y a un an et surtout, à l'intérieur de cette même année, ces trois mois de totale folie. C’est cette année, celle en cours, que je vais tenter de narrer. Une année qui débute en juillet, l'année précédente pour terminer en juin de cette année.
Où ? Dans cet exemple, l'action se déroule en France.
______________________________
Tout a débuté il y a un an, en juillet. Un très bel été sans nuage, ou presque. A Saint Paul je terminais ma journée. J'étais fin prêt pour rejoindre mon car et son voyage merveilleux de quatre-vingt-dix minutes. J'allais partir. Sans le savoir vraiment j'assistais à l'acte I : Une histoire de courrier. D'abord une lettre, puis deux, puis trois...Et tout ça pour finir par des accusés de réception. Cet acte allait continuer sa course jusqu'au mois d'octobre, le trois pour être précis, et ce passage par la case tribunal. Après il y eu ce que j'appelle « la trêve », une sorte d'entracte qui allait durer cinq mois puis l'acte II, le dernier, le pire. Le pire, non par sa durée mais par son intensité.
En réalité, durant l'acte II, j'ai écrit, ou essayé d'écrire au quotidien. L'acte I je l'avais écrit pendant la trêve car son déroulement m'avait beaucoup marqué. Hélas, je ne savais pas ce qui m'attendait.
Écrire au quotidien... ? Certes, au début, j'ai hésité.
Je n'avais pas envie d'écrire. Et puis, devais-je rédiger un texte ou plutôt faire en quelque sorte un résumé de résumé avec un système de flèches ? Je l'avais déjà fait, et entre les flèches ne garder que quelques mots-clés voire même qu'un seul. Avec ce système, au lieu de partir sur des dizaines et des dizaines de pages, la chose aurait été entendue beaucoup plus rapidement : Maximum une dizaine et encore. J'avoue que c'est cette proposition qui retenait toute mon attention.
L'avantage premier c'était le temps consacré qui fondait comme neige au soleil.
L'inconvénient c'était toujours une histoire de temps mais plutôt en direction du futur.
Je m'explique : Le système des flèches est très bien et notamment, et surtout, quand les faits sont récents, encore très proches mais avec le temps on ne se souvient plus très bien et parfois même on ne comprend carrément plus rien. Je le sais, je l'ai déjà vécu ! Alors, tout compte fait, j'ai retenu la première, la plus longue. Avec le temps je ne le regrette pas. Je me dis même que j'ai bien fait, ça m'a libéré, et même aidé à comprendre.
J'ai pensé à une maxime célèbre que l'on attribue à Lao Tseu « Si tu ne peux pas changer une chose, change ta façon de la regarder ». Dans mon cas je délaissais mon système de flèches, pourtant si pratique, pour m'embarquer dans un texte bien plus long, bien plus long que prévu.
Dans cette aventure j'y ai croisé un ami. Mon ami imaginaire qui passait son temps à m'interroger et terminait toutes ses phrases par « ...non ? » Il m'a suivi tout au long de ce texte. Cela m'a fait du bien ! Au début je l'ai appelé « non-non » puis j'ai trouvé que « Nono » lui allait bien mieux.
Au total, de juillet à juin cela fait pile un an, quatre mois pour se retrouver et ce fameux trois octobre en guise de final, une trêve de cinq mois et trois pour se haïr. Un an de cauchemar. Avec cette impression d'être une boule de flipper ou une boule de billard sur un trois bandes.
Et moi, je me voyais, je me débattais, je postillonnais dans le vide. C'était juste avant l'orage.
« Ô rage, ô désespoir ...Aux sombres héros de l'amer... »
Dans ma vie j'ai exercé plusieurs professions, parfois avec l'appui d'une formation adéquate.
J'ai fait des boulots bêtes et méchants et parfois très intéressants, passionnants. La vie quoi !
Pendant dix ans j'ai mené de front un boulot alimentaire et un autre un peu plus « intellectuel ».
Je débutais mes journées à 4 H 13 – J'avais mis le réveil à cette heure précise et je l'ai toujours gardé – et terminais vers 19 H, parfois plus. C'est fou, je sais. J'ai gardé ce rythme pendant près de dix ans. Je crois que sans le savoir j'ai dû faire un burn-out. D'un côté un boulot alimentaire à temps plein et de l'autre presque tout le temps dont je disposais en travailleur indépendant. Des journées bien remplies ? Trop ? En plus, à cette période de ma vie, je buvais plus que de raison. J'étais en couple et loin d'être raisonnable. Bref, l'un dans l'autre, l'un contre l'autre, l'autre contre lui-même...Ça a fait pschitt. Aujourd'hui, et ça commence à dater, je suis au RSA.
Je ne sais même plus ce que veut dire ce sigle : Revenu de Solidarité pour handicapé mais sans le H car sans signe extérieur, sans preuve tangible d'une quelconque gêne. Si, peut-être de la vie.
Parfois je me dis que j'écris ceci comme certains tiennent un journal de bord, ce fut le cas durant toute la dernière partie d'avril à juin, et puis parfois je pense que j'écris tout ceci pour ma sœur et mon frère même si cela me paraît « presque » déraisonnable. Mais j'ai bien conscience que j'écris surtout pour moi. Pour essayer de comprendre, au moins un petit peu. Parfois aussi je pense à cette citation de Clément Rosset et je m'interroge « Moins on se connaît, mieux on se porte. »
En vérité, rien ne dit que ces feuillets ne prennent pas la direction d'une quelconque poubelle ou autre grand feu. Mais pour l'heure...Boum, boum, boum, boum...Boum...Boum...Boum. Rideau.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 7 Lundi 16 avril
Premier contact avec mon frère
Je me suis endormi, encore, très tard. Et je me suis réveillé, toujours, très tôt. J'ai conscience d'être en manque de sommeil mais que faire ? Le jour est bien loin de se lever et déjà mes yeux s'ouvrent.... Et les questions de se poursuivre... Des questions sans fin.
Je ne peux rester, seul, chez moi à tourner en rond...
Je prends la direction du centre-ville, je fais faire quelques courses. Plus la peine d'appeler Joëlle ou sa fille. Je crois entendre Henri-Frédéric Amiel « La vie est un colin-maillard où l'on passe son temps à jouer aux malentendus ». Ou encore Louis Aragon « La vie est un voyageur qui laisse traîner son manteau derrière lui, pour effacer ses traces ». Pendant tout ce temps je marche en direction du marché, l'air ailleurs. Je passe mon après-midi à écrire et à écouter la radio.
A dix-huit heures c'est la sonnerie du téléphone qui me ramène à la réalité.
« Allô, c'est l’Alain ! Angélique m'a demandé ton numéro, je fais quoi ? ».
« Surtout rien, dit lui non. ».
Avant de raccrocher, mon frère me propose de m’accompagner pour la mise en bière. C'est vrai qu'en bus je n'y serai jamais arrivé. En plus le funérarium est au sommet d'une côte et les bus s'arrêtent à plusieurs dizaines de mètres de là. Je saute sur l'occasion. Rendez-vous est fixé demain à huit heures. Je me dis qu'Angélique leur a peut-être forcé la main, c'est gentil, non ?
C'est Gaston Bachelard qui lançait « La lumière projette toujours quelque part des ombres ».
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 8 Mardi 17 avril.
Quand l'histoire s'arrête, et la mère aussi.
Je me réveille, à six heures, en sursaut. C'est bien plus de temps qu'il ne me faut. Le temps notamment de me raser, de me doucher et de trouver ma tenue. Je change de chaussures également, les miennes me semblent un peu usées. Je regarde les informations à la télévision tout en déjeunant.
Il n'est pas sept heures et je suis fin prêt. J'attends sept heures trente-cinq pour quitter mon appartement. En fait, nous sommes à moins de cent mètres à vol d'oiseau mais ça, normalement, personne ne le sait. A sept heures quarante-cinq, je suis devant l'immeuble. Je fais les cent pas.
A sept heures cinquante, Bernadette et Alain arrivent. On s'embrasse du bout des lèvres.
La voiture est devant, on monte. Un silence s'installe. J'essaye d'engager la conversation mais très vite je me rends compte...Parfois ils parlent tous les deux et parfois pas. Et moi quand je parle c'est comme si je parlais de la fonte des neiges à un touareg. Ils me font penser à un vieux couple. Je me dis que c'est toujours mieux qu'à l'époque. En effet, chaque fois que je les croisais, cela a dû se produire trois ou quatre fois, on avait droit à deux personnes qui ponctuaient toutes les fins de phrases par « Hein chéri... » « Hein chéri » C'est joli mais là c'était à la limite du raisonnable. Au bout de cinq minutes c'était déjà insupportable alors plusieurs heures. Moi, quand j'assistais à cela je ne pouvais m'empêcher de penser « C'est la rencontre de deux solitudes. Deux personnes restées trop longtemps sans amour et qui part dans un certain excès »
J'ai l'impression d'être un colis que l'on transporte. « La solitude ne vient pas de l'absence des gens autour de nous, mais de notre incapacité à communiquer les choses qui nous semblent importantes » déclarait Carl Gustav Jung. Il n'est pas huit heures quinze et nous sommes déjà sur place.
Mon frère me dit qu'il préfère être en avance. Je lui fais remarquer que je fais souvent de même « et puis, de toute façon, nous avons bien le temps ».
Huit heures cinquante, Bernadette et Alain s'impatientent. Comme ils avaient déjà repéré les lieux, c'est vrai que s'est excentré de la ville, et que nous nous sommes trompés de direction plusieurs fois je leur dis qu'ils doivent être en réalité tout proche, sans doute en train de tourner.
Huit heures cinquante-cinq, arrivée de trois ou quatre voitures. Je cherche la voiture de Guy.
Une vingtaine de personnes sortent des véhicules et foncent sur nous. J'ai du mal à reconnaître qui est qui et notamment David et Teddy, les deux garçons de Joëlle ainsi que le nouveau compagnon de ma nièce et les enfants présents. Personne ne se présente vraiment, on s'embrasse c'est tout. Dans la foulée j'embrasse Angélique alors que j'avais prévu de lui serrer la main.
Par contre son frère Teddy, le plus jeune et dont normalement je suis le parrain, je lui serre la main.
Je n'ai pas oublié sa traque pour confirmer mon adresse dans un foyer de travailleurs.
Je demande à Joëlle et à sa fille pourquoi elles ne m'ont pas écrit à Saint Paul pour m'avertir.
Réponse : « Pas de téléphone pour me joindre ». Je demande si elle a souffert. « Oui les derniers jours, les trois derniers surtout ». Je demande pour Guy. « Il a laissé un message pour dire qu'il ne viendra pas, il est désolé. » Angélique ne semble pas convaincue par ses excuses. Je voudrais demander encore plein de choses mais un homme arrive d'un air décidé.
Nous entrons dans une salle à la lumière tamisée. Le cercueil est là. C'est juste avant la fermeture définitive de ce dernier. Je suis à côté d'elle...Et je ne reconnais pas ma mère. J'ai honte.
Un visage bouffi, des cheveux sales et beaucoup trop long. Et cette bouche entrouverte...
Depuis ma naissance et jusqu'à encore cinq ans, j'ai toujours connu ma mère avec les cheveux très courts. « Bien dégagés derrière la nuque » diraient certains. Aujourd'hui, c'est un choc. Outre des cheveux sales, ces derniers lui arrivent au milieu du dos. Plus bas même. Depuis combien de temps n'a-t-elle pas croisé de coiffeur ? A raison d'une pousse d'un centimètre par mois, je ne suis sûr de rien... Je préfère ne pas faire le calcul. Pourtant je sais avec certitude qu'elle n'a jamais fréquenté le salon de coiffure ni même la version « A domicile » de cet institut. J'ai honte ! J'imagine ma mère, seule, en train de se peigner. Des cheveux si longs, tellement longs. Ça devait être tout bonnement impossible ? Merde ! Pourquoi personne ne l'a fait ? Et même avec une simple paire de ciseaux. C'est fou, non ? C’est combien une coupe dans ce style d'établissement ? Même cinquante euros, c'est quoi cinquante euros ! Rien. J'ai envie de dire « Il n’y a pas eu de pitié ! »
Angélique glisse une photo à l'intérieur du cercueil. Elle demande à l'homme en noir de récupérer une bague en souvenir. On voit l'homme de la cérémonie batailler pour la récupérer. Ou plutôt les récupérer. Chacun paraît muré dans son silence. On referme le cercueil. Je suis le premier à sortir. Angélique me suit, elle pleure. Je reste à l'écart, dans mon coin. Les autres arrivent. Rendez-vous à l'église. Pendant le voyage du retour l'ambiance n'a pas changé. Je demande pourquoi Guy n'était pas présent. Alain me répond avec beaucoup de sagesse « Tu sais il va avoir bientôt soixante-dix ans, peut-être est-il malade ou sa femme ? On ne sait pas ». C'est vrai, il a raison, sûrement. Guy avait tellement dit qu'il serait là que c'était devenu tel une évidence. Dans la voiture je regarde ce classeur sur la coupe du monde. Angélique me l'a proposé sur le parking, en souvenir. Au début j'ai refusé et puis... J'ai accepté sans vraiment savoir pourquoi. Mon seul souvenir de toutes ces années.Il est dix heures trente quand nous pénétrons dans l'église. Comme j'ai laissé passer devant moi les gens, et que tout le devant est occupé, je prends place en retrait. C'est Bernadette qui vient me voir pour me dire d'inverser les rôles. Je me retrouve entre Joëlle et Alain. Merci Bernadette.
Une dame de l'église rappelle la vie de la défunte. Chacun à son livret, « alors on chante ».
Angélique montre à Alain la page pour trouver la bonne chanson. Au même moment je me suis posé une question : A quoi sert de trouver cette fameuse page... Sinon pour rappeler les faits ou plutôt son ignorance face à la lecture. Oui, je me suis vraiment interrogé. Nous sommes au total quatorze personnes et peut-être trois ou quatre à essayer de chanter. Mon frère et ma sœur ne chantent pas.
Puis Angélique lit un texte. Elle semble très émue, elle pleure. Elle rappelle qu'elle était sa meilleure amie, sa confidente. Leur point commun devant la bouffe. Elle raconte même que pour ses anniversaires elle lui achetait du comté – C'est cher le comté, non ? - au lieu de lui apporter des fleurs. Bizarre, je suis au courant d'une histoire de fromage mais ce n'est pas du tout la même finalité. De toute manière je ne dis rien, je constate seulement.
Puis elle rappelle que la mère n'aimait pas l'hypocrisie. Là j'ai eu comme un hic ! Peut-être ne connaissait-elle pas la définition de ce mot ? L'hypocrisie a toujours été le terreau qui les a nourries toutes les deux. Malgré tout je trouve ce texte « presque » émouvant. La voix du grand Jacques a résonné à travers les chansons « Ne me quitte pas » et « Quand on a que l'amour ». On a prié.
Puis on s'est retrouvé sur le parking de l'église, chacun a récupéré son automobile. Prochain rendez-vous à quatorze heures pour la crémation. Je décide de partir à pied, il est un peu plus de onze heures. Alain m'informe que si je le désire, après manger, il m'emmène pour la suite des événements. Comme c'est à l'autre bout de la ville et que je ne connais quasiment pas ces quartiers, j'accepte. Rendez-vous est fixé à treize heures. Avant de véritablement disparaître Angélique me demande une chanson que ma mère aimait. Je cherche. Je me souviens de Herbert Pagani, de Julien Clerc et de Serge Lama notamment avec « Une île ». Elle me dit que Joëlle avait pensé à Édith Piaf ou Mireille Mathieu, je ne jugerais de rien. Alain n'avait pas d'idée.
Je rentre chez moi. J'ouvre le frigo, prends un ou deux trucs à grignoter - pas la force de réchauffer, même au micro-ondes – et recherche des titres dans mes CD. J'écoute Aznavour, Brassens...
Je tombe sur Cali avec « Je sais » : « Je sais les longues nuits à courtiser la mort/ Pendu aux mots blanchis à la chaux du remord/ Je sais qu'à trop se retourner on tourne le dos au bonheur/ Et je sais que la pluie ne lave rien du tout/ Qu'elle aide juste notre ennui à tenir jusqu'au bout... »
C'est très beau, bien sûr, mais encore une fois je suis à côté de la plaque. Elle m'avait demandé une chanson qu'elle aimait et moi j'arrive avec mon ressenti face à un tel cataclysme. Je repars il est midi trente-cinq. J'apporte Cali avec moi et de quoi l'écouter.
J'écoute Cali sur le trajet qui me mène vers mon frère. Et, sans fin, ce même morceau.
Midi quarante-cinq. Je m’assieds sur une borne et j'écoute toujours en boucle le même titre.
Midi cinquante, Bernadette et Alain arrivent et comme je leur tourne le dos c'est la main de mon frère qui me fait réagir. Direction la voiture. En route je leur dis que je suis étonné qu’Alain n'ait pas pensé à Goldman car ils s'étaient rendus ensemble à l'un de ses concerts. Bernadette répond « Ben, on n’y avait pas pensé. On pensait plutôt à des vieux chanteurs ». Alain confirme.
Treize heures à peine passées, on se gare. Presque une heure à attendre. Je leur fais écouter le morceau, Bernadette dit seulement « C'est beau mais c'est très triste. En même temps Angélique voulait un titre triste ». Je leur dis pour Serge Lama avec « une île », je crois que ceci ne leur fait ni chaud ni froid. Je décide de « visiter » le cimetière, au hasard des allées. J'y retrouve des personnes nées après moi et déjà mortes. Des jeunes enfants, des gens de seize, vingt-quatre ou trente-sept ans. Des tombes non renouvelées ou abandonnées en l'état. J'ai le moral à zéro. Bernadette et Alain ont trouvé un banc à l'extérieur du cimetière, ils sont là. Moi je traîne sur le parking pour l'heure. La vue, dos au cimetière, est belle mais je m'en fous. Pourtant d'ici on domine une grande partie de la ville et notamment son centre-ville. Régis Jauffret agrandit le cadre et extrait d’« Univers, univers » il observe « Quand on va trop vite, on laisse tomber tant de détails que l'histoire n'a pas le temps d'apparaître, les personnages courent tout droit au tombeau comme des assoiffés à la buvette ? »
Enfin les voitures arrivent. Je fais écouter Cali à Angélique et son compagnon. Je pense qu'ils ont compris que je faisais fausse route mais que par gentillesse ils n'ont rien dit. Angélique a seulement ajouté « C'est tout à fait de circonstance mais on ne peut plus toucher à la liste. J'ai fait ajouter « Mon île ». Elle me dit la chanson qu'elle a choisi, c'est plein d'amour. Elle m'explique. Un jour, en voiture, il passe à la radio le titre « Parce qu'on est vieux et con ». Angélique change de station et la mère de dire « Pourquoi tu changes ? C'était bien ça ». Depuis c'est la sonnerie qu'elle a choisi lorsqu'elle appelle. Enfin, quand elle appelait serait plus juste. Elle expliquera, plus tard, sur la scène avec son cercueil à ses côtés la chose aux autres. On écoute les titres, on se recueille. On passe une dernière fois devant le cercueil. Certains font le signe de croix. Angélique et sa mère embrassent le cercueil. Je suis à la fin. Je suis même le dernier. Je fais le signe, par mauvaise habitude, porte ma main à mes lèvres et pose ma main sur le cercueil. « Une île » retentit alors que des gens emportent le cercueil. Changement de décor. On se dirige vers une autre pièce.
C'est un peu comme un cinéma, en plus petit. Sur l'écran, le cercueil en gros plan.
Un homme surgit et pousse le cercueil dans ce grand feu, à peine vingt secondes se sont écoulées.
De retour dans la voiture je dis encore une connerie en déclarant « Je ne suis pas sûr que ce soit si nécessaire d'être présent ». Je sens la gêne de mon frère puis il précise « Avant on voyait les flammes mais certains étaient trop choqués. Certains voulaient même se jeter dans les flammes ».
« Ah bon, dis-je, je ne savais pas ». Il me demande où il doit me déposer. Comme je viens de donner les cinquante euros que je possède pour participer aux fleurs, je lui demande si c'est possible à la banque, c'est juste à côté de chez eux. En partant je les remercie chaudement et leur donne rendez-vous directement au cimetière. Mon frère dit « D'accord, à toute à l'heure ». Il est quatorze heures trente, le prochain rendez-vous est un peu avant dix-sept heures. Je marche sans vraiment de but précis. Je prends un bus, puis je marche et je reprends un bus... J'attends un nouveau bus qui lui me mènera jusqu'au cimetière mais comme nous sommes pendant les vacances scolaires il faut s'armer de patience. Ça tombe bien, du temps j'en ai. Je repense à la mère. A Angélique qui s'est occupée de tout avec l'aide de sa mère, de ses frères et de son nouveau compagnon. Je ne sais même pas son prénom, je ne l'ai pas mémorisé. Christophe, peut-être ? J'avais demandé, comme ma mère l'avait toujours dit, si elle s'était occupée de tout depuis longtemps. Et là, la douche froide.
Angélique déclare « Tu as dû recevoir une lettre de la GMF avec un chèque à l'intérieur ».
Je réponds non, du tac au tac. Je dis cela sinon je serais obligé de dire que j'ai reçu cette lettre mais que je n'ai lu que le début et expliquer pourquoi cette enveloppe est restée dans ma voiture à Saint Paul. Expliquer le contrôle technique, l'assurance... Je n'ai pas envie qu'ils sachent ma vie.
En réalité j'ai été tellement « perturbé » par cette annonce que j'ai bien récupéré mon sac mais j'ai laissé le courrier sur le côté passager. Je vais être obligé de retourner là-bas. Je ne m'en sens pas le courage mais ai-je le choix ? Elle m'apprend « Que seuls mon frère et moi avons hérité à hauteur de cinquante pour cent ». Je dis ma surprise. Et pourquoi pas Joëlle ? Et elle ? Elles répondent qu'elles n'ont droit à rien. Je trouve ce système bête. J'ai honte, au plus profond. En fait je comprends rapidement qu'Angélique a engagé les frais d'obsèques. Elle a tout pris en charge : Des papiers administratifs aux chambres réfrigérées, du déroulement de la journée au cercueil et tout le reste.
Le tout est revenu, pour l'instant, à environ 4000 euros.
Alain à quant à lui résolu le problème. Il ne s'est occupé de rien. Il a seulement dit « qu'il reverserait le chèque sur son compte ». A mon avis, si chèque il y a, ce sera la même finalité.
J'ai envie de résumer par une humiliation pour ma sœur, Alain et moi comme convoyeurs de fonds et Angélique pour chapeauter le tout. Ça devait-être ses dernières volontés, je pense. Une sécurité...
« J'aurai voulu faire une plaque mais je n'ai plus assez d'argent. Pour la couronne et les fleurs j'étais toute seule aussi ». Putain de famille ! J'ai appris que ma sœur a payé la messe, deux cents euros pour une heure. Qui dit mieux ? Merci l'église ! Bien sûr que c'est une honte mais quoi faire d'autre ? Aujourd'hui j'aurai beaucoup appris et je sens que ce n'est peut-être pas fini.
J'arrive sur place, je suis le premier. Je vais voir la tombe.
La pierre a été enlevée. Les plaques sont à terre. Un petit trou a été creusé pour recevoir l'urne.
Je ressors du cimetière. Comme toujours à l'approche des cimetières, des boutiques fleurissent pour l'occasion. Et comme je suis très en avance je regarde les différentes plaques dans différents commerces. J'en ai vu une plutôt belle. Je me renseigne pour une photo en médaillon chez un autre commerçant. Quand je quitte cette dernière boutique j'aperçois mon frère. Les autres arrivent. Je demande aussitôt à ma sœur de venir voir cette plaque où l'on pourrait mettre : A mes parents. A ma mamie. Elle s'est être très disponible mais là elle m'arrête net « Ce n'est pas une plaque comme ça – et de poursuivre – Comme on ne peut plus inscrire de nom sur le monument il faut une plaque avec un oiseau, son nom et les dates de naissance et de mort ». - « Ah bon, je ne savais pas, et pourquoi un oiseau ? » Angélique arrive sur ces entrefaites « C'est quand tu étais petit. Tu devais être en colonie. Un oiseau mort dans sa cage et la peur de ma mère face à ma réaction ». J’ai du mal à comprendre. Il faudra que je lui redemande. De toute façon j'ai promis de la rappeler.
On change de sujet : On parle de mort.
Joëlle m'apprend qu'elle veut être enterrée avec ses grands-parents et Angélique me demande si je souhaite toujours une tombe sans pierre tombale, juste du gravier pour tout décor.
J'avais oublié ceci. C'est vrai que dernièrement, un peu plus de cinq ans quand même, on avait parlé de cela mais par la suite j'avais aussi évoqué l'incinération. La vérité, c'est que je m'en fous !
Moi, comme le faisait certaines ethnies, je choisis un drap pour recouvrir le corps et un trou.
Et pour le trou je donne le choix à qui veut. Résultat des obsèques, un drap et une pelle.
Et un peu de sueur en guise d'adieu. Je pense parfois, comme Montesquieu qu’« il faut pleurer les hommes à leur naissance, et non pas à leur mort . »
L'urne arrive, tel un cercueil. Nous nous retrouvons devant la tombe. Nous nous recueillons.
Comme personne ne souhaite déposer l'urne, je remarque, il me semble, un petit problème quant à l'urne mais je ne dis rien, c'est un monsieur du cimetière qui s'en occupe. Un dernier au revoir, un dernier adieu. On remet à Angélique les actes de décès. D'un côté un petit tas d'originaux et un autre tas en copie. Angélique s'interroge. Elle demande à Alain quel tas elle doit nous remettre. Les documents sont chacun à l'intérieur d'une pochette et sur ces dernières rien n'est noté. C'est bizarre ! Il lit à travers... ? C'est bien la première fois que je vois Angélique demander quelque chose à mon frère, j'en suis presque étonné mais je n'y accorde pas plus d'importance. Peut-être que leurs relations ont changé ? C'est vrai, j'ai été absent si longtemps. Treize ans plus cinq ans, presque vingt ans ! On pourrait croire à une sentence de prison. Vingt ans et c'est du ferme !
Vingt ans et seulement trois rencontres avec toute la famille : Un anniversaire et deux mariages.
Alain indique ce tas donc elle me remet une copie. Il y a comme un hic, quand même !
Je me dis que si je dois me rendre à la GMF ce n'est pas sûr que cela marche, mais je ne dis rien.
A la sortie du cimetière, alors que les familles se retrouvent autour d'un verre, on parle sur place des maisons de retraite. De ses passages à l'hôpital, d''une maison de repos, des retours à la maison, de chute dans les toilettes, de chambre individuelle...
Joëlle, Angélique et David – Teddy n'est pas réapparu après l'église – m'inondent d'informations, de dates, j'ai du mal à tout comprendre. Ça va si vite, trop vite. Joëlle, au bout d'un moment, dit qu'elle doit aller faire des courses et oui la vie reprend, normal ! Alain rigole avec je ne sais plus qui, un rire franc et massif. Dans les faits, je n'ai pas voulu voir avec qui il échangeait comme je n'ai pas voulu voir ce sourire que ma sœur partageait alors qu'Alain nous proposait son rôle d'illusionniste.
Je dis adieu à tout le monde, on s'embrasse comme pour l'arrivée.
J'ai envie de dire « Allez, rendez-vous à jamais ». Alain propose de me ramener. J'hésite... Et puis j'accepte. J'ai mal aux jambes. Dans la voiture je lui parle de Joëlle « C'est fou, non ? ».
Il me répond « Tu sais - parlant de la mère – les gens on croit les connaître et puis... ». Il devient vraiment de plus en plus philosophe. Il a raison, comment prétendre connaître les autres, alors que chaque individu est un tissu de contradictions. Miguel de Unamuno confirme « Nous ne vivons que de contradictions et pour des contradictions : La vie est tragédie et lutte perpétuelle sans victoire et sans espoir de victoire. Elle est contradiction ».
Tout d'un coup j'entends la voix de mon frère « On te laisse là ». Je suis perdu dans mes pensées. J'essaie de me rassembler, c'est dur. J'ai juste le temps de dire « Merci, j'attends ton coup de fil ».
En effet Joëlle a remis à Bernadette le dossier et le testament. Bernadette doit me faire des photocopies. Moi, je suis là, bêtement, à attendre. Je ne pense pas que ce soit la meilleure stratégie mais je ne dis rien. Dommage, on aurait pu y aller ensemble, hélas il n'y a pas eu d'invitation.
Je descends alors que le feu est au vert depuis bien longtemps. Je m'excuse et les remercie.
Il est un peu plus de dix-huit heures, je suis crevé.
J'attends le bus qui doit me ramener car je n'ai pas le courage de faire tout le chemin à pied. Je me dis que ma dernière côte me suffira largement, non ?
Tout d'un coup, en attendant le bus, je ne retrouve plus mon téléphone. Je cherche dans toutes mes poches, rien « Ce n’est pas vrai ». Mon téléphone, non seulement c'est le seul moyen de me joindre, je pense notamment à Alain, mais c'est aussi et surtout ma montre, mon réveil, mon agenda...
J'ai fait toutes mes poches, plusieurs fois, rien. Tant pis je rentre chez moi...Il me reste un infime espoir. Du temps de midi j'ai changé de blouson, on se serait cru en pleine été, peut-être est-il resté dans ce blouson-là ? Je n'y crois guère mais je me dois de rester positif. Je remonte chez-moi et ma côte de plus de deux cents mètres... Mes escaliers, la porte, je fonce. Rien, rien dans les poches et rien ailleurs « Merde, merde et re-merde ». J’hésite. Mon seul et dernier espoir serait qu'il tombât sur le siège de la voiture. C'est possible ! Mais, là, je suis complètement mort, vidé. Je me dis que je fais attendre demain. Puis je change d'avis, j'ai trop hâte de savoir. Pour rejoindre l'appartement de mon frère c'est facile, pas de côte mais des escaliers. Toutes les vingt marches, deux mètres de plat et c'est reparti...Je ne les ai jamais calculées tellement elles sont nombreuses. Au départ ils sont en descentes, c'est le retour qui est épuisant. Alors à chaque fois je préfère faire un détour...
Je sonne à l'interphone. « Oui, c'est moi. J'ai dû oublier mon téléphone dans ta voiture ».
« Tu crois - il hésite - je descends ». Pendant ce temps je retourne vers la voiture.
Ma première expérience, avant que j'appelle, n'a pas été très concluante. Je change d'angle, et donc de côté. Je ne suis sûr de rien mais je crois voir mon téléphone, au moins que ce soit autre chose.
Il franchit la porte, il est un peu plus de dix-neuf heures. Il s'est changé. On dirait le bas d'un jogging avec un maillot ras le cou. Quand il arrive à ma hauteur je lui dis, presque soulagé « Je crois qu'il est là ». Il déclenche la sécurité des portes du véhicule et alors que je pensais qu'il allait vérifier par lui-même, il attend. Je plonge à l'intérieur et découvre ce fameux téléphone et par la même occasion ma paire de lunettes. Je le remercie et en même temps je suis sidéré, de près je constate qu'il est en pyjama. La nuit n'est même pas tombée. Il referme la voiture et tout en se dirigeant chez lui il me salue de la main, l'air las. J'ai l'impression de le saouler, de le fatiguer.
Il me salue, sans vraiment se retourner. Presque envie de dire « A la Columbo ! » Sans parole, la main envoyée en l'air et tout est dans ce geste. Il a dû trop me voir en une seule journée.
Je rentre, cette fois ci, définitivement chez moi.
Quand j'ouvre la porte de l'appartement je suis en nage. Je suis exténué.
Il est environ vingt heures. La première chose que je fais c'est ouvrir le frigo et me servir un grand verre de jus de pomme, après je grignote...Sans fin. Je décide de regarder la télévision afin de me changer les idées. Le problème c'est qu'aucun programme ne me séduit. Je zappe, et je zappe et je re-zappe... Impossible de fixer mon attention. Je pense à Alain...
Ce matin, alors qu'on allait monter dans la voiture, je l'ai trouvé bien habillé. Il semblait bien dans ses vêtements. Ses chaussures semblaient elles aussi très confortables. Pourtant lors de la cérémonie du cimetière j'ai vu, sans le vouloir vraiment, une de ses chaussures attachées avec de la ficelle.
Non pas un lacet qui aurait été remplacé à la hâte mais une ficelle qui faisait le tour par-dessus et par dessous pour maintenir la semelle. Lui, le look il s'en fout ! Mais de là...en même temps Bernadette est son fidèle miroir…Elle s’habille comme « Personne » !
Plusieurs fois je les ai croisés en ville. J'ai souvenir d'un pantalon vert usine – Vous l'auriez donné à un pauvre qu'il ne l'aurait jamais récupéré – Un vert sale et normalement immettable. D'un maillot à rayures et d'une veste à carreaux...Bonjour le mariage ! Immettable disais-je ! Et pour couronner le tout, ce même tout posé sur une tête avec des cheveux sales. Le seul point commun avec Angélique.
Je pense à Joëlle et son futur enterrement avec les grands parents. Je pense à Angélique : L'histoire de l'oiseau, l'engueulade, ma mère m'a-t-elle demandé ou non et pourquoi ne pas m'avoir prévenu ces quinze derniers jours ? Je pense à ce déménagement, la lettre sans date de ma sœur.
Je pense trop, c'est sans fin, certains préféreront abyssal. A minuit je me force à aller me coucher ;
J'écoute, sur France Inter, la rediffusion de « Par Jupiter » A une heure du matin je change de radio.
J'entends mais je n'écoute pas vraiment. Vers deux heures je m'endors enfin.
A quatre heures je me réveille en sursaut. J'essaye de me rendormir. A cinq heures je suis debout, la journée promet d'être longue. Je pense, j'espère, que Bernadette et Alain appelleront ce mercredi après dix-sept heures. J'aimerai bien ! De toute façon j'ai prévu de dormir assez tôt pour me rendre, demain et en bus, à Saint Paul. Cela veut dire, réveil à six heures. Je verrai si je le sens de ramener la voiture. Je pourrai ainsi davantage profiter de la journée. Il faut dire que durant toute la semaine, ce fut l'été avant l'heure. Pas une pluie à l'horizon, soleil omniprésent et températures entre vingt-six et vingt-huit pour l'après-midi. Un seul problème, je n'ai pas le moral et ne sais par où commencer.
Je me dis, à l'exemple d'Albert Einstein, que « La vie c'est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l'équilibre ». Qui vivra, verra, dit-on, non ?
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 9 Parce que c'était elle...
A la recherche d'une sœur.
Quand je pense à ma sœur je revois bien sûr ce fameux shampoing, très matinal, au-dessus de l'évier de la cuisine. Dans notre famille la propreté ce n'était pas vraiment notre point fort. Les cheveux c'était surtout comme une évidence. On forçait Joëlle à avoir les cheveux courts, un peu comme un garçon, pourtant courts ou pas on voyait de loin leur état : sales et coupés un peu n'importe comment et notamment depuis que ma mère avait acheté un peigne avec une lame de rasoir à l'intérieur. Elle était devenue coiffeuse. J'ai oublié pour les autres mais pour ma part j'ai eu de sacrées sales gueules. Une fois, il m'a fallu près de deux mois pour retrouver une tête à peu près acceptable. J'étais au collège, la honte !
Ce jour là – ma sœur avait dû préparer ça de longue date- il devait être six heures du matin.
Pas un bruit à l'horizon. J'entends ma mère se lever. Bizarre, d'habitude elle se lève toujours à six heures trente. C'est son heure pour commencer sa journée. J'attends qu'elle termine de déjeuner et, enfin, je peux me lever à mon tour. Ma mère voulait déjeuner en paix, c'était la loi. Mais là ce n'est pas l'heure. Et puis des cris, la journée commence bien. La mère « Mais c'est pas possible. Elle se lave les cheveux dans l'évier de la cuisine ». Le père s'est levé.
Joëlle avait honte. Honte de la remarque de ses copines et aussi de la réaction de ses parents.
Elle avait pris le seul coin possible. La porte qui aurait dû servir de salle de bain couinait sans cesse.
Et puis la douche était condamnée, sauf pour laver les habits en fin de semaine, et le robinet du lavabo ne servait que pour la toilette des parents. Une casserole d'eau froide au-dessus de la tête. Elle avait dû récupérer le shampoing lors d'une distribution gratuite, je suppose. Chez-nous, nous n'avions pas ce style de produit. En tout cas, ça a bien gueulé... Tout ça pour ça. Tout ça rien que pour ça. Être propre c'est un véritable boulot à temps plein, surtout quand l'adolescence arrive.
Quand je pense à ma sœur je vois surtout cette jeune adolescente en surpoids. Ceux que j'aurais dû appeler parents avaient l'air heureux de la chose. C'était la grosse, c'était juste avant la pute. Pour elle c'était l'enfer au quotidien. Je pense, mais je peux me tromper, que son internat lui a été peut-être profitable, voire indispensable pour garder le cap. Pour moi la honte m'interdisait tout. Je pense, au contraire, avec ses camarades d'école, la vie lui a paru plus facile. Ce n'était peut-être pas la plus jolie, et le surpoids y était pour beaucoup, mais c'était la chic fille, pas d'argent sur elle mais toujours sympa et joyeuse. Toujours prête à rendre service.
Quand je pense à ma sœur je pense à un trognon de pomme. Et mes amitiés à Newton !
Je ne me souviens plus du passage de chacun autour du soi-disant dîner. A tour de rôle on mangeait nos deux portions, l'une avec du pâté et l'autre avec du fromage ou une vache qui rit et parfois en final un yaourt ou un fruit. Et puis on laissait la place au suivant, après avoir pris le soin de débarrasser ses miettes. On était seul devant une fenêtre où trônait un immeuble qui prenait tout l'horizon. Passionnant, non ? « Au suivant, au suivant ! » De mémoire ma sœur était toujours en fin de peloton. La mère ou le père disait « De toute façon elle a des réserves la grosse ». Mais outre cette manière de parler, ce qui m'a choqué, et encore aujourd'hui, c'est ce trognon de pomme.
Quand arrivait son tour c'est là qu'on allumait la télévision, enfin les parents bien sûr.
C'était notre seule occupation avant d'aller se coucher. Alors si elle voulait voir l'émission en question il lui fallait se dépêcher et quand c'était le coup de la pomme – ce n'est pas chère une pomme, non ? - après le ramassage des miettes, elle fonçait, façon de parler, prendre place à l'extrême gauche du poste. Au début, elle mangeait la pomme et laissait en guise de trognon trois ou quatre pépins sur un socle d'une pièce de deux centimes d'euros. Ça c'était au début. Mais cela n'a pas duré. Une nouvelle loi entra en vigueur... Une spéciale pour elle.
Désormais aucun trognon de pomme ne devait rester sur la table du salon. Soit elle mangeait à la cuisine soit on supprimait la pomme. C'est Joëlle qui a eu le dernier mot. A partir de ce jour elle mangeait la pomme et le trognon. On pouvait entendre les pépins craquer sous ses dents.
Ces gens étaient des fous. Et nous ne disions rien.
Une simple histoire de méchanceté gratuite dont nous étions à la fois acteurs et spectateurs.
Une histoire de fous, au-delà de toutes les limites, hors champ en quelque sorte.
Une histoire de fous et ne dit-on pas « Plus on est de fous et plus l'histoire se rit de nous ! »
Quand je pense à ma sœur je pense à un beau black.
C'était peu de temps avant son véritable départ.
Elle avait présenté aux parents, presque officiellement, un beau black. Je crois que c'est durant cet épisode qu'elle avait apporté un gâteau, un mille-feuille qui me paraissait énorme. Ils avaient discuté ensemble. Cet homme de couleur devait très bien parler et bien présenter, tout le monde semblait heureux. Je me suis même surpris à penser que tout compte fait, peut-être, étaient-ils moins racistes que prévu. « Les racistes sont des gens qui se trompent de colère » disait Léopold Sédar Senghor. L'histoire devait être trop belle... Et puis ça a fait crac ! Le lendemain, le beau black est revenu pour dire « qu'il se sentait un peu bête, pas honnête. Au début c'était un jeu et là il avait peur de faire une bêtise ». Il s'est excusé puis il est parti. Je n'ai gardé aucun souvenir entre ce jour et celui du départ de ma sœur mais les connaissant je me suis dit qu'elle avait dû vivre, ces derniers mois, pire qu'avant, même si ceci paraît difficile. Depuis elle a tiré un trait sur tout ce qui peut ressembler à un mille-feuille. Dommage, c'est bon les mille-feuille. Je crois, qu'avant, elle les aimait aussi. Mais il est des épisodes que l'on préfère oublier, je comprends.
Quand je pense à ma sœur, je la revois partant déposer des CV. Avec des copines d'école, elles ciblaient une zone géographique et ça couraient d'entreprise en entreprise.
A la fin sur une, ou plusieurs feuilles, les cachets des entreprises trônaient. Je crois, et j'ai fait pareil un peu plus tard, que les CV n'étaient pas la cible. On recherchait avant tout une preuve de notre recherche d'emploi. On n'était pas armé pour. Aucune confiance à l'horizon, aucune confiance nulle part ! On avait vécu dans une totale indifférence et aujourd'hui encore il fallait faire ses preuves pour survivre. C'est surtout là où l'on regrette de ne pas avoir de parents, enfin pas à la hauteur.
De l'école, ils n'y connaissaient rien. Le monde de l'emploi restait un total inconnu.
On avait tout pour ne pas réussir, aurait pu dire mon instituteur de CE1.
Ma sœur c'est aussi ce repas de famille. Enfin non, sa non-présence serait plus exacte.
A cette période, c'est mon frère qui s'occupait de la mère, l'époque où il était disponible 24 h sur 24.
Joëlle quant à elle venait de quitter le père de ses enfants pour faire un nouvel enfant, Idriss, avec son deuxième mari. Tout le monde était là : Angélique, David, Teddy, la mère, mon frère... Je me suis interrogé au sujet de ma sœur. Angélique a amorcé la réponse, la mère l'a complétée « Elle ne peut pas... Son mari n'est pas d'accord. » J'ai trouvé la situation presque cocasse mais surtout très bête. On aurait cru que chacun s'en foutait royalement. Alors j'ai pris ma voiture et fait les vingt kilomètres qui nous séparaient. J'étais sûr que ceci avait été mal expliqué, compris.
J'ai sonné... Un homme est venu m'ouvrir. J'ai expliqué le pourquoi de ma venue. L'homme m'a écouté puis a répondu « Non. » Au même moment j'ai vu ma sœur, au fond de la pièce, en retrait comme soumise. J'ai renouvelé ma demande. « Non. » Et aucune argumentation à l'horizon.
J'ai regardé l'homme, regardé ma sœur, je crois même leur avoir proposé de se joindre à nous « Si vous voulez je vous emmène et vous ramènerais après. » « Non. »
Que faire ? Se servir de la force ou capituler. J'ai réfléchi. Je suis parti.
Sur le chemin du retour j'ai regretté que mon frère ne se soit pas joint à moi, un peu comme une association sœur-frères. Dommage. Quelqu'un a parlé d'esprit d'équipe, non ?
Et enfin la der des d'ers où comment bien rompre avec sa sœur. Bien sûr la mère n'est jamais très loin. Pire, elle en est l'instigatrice mais cela je ne le saurai que bien plus tard, presque dix ans.
J'étais à la disposition de cette dernière depuis plusieurs années.
Depuis un temps, et comme les infirmières arrivaient toujours très tard, le temps de faire les magasins nous rejoignons son appartement il n'était pas loin de treize heures.
Pensant lui faire plaisir je partageais le repas de midi. Au début, quelques mois, elle préparait ou faisait préparer par son aide à domicile une partie des courses que je lui faisais puis un beau jour finie la bonne bouffe. En revenant des courses elle achetait à Lidl une tarte aux poireaux ou autres quiches au rayon surgelé et nous enfournions celle-ci avant de retrouver une bonne pâtée de pâtes et au choix un yaourt ou un fruit. C'est sûr que cela faisait un sacré distinguo, non ? Moi, je ne disais rien alors que le frigo débordait d'entrées diverses, des légumes, des plats préparés, différentes viandes, du fromage, des gâteaux... Après je faisais la vaisselle et allais promener son chien,
Un jour, j'allais dire et comme toujours, elle se plaignait de ses enfants, Joëlle et Alain. Ce jour précis c'était surtout ma sœur qui avait été sur le grill. Moi j'entendais tout cela sans vraiment écouter. J'attendais que cela passe mais ce jour-là la mère avait le dent dure. Bref, j'ai fait la vaisselle et je suis parti promener le chien... Je reviens. Comme d'habitude je discute quelques instants avec elle et je pars... J'allais partir... On sonne à l'interphone « C'est Joëlle ! » Après tout ce que m'avait dit la mère au sujet de Joëlle, et en parlant de moi parfois, je n'avais aucune envie de la croiser. On a beau faire semblant de ne pas écouter, on enregistre sans le vouloir vraiment.
A cette période je n'avais pas d'interphone alors j'ai dit à ma mère
« On fait comment pour répondre ? - Tu décroches et tu appuies en même temps là. » Alors j'ai décroché et appuyé là « Si tu peux repasser un peu plus tard... » puis j'ai raccroché. Je me suis rassis sur le tabouret quand la porte de l'appartement s'ouvre en grand : Joëlle !
J'ai gueulé comme un goret. J'en ai eu honte. Et pourtant je l'avais prévenu à l'interphone. J'avais même fait attention à ma façon de m'exprimer. Elle se foutait de moi, non ? Mon sang n'a fait qu'un tour. Alors elle est repartie. En presque dix ans c'est la seule fois où je verrai Joëlle. Et merde !
Résultats des courses : Par ma bêtise, et alors que je pensais seulement parler, je débloquais la porte et normal si la porte s'ouvre vous n'écoutez pas ce qui suit. Et ça grâce à qui ?
Je ne serais même pas étonné qu'elle ait profité de la sortie du chien pour appeler ma sœur.
Si cela ne s'appelle pas de la manipulation c'est que j'y perds mon latin. Comme avec mon frère, plus tard, cette der des d'ers avait un dénominateur commun, la mère.
CHAPITRE 10 Jeudi 19 avril
Comment bien payer sa part, sans y être vraiment invité.
Ce mercredi, il est quatre heures lorsque je me réveille, la nuit a été des plus courtes.
J'ai regardé la télévision jusqu'à plus d'une heure du matin, puis j'ai pris un somnifère. Je me suis endormi avec la vision de ma mère dans son cercueil. J'ai pensé plein de choses mais je ne peux l'écrire, un vrai enterrement de pauvre. J'allais dire, ça tombe bien, nous l'étions, mais je n'ai pas le cœur... J'ai vu sur la toile, un jeune rappeur du nom de Fianjo qui expliquait « Que les riches tuent le temps et le temps tue les pauvres » En tout et pour tout j'ai fait un cycle complet de sommeil alors qu'il m'en faudrait au moins trois. J'ai traîné toute la journée, parfois j'ai essayé de dormir, en vain. J'ai quand même pris la décision de me rendre à Saint Paul dès demain. J'ai prévu, outre de récupérer les papiers dans la voiture et cette fois ci de les lire, de réaliser également, au moins le début, d'une gouttière côté voisin. Ça va être nouveau. Comment cela va-t-il se passer ?
J'essaye de m'encourager avec les mots de Sénèque « Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles ».
A partir de dix-sept heures j'attends le coup de fil d’Alain. Je suis surpris, personne appelle.
Dans la nuit de mercredi à jeudi j'ai dormi l'équivalent de trois cycles de sommeil complet. Soit, au total, un peu plus de quatre heures trente. C'est la sonnerie du téléphone qui en est la cause ; il fait office de réveil. Normal, pour être à l'heure il faut impérativement se lever, au plus tard, à six heures. Et surtout il ne faut pas traîner ! Je ferme la porte à six heures quarante-cinq et entre temps il faut refaire son lit, se laver, s'habiller, déjeuner, la petite et la grosse commission, faire son sac... Ne rien oublier. Par exemple un casse-croûte ou le thermos de café. Heureusement tout s'est très bien déroulé. Je n'ai peut-être pas le moral mais je suis en route. Pendant le voyage je traîne avec moi une grosse nostalgie. Je ne sais pas si j'aurai le courage. L'échelle de plus de six mètres, les crochets, la perceuse, les vis, le niveau, un tasseau pour vérifier et tout le reste.
J'arrive et retrouve ma voiture, il est un peu plus de neuf heures trente, congé scolaire oblige.
Un peu avant dix heures je me gare devant la maison. Par habitude, au moins depuis le mois de juillet, j'ouvre ma boîte aux lettres. A l'intérieur une enveloppe avec dessus écrit : Urgent !
J’ouvre. C'est la tutrice qui annonce la fin de sa mission et nous demande par la même occasion de prendre rendez-vous avec un notaire. Je n'ai pas tout lu mais je n'ai rien compris.
Je referme l'enveloppe et dépose cette dernière sur le côté passager de la voiture, à côté de la grande enveloppe que je viens de lire enfin. Angélique avait raison, c'est du cinquante-cinquante.
Je me demande quand même comment elle a eu toutes ces informations mais je ne vais pas plus loin dans mes réflexions. Bon je commence par quoi ? Je me demande si je ne vais pas repartir aussitôt et prendre le bus de midi. Non, il fait trop beau, alors je me force. J'ai bien fait. Tout s'est très bien passé. Et en plus pas de vent. Vu la hauteur, il ne faut prendre aucun risque. C'est le manque de crochets qui fait que je m'arrête vers les quatorze heures passées. Ce n’est peut-être pas plus mal, un mal pour un bien diraient certains, car durant toute la journée je n'ai réfléchi à rien d'autre que ma mission et parti ainsi je n'aurai pas vu l'après-midi avancer. Et le bus partir sans moi...
Maintenant j'ai tout mon temps. Le temps de tout ranger, c'est toujours très long, mais c'est le prix pour retrouver ses outils sans les chercher pendant des heures, c'est l'expérience qui parle. J'ai même le temps d'arroser les plantes et elles sont nombreuses. Je ferme la maison, rejoins l'arrêt du car et attends. Une dame qui attend également le car, discute avec moi. Elle me parle de tout et de rien.
J'écoute poliment. Parfois je dis un truc. Quand le téléphone sonne, je m'excuse et décroche.
« Allô, c'est l'Alain ». Pendant un instant je l'avais oublié.
C'est l'Alain. Cette façon d'appeler depuis toujours l’Alain, la Joëlle...C'est de famille. C'est, je crois, une vieille tradition paysanne. Autrefois, et encore aujourd'hui, on appelle les autres le Père bidule ou la Mère machin. Moi je n'ai jamais aimé cette façon de faire. J'ai toujours dit Alain, Joëlle ou Angélique. Avec le temps il n'y a que le père et la mère que j'appelle ainsi, l'article leur va si bien. Enfin ce n'est qu’un détail mais la vie n'est-elle pas qu’une suite de détails ?
« Ça y est, Bernadette a fait les photocopies ». Il m'explique plein de trucs et surtout régulièrement dans ses propos cette interrogation « Quand est-ce que tu penses passer ? »
Je suis pris au dépourvu. Le car n'est toujours pas là, j'avais oublié les vacances et un retard certain.
On rajoute la correspondance plus le trajet jusqu'à lui. En effet, pour le rejoindre en bus je ne dois pas prendre le même bus que pour me rendre chez moi. Je calcule à vitesse grand V et lui dis « Je peux être là, aujourd'hui, mais pas avant dix-neuf heures trente voire quarante-cinq ».
J'entends qu'il interroge Bernadette. Je l'entends, elle donne son accord.
« D’accord mais pas plus tard. Tu sonnes et on viendra ».
Ai-je bien entendu ? Il a dit, enfin je crois, on viendra.
Je suis dans le bus qui me mène chez mon frère. Je regarde l'heure. J'ai presque une demi-heure d'avance, au moins ils seront heureux. Je sonne. Comme l'attente se veut assez longue je parcours « Le Canard enchaîné », au moins c'est rigolo. Un article attire ma curiosité... quand ils me font face. C'est Bernadette qui prend la parole, elle m'explique. Elle me dit que pour l'assurance cela va hyper vite et pour la banque c'est idem. Je demande pour l'acte de décès, le fait que ce soit une copie. Mon frère précise « Il ne regarde pas. Moi aussi j'ai donné une copie ». Elle me remet les photocopies. Je les parcours un instant en leur compagnie. Elle me propose, si je le veux, d'envoyer mon chèque avec le sien. Je dis « oui ». Je suis fatigué surtout. Je les remercie. Je rentre, enfin.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 11 Vendredi 20 avril
De l'administratif à un lys en passant par Alain.
Je me suis réveillé à six heures. En sursaut, ai-je besoin de le préciser.
Et une courte nuit au programme, une de plus, encore.
La veille j'ai préparé une liste avec tout ce que je dois faire : Dans le désordre l'assurance, la banque, les photocopies de papiers administratifs, les courses, le magasin de bricolage...En parlant de magasin de bricolage, j'ai ajouté les crochets pour la gouttière, des rondelles, un néon pour mon appartement et comme ce magasin est à côté d'une grande surface j'ai prévu de finir par là.
J'hésite par où commencer. Je décide de débuter par les photocopies, l'assurance, la banque et finir par les deux magasins. Je ferme la porte, il est sept heures cinquante. Le bus vient de me filer sous le nez alors presque en face se trouve un autre arrêt de bus, celui qui peut m'approcher le plus possible des magasins. Je change de programme. J'achète ma liste de fournitures et les courses. Le problème c'est que sans voiture je suis obligé de retourner chez moi pour déposer ce tout.
10 H 30 Retour à la maison. Et toujours cette foutue côte... 10 H 35 Départ de la maison. Je pars faire les photocopies et en profite pour acheter des fruits au marché. 12 H 45 Retour à la maison. Et toujours cette satanée côte... Je mange n'importe quoi et j'ai soudain une énorme envie d'écrire.
Je lève les yeux de ma page d'écriture, il est quatorze heures trente. Vite l'assurance ! Je prépare les papiers et autres photocopies. Une phrase de Gustave Flaubert me revient en tête « L'avenir nous tourmente, le passé nous retient, c'est pour ça que le présent nous échappe ». Avec l'assurance je m'en vais survoler ce tout. A quinze heures je pose mes fesses dans leur salle d'attente.
Je n'aurai pas la chance de Bernadette et Alain, près d'une heure. Pour la banque ça ne prend que quelques minutes. J'ai quand même demandé deux choses, la première au cas où je retrouverai un chéquier avec une ancienne adresse et des renseignements sur le chèque de banque.
La personne, nouvelle, est très compétente.
A dix-sept heures je laisse un courrier, que j'avais préparé la veille, dans la boîte aux lettres d'Alain.
Bonjour à tous les deux, Le 20 avril.
Voici, comme convenu le chèque pour les pompes funèbres. (J'ai barré la ligne.)
Désolé mais je ne paye plus avec ce moyen de paiement depuis bien longtemps et je ne retrouve plus ces derniers. J'irai payé sur place avec ma carte bleue soit lundi soit mardi.
Merci pour tout. Merci pour cette mémorable journée du dix-sept avril, grâce à vous j'ai pu assister à toute la cérémonie.
PS: Si tu veux je peux récupérer ton chèque et payer la différence sur place.
S'il y a un problème, téléphone moi.
Voilà, c'est fait. Et maintenant ?
Il est un peu plus de seize heures et comme d'habitude j'hésite. Je suis « comme une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part » pensait Blaise Pascal. La logique voudrait que je reprenne ma page d'écriture que j'ai laissé sur la table de la cuisine, mais mon esprit est ailleurs. Il est resté quelque part dans la grande surface de ce matin. Oh je sais, c'est tout bête. Il paraît « Que le spleen n'est plus à la mode » Ce matin quand j'ai franchi les portes j'ai vu, mis en évidence, des plants de lys. En pot, avec six ou sept fleurs prêtent à s'ouvrir. J'ai trouvé ces plants très beaux. J'avais même prévu d'en acheter un ou deux pots mais comme je ne suis pas repassé devant... Mais je n'ai pas oublié. Je rentre où j'y vais ? Je pense à mes jambes.
J'ai marché quelques dizaines de mètres sans savoir avant de m'engouffrer dans un bus.
Ce bus nous emmène près d'une zone commerciale, le problème c'est qu'il nous laisse à cent mètres.
Pour y accéder les cinquante premiers mètres sont en côte puis on plonge directement au sein du complexe. Après, on inverse le sens mais au final, d'un côté comme de l'autre, il y a une histoire de côte. Et les côtes ça commence à devenir mon cauchemar. Comme je regrette la voiture...
Je rentre et ressors presque aussitôt. Je n'ai acheté qu'un seul pot, pour ma mère.
Il est presque dix-sept heures. Est-ce que je tente le cimetière ?
J'ai tenté. Je suis arrivé juste avant la fermeture, à savoir dix-huit heures.
La tombe avait retrouvé son image : La pierre, les plaques, un pot de fleurs en plastique et la couronne, enfin si on peut l'appeler ainsi, et un bouquet pour marquer la nouvelle arrivante. Je me rends compte, pour la première fois, que ce bouquet ridicule coûte entre cinq, maximum dix euros - ça sent la grande surface à plein nez, ces bouquets abandonnés près des caisses – et pour la « couronne » quelques fleurs voire des débris de végétaux essayent de faire bonne figure même si le cœur n'y est pas. C'est vraiment triste à en mourir. J'estime le tout à maximum vingt-trente euros mais bon... j'en connais un qui s'est bien fait baiser ! Avec ce soleil pendant toute cette semaine les fleurs ont une sale gueule. Tout est fané, triste à mourir. Je n'ai rien changé, rien jeté.
J'ai mis sur un coin de la tombe le pot de lys. Entre-temps j'avais trouvé un point d'eau et une bouteille vide pour pouvoir l'arroser. Je me suis entendu dire à ma mère « T'as vu maintenant comme on est malheureux ? » C'est bête, je sais. J'ai rapproché trois petites plaques pour que le pot ne se renverse pas car dans ce cimetière, comme très souvent d'ailleurs, le vent est très présent.
J'ai rejoint mon appartement juste avant dix-neuf heures. J'allume la télévision et cherche dans le frigo un truc vite fait. 19 Heures le téléphone sonne. « Allô, c'est l’Alain... »
Il me propose de nous rendre ensemble, avec Bernadette bien sûr, aux pompes funèbres. Il avait pensé le lundi qui arrive. « D'accord » On se retrouve chez lui à dix-sept heures. Merci Alain.
Un quart d'heure s'écoule. A nouveau le téléphone sonne. « Allô, c'est l'Alain... » Il me rappelle pour me dire qu'il ne prend pas la carte bleue. C'est gentil de sa part mais moi je pète les plombs. « C'est quoi ce commerçant de merde... » Et j'en passe. Il n'arrête pas de me stresser, c'est ainsi que je vois la scène. « Oui mais il faut aller vite » Ça revient plusieurs fois dans la conversation. Je lui dis que je m'adapte. Je lui rappelle qu'il n'y a pas une semaine je n'étais au courant de rien.
J'entends Bernadette qui ajoute « Oui mais il a fait un travail, c'est normal de le payer ».
Alors, en guise de conclusion, je déclare « Bon, envoyez votre chèque de votre côté, moi je passerai à la banque mardi – lundi c'est fermé – ils recevront le chèque jeudi ou au pire vendredi ».
Alain me dit qu'on aurait pu mettre les deux chèques ensemble. « Je ne suis pas à un timbre près. »
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 12 Parce que c'était lui...
A la recherche d'un frère.
Quand je pense à mon frère j'ai la sensation de ne rien voir venir.
De notre enfance je n'ai quasiment aucun souvenir.
Une vieille photo, alors que je devais avoir quatre ou cinq ans, à la sortie de l'église avec Joëlle et Alain. Je suis au centre, on se tient par la main. C'est la seule photo où l'on se tient ainsi !
Toujours le dimanche, deux-trois ans plus tard, et toujours près de l'église, une balançoire.
C'était une balançoire près d'un parc privé. Enfin plus précisément une copropriété cossue avec un écriteau sur lequel on pouvait lire « Les jeux sont réservés aux résidents. Propriété privée ».
J'avais un peu « poussé » mon frère à en profiter mais deux minutes plus tard un homme à la fenêtre avait alors déclaré « Allez ouste... Vous n'avez pas le droit d'être là. La balançoire est privée ».
Je me souviens avoir eu honte. Avec Alain on est parti comme des voleurs. Me reviennent en tête les mots de Diane de Beausacq. J'échange seulement calomnie par méchanceté, mais il y a-t-il vraiment une différence « La calomnie est comme la fausse monnaie : bien des gens qui ne voudraient pas l'avoir émise la font circuler sans scrupule ».
Et encore plus tard, je devais avoir neuf ou dix ans, nous avions trouvé un terrain de tennis en bordure du quartier avec des raquettes qui avaient été oubliées et une ou deux balles perdues en pleine nature. A travers le grillage nous sommes arrivés à passer et avons envahi les lieux.
On était bien ! On rêvait ! Comme une impression de faire un loisir de riche mais ce n'était qu'un leurre. Quelqu'un est venu. On s'est excusé d'être là. J'avais honte...On n'y est plus jamais allé.
Quand je pense à mon frère je vois comme une fresque.
C'était Noël, nous traînions dans les rues, on s'ennuyait. Par chance, ou pas, dans une poubelle, j'avais trouvé une boîte de craie de différentes couleurs, alors j'ai proposé à mon frère de faire une fresque. On avait choisi le mur, deux immeubles plus bas que le nôtre, et on s'était pris au jeu : Un monde de couleurs dans un monde d'ordinaire si gris. J'ai peut-être un peu « poussé » mon frère.
C'est le concierge qui nous a ramené à la réalité. Alors on a arrêté. Alors on a nettoyé. Alors on a eu honte. Voilà ça fait peu en termes de souvenirs mais, hélas c'est la stricte vérité.
Si, il en reste un dernier. J'ai un souvenir très précis d'une journée où il faisait très beau.
Pour la première fois, et la dernière également, nous avons passé une journée avec Alain. Je ne sais plus comment nous avons fait le voyage, une trentaine de kilomètres, peut-être en car. Je ne me vois pas y arriver mais j'ai un souvenir très précis du dortoir. Une suite de lits qui paraissait sans fin avec une petite armoire et une table de chevet qui servaient de séparation. Je revois Alain se diriger vers son lit et nous le suivre. Un lit perdu parmi tant d'autres, aucune intimité à l'horizon.
Je le revois avec un cadeau. Il avait acheté une boîte de marrons glacés. Pour ma part ce n'était pas vraiment mon goût mais le geste lui était là. Aujourd'hui je sais que cette boîte coûtait chère mais à l'époque je n'en avais pas conscience. Il avait dû demander la plus chère à ces éducateurs je pense.
Je le revois encore, heureux de nous faire plaisir et son sourire toujours attaché à ses lèvres.
De cette journée j'ai ce flash et un dernier. Alain nous avait emmené faire une promenade pour découvrir son univers. Je me rappelle d'une très longue promenade et d'un soleil qui cognait sur nos frêles épaules. Et au retour avoir bu un grand verre de limonade glacé, c'était si bon. Et puis stop.
En réalité je l'ai davantage vu quand il est rentré de pension et qu'il a pris son appartement. Il nous invitait régulièrement pour manger, goûter ou juste prendre un verre.
Et pendant ce temps, la mère contrôlait sa boîte aux lettres, son appartement...Et le reste aussi.
Moi, j'avais seize ans, je ne savais pas si je devais le dire à mon frère. Le savait-il déjà ?
Il ne me semblait pas heureux dans son travail, dans ses amours, dans cette vie en général mais il ne laissait rien paraître. On aurait pu croire qu'il était heureux mais le rire ne sauve pas tout...
Mon frère était à la fois très joyeux, avec un beau rire franc et honnête et en même temps très secret.
Alors que j'avais moi aussi rejoint mon appartement, nous avions travaillé ensemble pour une mission d’intérim et à ma grande surprise il m'avait parlé de suicide. A demi-mot bien sûr.
Alexandre Jollien l'aurait dit bien mieux que moi « La vie n'est jamais loupée. La vie n'est pas à réussir. Ce n'est pas un objectif. Vivre est à soi sa propre fin ».
Je l'imaginais tellement fort que j'avouais ma surprise. Je pense que la possibilité de suicide de mon frère a eu lieu à diverses dates. Parfois j'en avais pleinement conscience notamment quand il déclarait à tous « Le jour de mon enterrement j'espère que vous allez, sur mon compte et avec plaisir, faire un bon repas ». Et parfois...Pas du tout.
Quand je pense à mon frère je pense à des cadeaux.
Il m'avait acheté un album de Gainsbourg car il savait que j'aimais cet artiste, une bouteille de vin blanc grand cru car je voulais constituer une cave à vin. Pour moi il s'agissait de vrais cadeaux.
Pour la mère c'était différent. Pendant des Noël entiers j'ai reçu une lotion après rasage, celles que l'on met en tête de gondole alors que je n'en mettais jamais. Elles venaient prendre place au-dessus du placard de la salle de bain. Aujourd'hui je me dis que c'était du foutage de gueule...Prémédité !
Puis quand je me suis mis en ménage, là les choses ont changé. Alors que je ne demandais rien, elle m'a offert un four micro-ondes, un aspirateur...Des cadeaux très chers pour montrer à ma compagne qu'elle était une bonne mère. Bien sûr c'était faux. Faux et usage de faux. Je crois que tout le monde le savait : Muriel, ses parents, mes collègues de boulot. Moi, je ne disais rien. A quoi bon !
Quand je pense à mon frère j'y associe aussi Muriel, elle est la seule à savoir que je me suis toujours fait du souci à son sujet sinon je n'en parlais à personne.
En sortant de son institut il avait trouvé un travail dans la foulée, enfin je crois. Je ne connais pas la raison de son départ ni le temps passé au sein de l'entreprise mais un jour ça été repos forcé : Seul.
Sans doute la raison, une fois terminé l'armée, de notre rencontre sur un plan plus professionnel.
Pendant un temps j'ai travaillé avec lui pour une boîte d'intérim. On s'occupait des espaces vertes autour d'une grande usine, la bonne planque en vérité mais ceci n'a duré qu'un temps...
C'est là notamment qu'il m'a parlé pour la première fois de suicide. D'ailleurs, et pour être tout à fait honnête, c'est à partir de là que je me suis fait du souci. On pourrait dire que c'est là que j'ai découvert qui était vraiment mon frère. Enfin, ce qu'il voulait bien en dire. Peu de choses.
C'était avant le décès du père, il était seul chez lui depuis le départ de sa voisine, et il fréquentait plus que très souvent ce père et cette mère soit en les invitant soit en se rendant chez eux.
Pour ma part, j'avais plutôt disparu de la circulation, hormis un ou deux rendez-vous annuel.
Pendant plusieurs années je n'étais pas inondé d'informations au sujet de Joëlle et Alain, pour les parents c'était pareil. Et puis un jour ma mère me téléphone « Tu sais, Alain, il vit l'enfer ! ».
Elle m'explique que depuis un temps il travaille pour une société de restauration et c'est lui qui fait la plonge. Des casseroles démesurées, des plats à n'en plus finir...
Son chef était un fou furieux. Lui, il trimait comme un dératé et ce « petit chef » lui annonçait régulièrement « Et tu finis tout ça avant de partir ! ». Alors il ne savait plus s'il devait rester ou partir, alors il restait. J'ai été sidéré, estomaqué, désespéré d'entendre ceci et la mère d'enchaîner « Là où tu travailles, tu pourrais le faire embaucher car là il n'en peut plus. Et puis, il ne peut pas partir sinon il ne touchera pas son chômage. Tu peux l'aider ? ».
J'ai promis à ma mère d'en parler dès le lendemain. Sans le dire, j'étais content de le retrouver.
Le lendemain j'en ai parlé au patron. Il n'était pas très chaud et puis il avait déjà ses équipes alors j'ai argumenté. Je l'ai présenté comme quelqu'un de travailleur, toujours disponible...Bref, quelqu'un de très bien. Ce qu'il était d'ailleurs à coup sûr ! Il m'a dit « Bon, on fait un essai d'une semaine ».
J'étais aux anges quand j'ai rappelé ma mère. Au final il a fait toute la saison et les autres aussi.
Travailler en saison c'est autour de quatre-cinq mois de boulot assuré ce qui n'était déjà pas si mal.
On était nourri-logé, on travaillait dix heures par jour – 7H-12H et 14H-19H – et on n'avait pas le temps, ni le courage, de dépenser le peu d'argent que l'on gagnait. On s'en servait pendant l'hiver, pour survivre mais, bien sûr ça restait hyper tendu. Mais c'était mieux que rien, non ?
Un court instant j'ai cru qu'une bonne fée s'était penchée sur nos deux vies, je m'explique.
Je suivais une formation dans le tourisme et après un stage d'un mois le patron me convoque.
« Voilà, j'ai besoin de quelqu'un maintenant. Ça vous intéresse ? - Et comment mon garçon ! » Certes j'avais conscience que je ne passerai pas le diplôme avec l'AFPA mais pour moi la vie a toujours été un jeu. Ça faisait partie du jeu, non ? Et puis l'important c'était de trouver un travail intéressant : Là, on me proposait de préparer des voyages sur mesure, c'était cool.
Muriel, quant à elle reprenait ses études et j'apprenais au téléphone par ma mère « Ça y est. C'est fini la galère. Plus la peine de retourner en saison, il vient de décrocher une place à la Ville ! »
Je ne savais même pas qu'il s'y était déjà présenté auparavant. Comme j'ai été CONTENT !
Lui à la ville et moi en agence, oui, c'était cool.
Avec Muriel on les a invités pour fêter ça. Là, j'étais HEUREUX, si heureux !
Pour mon frère c'était fini la galère et pour moi il restait à me faire ma place.
C'est un jour que j'ai gardé en mémoire. Alain m'a semblé plus détendu à partir de là.
Pour moi, l'histoire fut un peu différente. J'ai travaillé plusieurs mois dans cette agence puis le directeur m'a convoqué « Voilà, on ne peut plus vous garder... Conjoncture...Mais je peux vous faire une lettre pour dire votre implication et même vous présenter des responsables d'autres agences »
J'ai pris la lettre, parce qu'il l'avait déjà rédigée, je n'attendais rien d'autre de lui et j'ai quitté l’agence : « Adios – dirait Jacques Higelin – Pars ! Surtout ne te retourne pas ! »
J'ai quand même senti une forte douleur, presque une douleur anale...Et bien profond !
Quand je pense à mon frère, il y a le drame. C'était il y a presque vingt ans.
Comme souvent ça part de rien et puis tout explose, un peu comme une réaction en chaîne.
Tout ça parce que j'ai demandé l'aide de ma mère – enfin, aide est un grand mot, un mot faux en réalité – Pourtant dieu sait que ce n'était pas grand-chose, pour elle si. Tout a débuté quelques jours après le mariage de Bernadette et Alain. Je suis allé récupérer les photos du mariage.
J'ai failli porter ces clichés chez mon frère mais je ne l'ai pas fait et ceci pour au moins deux raisons : La peur de déranger et comme je devais me rendre chez ma mère je me suis dit que ce serait une bonne raison de lui donner de l'importance. Je pensais qu'elle serait toute fière de dire « c'est moi qui les ai ! ». Ainsi je pensais faire plaisir à tous. Hélas, cela ne se passa pas ainsi.
Au téléphone j'appris par Alain son souhait de voir les clichés et très étonné je lui dis que cela fait bien longtemps que c'est la mère qui les possède.
Une ou deux semaines passent et à nouveau Alain au téléphone. La mère lui assure que non, aucune photo à l'horizon. Souhaitant tirer ceci au clair je propose de les rencontrer. Bernadette et Alain m'attendent devant chez eux, je me gare. A ce moment je devais trimballer pas mal de choses et la banquette arrière était de ce fait inutilisable. Je ne sais plus s'il pleuvait, je crois que la nuit allait tomber alors j'ai fait monter Alain et on a fait un tour pour rien. Je lui ai rappelé que la mère était un peu spéciale mais pas méchante. J'ai proposé différentes solutions et nous sommes tombés d'accord sur une. Normalement il ne devrait plus y avoir de problème. J'ai garé la voiture devant Bernadette et j'ai dit à mon frère « Si tu veux, propose-lui de venir, je lui dirai de vive voix ». Il semblait tout heureux. Il lui a parlé. J'ai attendu. La portière s'est ouverte. Bernadette s'est assise, silencieuse. J'ai dit bonjour mais elle ne m'a pas répondu. J'ai rappelé, comme pour Alain, cette mère un peu spéciale et le fait que toutes les photos étaient chez elle. Elle n'a à aucun moment ouvert la bouche.
J'ai garé la voiture vers Alain. Elle est descendue toujours en mode silence. A aucun moment je n'ai entendu sa voix. Je ne disais rien mais je bouillais à l'intérieur. Je lui en voulais énormément.
Pour moi c'était un manque de respect. J'avais fait les photos, je les avais développées, venu les rencontrer et on me mouchait tel un malpropre. J'ai serré les poings.
Alain semblait heureux, Bernadette non ou au mieux indifférente. Je suis parti, j'étais écœuré.
Alain a récupéré ses photos. Toutes ? Aucune certitude. Il y a en une que j'avais fait pour leur faire plaisir mais j'avais longuement hésité avant. Je pense que cette photo a dû rester au travers de la gorge de ma mère. J'aurai dû le prévoir... hélas je ne l'ai pas fait. Je le regrette aujourd'hui.
Et les agrandissements que j’avais choisi, sont-ils arrivés jusqu’à eux ?
Je n'ai même pas téléphoné, en ces temps j'avais son numéro, pour savoir comment cela s'était passé. J'aurais dû, encore une erreur, une de plus ! J'ai parlé avec deux personnes de la réaction de Bernadette. L'une m'a dit qu'elle était peut-être timide, l'autre ne partage pas cette vision. Pour ma part ce que je nommerais un total manque de respect m'a semblé la seule et unique solution.
J'ai ruminé durant des jours, des semaines. Ces semaines se sont transformées en mois. Quand, au hasard d'une rue, nos chemins se sont croisés à nouveau. Et là je m'en veux car je suis le seul responsable. J'avais vraiment la haine contre cette Bernadette. J'ai fait semblant de ne pas les voir, je regardais la vitrine d'un magasin quelconque. J'avais mal, c'était la première fois. J'avais honte mais je ne me voyais pas embrasser cette personne. Aujourd'hui encore j'ai honte mais voilà ceci a eu lieu et on ne change pas le passé. Je comprends que mon frère n'ait rien compris, tout s'est passé si vite !Et puis quelques mois plus tard, la réponse du berger à la bergère. Je les ai croisés dans une grande surface. Bernadette a disparu dans les rayons. J'ai dit bonjour à mon frère, parlé de tout et de rien sauf de la derrière fois. Qu'aurais-je pu en dire ? Alain a eu la gentillesse ou la courtoisie de m'écouter puis a enchaîné « Tu m'excuses, je suis attendu ». Bien fait pour ma gueule !
Et puis il y a eu la dernière, la der des d’ers, terminus tout le monde descend. Je sortais du laboratoire ou de la pharmacie et j'attendais le bus. C'était il y a presque dix ans.
D'ordinaire je ne croise personne, là si.
Alain surgit, l'air toujours joyeux, il attend le retour, sous l'abribus, de sa promise. Il faut dire que nous sommes un peu sur ses terres, son appartement est situé à moins de cinquante mètres.
On discute. Je ne sais plus le pourquoi de la chose- C'est faux. La tombe du père m'étant restée au travers de la gorge- mais ce que je sais c'est que très vite le ton monte. Je ne dois pas être loin de vingt de tension. Je me fâche tellement qu'à la fin on se retrouve à chaque extrémité de l'abribus. Fin de la discussion. Chacun attend le bus dans un silence profond. Le regard ailleurs. Le bus arrive.
Et là je scelle le tout en déclarant « Au fait pas la peine d'en parler à....Ce n’est pas plus mal ».
Et là je pénètre dans le bus, elle en descend, à chacun sa porte. Je n'ai pas prononcé le prénom de Bernadette. Non, j'ai pris un qualificatif extrêmement méchant, vulgaire, débile. J'en ai tellement honte qu'il m'est impossible de l'écrire. En réalité j'ai pris le même nom, mais dans une version un peu plus scientifique, que la mère et la nièce lorsqu'elles en parlaient ensemble. Mais elles le gardaient pour elles, pas moi. Mon frère n'a rien dit, signe d'une grande intelligence. Ce sera, par ma faute, notre dernière rencontre. Je me dis qu'encore une fois je viens de tout gâcher. Parfois je me dis que je devrais fermer ma grande gueule. Au moins pour savoir ce que cela fait ? Confucius, au secours « Le silence est un ami qui ne trahit jamais » Et en parlant d'ami j'aime bien la définition qu'en donne Christian Bobin « Vous reconnaissez vos amis à ce qu'ils ne vous empêchent pas d'être seul, à ce qu'ils éclairent votre solitude sans l'interrompre. » Je me sens bien seul, là.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 13 Week-end du 21.
Week-end à Saint Paul, et je pense à ma sœur.
J'ai mis mon réveil pour six heures.
En fait j'ai presque du temps à revendre, normal il est cinq heures.
Une fois installé dans le car je réalise que cela fait pile une semaine que je suis au courant.
Pour m'évader je lis « Le Canard enchaîné ». La seule presse libre...Au moins de publicité.
Une fois sur place je n'ai pas à passer par la boulangerie car la veille j'ai acheté dix croissants et dix pains au chocolat, c'était le deal pour accéder à la promotion. Pour un week-end c'est plutôt pas mal, non ? Je sais, c'est trop, c'est à l'image de notre société. J'emporte avec moi des hamburgers maison, du fromage... Bref aucun risque de pénurie. Je range mon sac, change d'habits mais je sens bien que j'y vais à reculons. Paul Valéry aurait pu le dire mieux que moi « Nous entrons dans l'avenir à reculons ». Une fois sur place je prépare tout ce dont j'ai besoin aussi bien la chaux, le sable, les truelles, l'eau, mais aussi tout pour terminer la gouttière. J'hésite. Je commence par quoi ?
Là, je ne le sens pas pour la gouttière alors je prépare mon mélange chaux, sable et eau.
C'est parti ! J'ai du mal à atteindre plusieurs endroits mais, bon an mal an, le résultat n'est pas si mal. Il est un peu plus de dix-huit heures quand je décide de m'arrêter. Pour les joints c'est presque terminé. C'est la fin de la journée et je bataille, une véritable lutte, avec cette échelle démesurée. Pour les autres échelles je n'ai pas ce souci mais la hauteur fait que... Je m'énerve tout seul. Je range mon chantier, demain je verrai pour ma propre grange. Une fuite dans le toit est apparue.
C'est le froid qui m'a réveillé.
Il n'est pas cinq heures, je me force à rester couché. Il fait très froid, je ne l'avais pas prévu.
J'ai tellement peur du froid que je retarde mon lever. J'attends sept heures trente pour débuter ma journée. Pour me mettre en jambe je commence par l'arrachage des mauvaises herbes. Puis je poursuis par du rangement et je jette aussi certains ustensiles. Je rassemble des vieux pinceaux hors d'usage, des planches de bois trop usées ou mal coupées, des outils défectueux et la liste est bien sûr loin d'être exhaustive et je pars vider mes poubelles au centre du village.
Je positionne l'échelle sur le côté de la grange. Je la fixe avec une chaîne à son sommet. En effet, j'ai décidé de la laisser ainsi plusieurs jours. Je redécouvre cette partie de toit et localise la fuite.
J'interviens mais la réparation n'est pas faite pour durer dans le temps. C'est réparé, certes, mais je devrai reprendre ces travaux certainement la semaine prochaine.
Il est midi au clocher de l'église. Je n'ai même pas faim. Je me rends compte que j'ai mal partout.
Je décide de rejoindre mon lit pour me reposer.
Le soleil s'est levé depuis longtemps maintenant, la chaleur bien présente. Sur mon lit, j'écoute la radio mais ne trouve aucune station intéressante. Profitant de cette pause, j'ai pris la décision de partir avec le car de dix-sept heures, le dernier. Je suis là, allongé sur mon lit, depuis près de trente minutes quand je décide de me lever. J'ai du mal, beaucoup de mal, je suis crevé. Je suis surpris d'être aussi fatigué. Je regarde l'heure il est un peu plus de treize heures. Je suis épuisé. Tant pis je range le chantier et la maison avant de me changer. Je ferme la porte et décide de laisser le volet de la porte ouvert. Je vérifie rapidement que le portail du jardin est bien fermé, la porte de la cave également. Oui, cela ne sert à rien de rester...Je suis trop fatigué. Je risquerais de faire des bêtises si je ne suis pas assez vigilant. Et puis pour rapporter la voiture en ville, cette fois ci, je le sens bien. Je sais, c'est bête mais pour faire les cinquante kilomètres qui me séparent de mon appartement c'est ainsi. Il faut que je le sente bien. C'est illogique, je sais. Mais c'est ainsi que je conduis le plus sereinement. Comme une impression qu'il me sera impossible de croiser ni gendarmes ni policiers.
Tout s'est très bien déroulé. Je gare ma voiture. J'ai du temps devant moi alors pour prendre un peu d'avance sur la journée de demain, je rédige un courrier pour les pompes funèbres. Entre-temps j'ai retrouvé un ancien chéquier. Certes, l'adresse n'est plus valable mais je sais que cela ne pose aucun problème. Par contre il y a un petit souci, l'adresse est celle d'un foyer de jeunes travailleurs, celui où Teddy venait à ma rencontre. Je m'interroge. Et puis je me dis que je fabule. Bien sûr que je fabule. Je pense à autre chose. Je ne dois pas oublier que demain je dois être présent pour la venue d’une entreprise entre 7 H 30 et 9 H 30. Si tout se passe bien j'irais à la poste en fin de matinée.
Voilà pour ce qui est des bonnes nouvelles ou presque.
Une mauvaise nouvelle s'annonce. Je viens de constater la perte de mon trousseau indépendant qui comprend la boîte aux lettres, ce n'est pas trop un problème, mais surtout le volet de la porte de la maison qui protège toute entrée. Je cherche partout, rien. Je vais devoir attendre mardi pour remonter et savoir. Je suis presque sûr que je les ai oubliées sur les marches qui mènent à la maison.
Et si quelqu'un les récupérait ? Je serai mal, je n'ai aucun double. De toute façon je n'ai pas le choix avec cette formation que je suis actuellement.
Je repense à cette dernière nuit. Outre ma lutte contre le froid j'ai beaucoup pensé à ma mère mais aussi à ma sœur. Ma sœur qui n'a même pas touché un centime. J'ai honte. J'ai mal. Bien sûr que ceci n'est pas normal ! Alors, dans mon lit, avant de m'endormir, je rédige de tête un courrier.
Je tenterais d'expliquer qu'il y a eu, déjà, bien assez d'injustices durant notre enfance pour arrêter enfin la machine. Je lui dirais, en espérant que mon frère soit d'accord, un partage différent.
Je préparerais un chèque pour que chacun ait la même somme... Et Alain... ? ... Je m'endors dans les mots de René Char « L'impossible nous ne l'atteignons pas, mais il nous sert de lanterne. »
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 14 Lundi 23 avril
Un chèque plus loin, et le notaire de Joëlle.
Afin que l'entreprise puisse travailler dans de bonnes conditions, et notamment accéder au robinet d’arrivée d'eau, je dois être bien présent pour sept heures trente. La veille j'ai débarrassé, à l'intérieur des toilettes, beaucoup de livres que je stockais mais aussi pas mal de produits d'entretien. J'ai retrouvé notamment un ouvrage de la psychanalyste Gisèle Harrus-Révidivieux ainsi qu'un bouquin de Marc Aurèle. J'avais mis, chez ce dernier, en évidence un extrait « La meilleure façon de se venger d'un ennemi, c'est de ne pas lui ressembler. » C'est fort sage, non ? Le robinet est juste derrière la cuvette et l'accès risque d'être délicat. De toute façon j'ai bien le temps, plus de deux heures d'avance. J'en profite pour écrire. Je ne vois pas le temps défiler...
Un coup il est sept heures et la fois suivante la pendule de la cuisine affiche déjà neuf heures.
La bonne nouvelle c'est que je n'ai pas vu le temps passé et j'ai bien avancé, la mauvaise c'est que j'ai plutôt les boules. Ça me fout en rogne d'avoir attendu dans le vide alors qu'un rendez-vous avait été confirmé par téléphone. En plus j'ai mal aux mains, je sais, il n'y a aucun rapport. Quoique ?
A dix heures je décide de partir rejoindre la poste, afin que le courrier arrive le plus rapidement possible et vérifier, à la banque cette fois ci, si le chèque de ma mère est bien apparu sur mon compte. Je laisse un mot sur la porte au cas où « Nous avions rendez-vous ce matin sur la plage horaire 7 H 30 – 9 H 30. Il est un peu plus de dix heures et je dois partir. Je serai présent des treize heures et serai là durant toute l'après-midi. Pour info, je serai également présent demain matin ».
La banquière avait raison. Elle m'avait averti « Ceci apparaîtra dans quatre heures » Quand je pense au temps que cela prenait autrefois, ce n'était pas si vieux. Vingt ans peut-être. A l'époque on comptait en jours, voire plus...J'enchaîne avec la poste. Tout est déjà prêt, plus qu'à poster. Je regarde l'heure, il n'est pas encore onze heures. Un bus, qui rejoint le centre-ville, attend à l'arrêt. Je monte. Alors que je descends du bus je remarque un autre bus en train d'attendre devant son arrêt. C'est celui qui me mène au cimetière. Sans aucune préméditation je prends place à l'intérieur.
Dans le cimetière je ne croise personne. Si, quelques artisans qui travaillent en équipe.
Je suis à quelques dizaines de mètres de la tombe quand je vois un bouquet. J'imagine que c'est Guy.
Il n'a pas pu monter mais il a fait livrer des fleurs. Mon lys paraît ridicule à côté. Je suis presque sûr que c'est Guy, il ne faut pas oublier que sans la parution sur le journal... Je suis à quelques mètres. Ce n'est pas un bouquet ni même une quelconque couronne, non il s'agit en réalité d'une énorme mauvaise herbe qui a poussé entre deux tombes. Je ne l'avais pas remarqué la dernière fois. Je suis déçu. J'ai laissé cette mauvaise herbe qui au loin ressemblait à une plante, j'ai seulement arrosé mon lys. La voix de George Sand m'accompagne vers la sortie « Le repos est un rêve, la vie un orage ».
Frédéric Chopin n'est pas loin, et cette sonate pour piano n° 2, ce fameux troisième mouvement. Cette tonalité sombre de si bémol mineur. Je l'entends, là !
A treize heures je suis de retour chez moi. Pas de trace d'un quelconque passage de l'entreprise. Le mot à la même place. Aucun avis de passage dans la boîte aux lettres. Les salops, heureusement que je n'ai pas attendu. L'image de Marc Aurèle réapparaît et ses mots « Les effets de la colère sont beaucoup plus graves que les causes. » Jean Paul Sartre semble confirmer « La violence, sous quelque forme qu'elle se manifeste, est un échec. » Je passe une bonne partie de l'après-midi à écrire. C’est la sonnerie du téléphone qui me ramène à la réalité. 18 H 45, je pense à Alain. Perdu ! C'est Bernadette. C'est la première fois qu'elle prend cette liberté. Mon frère doit en avoir marre que je lui manque de respect, je comprends. C'est vrai la dernière fois il me donne une info, à savoir pas de carte bleue, et moi je gueule comme un débile profond. Elle m'appelle pour me demander si je suis prêt à prendre rendez-vous avec le notaire. « Joëlle en a trouvé un ».
Je réponds « Oui, bien sûr ». Je lui dis même de bien remercier ma sœur quant à son implication.
J'avoue être agréablement surpris mais n'en dis rien. Montaigne s'impose presque à moi « Si la vie n'est qu'un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs. » Ce n'est pas vraiment son style, ça doit être l'âge – une certaine sagesse – cela fait plaisir quand même.
Avant d'aller plus loin, et comme je tiens le crachoir, je lui dis combien je suis désolé pour mon frère et d'ajouter « Je rentrais tout juste et quand il m'a rappelé pour me signaler le refus de la carte j'ai pété les plombs, parfois les journées sont stressantes ». Elle me répond qu'elle le lui dira.
Puis elle continue. Elle me parle de deux cents euros pour le notaire, d'un peu plus de cent euros pour chaque consultation de compte et aussi...Là, j'ai décroché. Je reprends la parole pour leur raconter mon passage à l'assurance et à la banque, puis ce chèque retrouvé et envoyé ce matin à la poste. Elle me dit qu'ils n'ont rien envoyé. Ils pensaient faire un virement.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 15 Mardi 24 avril
Confirmation pour le notaire et la peur d'Alain.
J'ai du mal à y croire mais là je viens de battre un record. Je viens de dormir, d'affilée, près de sept heures. Cela me change de toutes ces nuits où ce sommeil stagnait entre deux et quatre heures.
Certes, j'ai toujours été un petit dormeur mais là c'était trop peu.
Je me lève avec l'esprit plus clair, cela me change. C'est la première journée où je me sens plus libre, au moins dans ma tête. Je me rends compte, par la même occasion, que depuis plus de six ans c'est la première fois que ces voix que j'avais constamment en moi se taisent.
Toute cette haine semble disparue. Pour toujours ? En tout cas pour l'instant et notamment depuis la journée de samedi et mon passage à l'église. Bien sûr je n'en déduis rien, simple contestation.
« Simple, basique », non ? Je pense à Bossuet et « Ce bonheur humain composé de tant de pièces qu'il en manque toujours » ou Joseph Joubert « L'espérance est un emprunt fait au bonheur ».
Ce matin j'ai décidé de me rendre à la médiathèque. Non pas pour consulter des livres ou autres revues mais pour avoir accès aux ordinateurs et donc à internet.
Hier, j'ai pris le temps de lire, ou relire, le courrier de la tutrice et notamment ce rendez-vous obligatoire avec un notaire avant la date du vingt-sept avril. Elle précise que « si rien n'est fait à cette date, un notaire commis d'office sera prévu ». J'ai deux missions une fois à l'intérieur de la médiathèque. Trouver des infos sur ces fameux notaires commis d'office et regarder les actes de décès non pas parus dans le journal mais enregistrés dans la ville.
Résultat : Quand on tape « notaire commis d'office » on tombe sur un site généraliste alambiqué à souhait un peu comme si ces derniers ne voulaient point trop communiquer. Ils veulent bien offrir leur service mais sans trop en dire. Pour eux le terme notaire commis d'office existe bien mais n'est jamais développé. C'est juste un intitulé. Du côté de la Mairie, c'est le néant.
« Le néant après la mort ? S'interrogeait Arthur Schopenhauer, n'est-ce pas l'état auquel nous étions habitués avant la vie ? » Il y a aussi cette formule que j'apprécie et qui nous vient tout droit de Blaise Pascal « Qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant : Un milieu entre rien et tout. » En sortant de la médiathèque je me dis que j'aurais peut-être dû regarder dans les archives municipales ou départementales mais je n'en ai plus le courage. J'ai décidé de ne rien faire de l'après-midi. Sur Arte un bon film est présenté.
Je termine cette petite journée par une page d'écriture.
19 heures. La sonnerie du téléphone retentit. « Allô, c'est l’Alain... »
Ça me fait plaisir que ce soit lui qui appelle. Il a plein de choses à me dire.
Il débute « Oui tu sais, la Joëlle, elle a fait le maximum. Elle a pris rendez-vous avec le notaire. Il doit nous écrire à chacun car on doit être tous présents. La Joëlle va me rappeler et après, nous, on t'appelle. Avec les ponts du mois de mai je pense qu'on doit partir sur début juin ». Là, je n'ai pas tout compris. On attend le feu vert de Joëlle ou du notaire ? Parfois, avec Alain c'est difficile. Il parle bien mais il y a toujours un mot sur lequel il va buter. Enfin, pas toujours. Aujourd'hui, par exemple, il n'est pas arrivé à prononcer le mot tutrice. Il a tenté plusieurs prononciations, je me souviens notamment de « Tatrice » et quand il bute ainsi il s'énerve. C'est la seule fois d'ailleurs car mon frère est toujours zen. En réalité il s'énerve surtout face à lui-même, comme s'il s'en voulait. Le mieux c'est d'attendre, faire comme si de rien n'était. Hélas, parfois, j'essaie de trouver le mot qu'il cherche et je crois que cela l'énerve d'autant plus. Et puis parfois je suis plus cassant sans m'en rendre vraiment compte. Heureusement, là, je suis serein. Je pense à la dernière fois et ne souhaite nullement la même finalité, j'attends calmement. Je reste persuadé, depuis l'enfance, que ceci marquent une totale insécurité due aux relations parentales, ou les absences plutôt et, même si je n'en ai jamais parlé à personne et encore moins au principal intéressé, des conséquences de son opération. Je change de sujet. Je lui parle du notaire commis d'office. Il m'arrête aussitôt « Il faut bien mieux choisir le notaire de la Joëlle. Si l'on prenait un commis d'office on serait peut-être obligé de nous rendre dieu sait où. Et puis de toute façon, comme il travaille, Lui, il devra de toutes manières obligatoirement payer ». On échange un instant sur le sujet mais je comprends vite que...
J'allais raccrocher quand Alain me surprit voire même me déstabilisa.
« On ne sait pas. Peut-être que la mère doit de l'argent. C'est peut-être bien ça que va nous dire le notaire ». Moi, je tombe des nues. Je lui dis que la mère était quelqu'un de très vigilant, que ce n'était pas du tout son style. Je ne sais plus si c'est Alain qui m'a mis sur la piste de l'EHPAD mais je pense à la tutrice. Non, ceci me paraît impossible. Je ne suis pas d'accord. Alain, plusieurs fois me dit « Moi, cela ne m'étonnerait pas ». Je suis déçu. Je ne croyais pas qu'il pensait ceci. C'est là où je repense au terme totale insécurité. A la fin, juste avant de raccrocher, ses craintes n'ont plus lieu d'être. Elles ont été remplacées par des certitudes. « Moi, j'en suis sûr ! Tu verras on sera obligé de payer ». Ça je ne l'avais pas prévu. J'étais persuadé que sur ses différents comptes on n'allait pas trouver des milles mais au moins quelques centaines d'euros et que d'un commun accord nous les donnerions à Joëlle. Je n'aurais jamais pensé à ça, et pour l'heure et pour être sincère, je n'y crois guère. Je conclus « Bon restons en-là. On attend Joëlle, c'est le mieux ».
Parfois, je pense comme Cécile Guerard que « La mort est l'indicible qui nous laisse muets ».
Philippe Léotard chante pour moi dans « Demi-mots amers » : « Madame on rêve seul, Madame. Et puis l'on rêve trop, Madame. Et puis l'on rêve tard, Madame. On rêve et on est seul. »
CHAPITRE 16 10 – 30 ans plus tôt.
« Les mots vous lâchent, il est des moments où même eux vous lâchent » Samuel Beckett.
Ma sœur l'avait dit depuis toujours, elle l'a fait. Le jour de sa majorité elle est partie. Toutes ses affaires devaient tenir dans un sac. Alain lui a emboîté le pas. A peine sorti de son institut le voici, après son service national, dans le monde du travail. Il est là, pas loin, à quelques dizaines de mètres des parents, dans son deux pièces. Alain n'a pas vingt ans et personne ne se pose la question : Pourquoi doit-il porter un dentier ? Joëlle et Alain ont un point en commun, malgré tout ce qu'ils ont déjà vécu, ils semblent toujours heureux. J'aurais aimé être comme eux mais je reste seul dans cette maison sans aucun amour… Tout semble s’empirer. Je ne peux même pas en sourire, j'ai les dents dans un tel état. Régulièrement j'ai des rages de dents carabinées et bien sûr jamais un seul rendez-vous chez un dentiste. Une seule bonne nouvelle, je devais avoir treize ou quatorze ans, j'ai enfin une chambre. Celle de ma sœur, avec ce sommier qui traîne par terre. Normal il était là bien avant ma sœur, peut-être plusieurs décennies. Je crois qu'autrefois il appartenait à ma grande tante. Une inconnue...Bien sûr cette chambre a du mal à faire neuf mètres carrés mais au moins il y a une porte. Et même une fenêtre.
Grâce à Joëlle et Alain on fête enfin Noël et les anniversaires mais j'ai beaucoup de mal.
Difficile quand on n'a pas l'habitude. Joëlle s'est mise en ménage après un début de vie pas facile. A l'époque on ne parlait pas des tournantes dans les médias, dans notre quartier si, dans les caves situées de plain-pied notamment. Les jeunes filles étaient parfois obligées et d'autres le faisaient pour quelques sous. Elle accueille son premier enfant, Angélique.
Alain a rencontré une jeune fille. Je crois qu'ils étaient voisins de palier. La jeune fille a un enfant en bas âge et ensemble ils ont l'air heureux. Le petit adore mon frère. Mon frère les adore. Hélas, une personne les persécute en se rendant au domicile d’Alain au minimum une fois par jour.
C'est la mère...Et son trousseau de clés pour venir fouiller. Qui accepterait la présence d'une mère dans le quotidien ? Et même pendant ses horaires de travail. Elle est là, normal, chez lui.
Au début, c’était soi-disant pour promener le chien, après qu’importe le chien, même mort, elle était toujours là. Je crois qu’elle se pensait indispensable. Plus tard, avec mon chat, puis sans, j’ai eu droit à ce même effet miroir.
On pourrait penser qu'Alain a des problèmes pour couper le cordon. Je crois seulement qu'il n'a rien dit. Trop gentil, trop bon. Mais on sait que la frontière est mince entre trop bon et trop con. Dommage, ce ménage à trois, avec l'enfant, semblait plein d'avenir. Je pense que la mère l'a fait exprès. Le garçon lui semblait problématique et les origines de la jeune fille également.
Alors il s'est tourné vers le sport. Il a décidé de faire du karaté. Il a acheté toute la panoplie.
C'est la mère qui m'a dit un jour « il y est allé une fois. Il a pris un coup sur le nez et depuis il a tout arrêté ». Le tout d'un ton moqueur. Avec Alain nous n'en avons jamais parlé. C'est bête, non ?
Puis le père est mort. C'était il y a de cela presque trente ans.
Au final mon frère s'est rapproché de la mère, il était à sa disposition...Il faisait tout, les courses, les rendez-vous, les sorties, en version sept jours sur sept. Ma mère a même déménagé d'une allée pour être encore plus près, soi-disant pour avoir moins d'escaliers à grimper. Je crois bien que seule ma mère croyait à ses mensonges mais en attendant elle se retrouvait un étage en dessous. Chaque fois qu'il montait ou descendait elle était derrière sa porte, souvent elle s'ouvrait. Toujours ?
J'avais mauvaise conscience « C'est mon frère qui se sacrifie ». J'ai profité d'un voyage à Istanbul, loin de la mère et des autres, pour lui dire « Ta relation est malsaine, on dirait un couple. »
Il a répondu, évasif, je n'ai pas bien compris. Après, on n'en a plus jamais parlé...
D'après le collège j'aurais dû aller en seconde, puis le BAC, puis peut-être...Mais il n'en fut rien.
Comment faire des études alors qu'on n'en a pas le droit. Pas le temps. Alors je me suis retrouvé en BEP Horticulture. C'est ma mère qui a trouvé ceci en feuilletant une annonce parue dans un gratuit de la presse écrite. Étonnement, je quittais le système normal alors que mes résultats étaient tous au-dessus de la moyenne et que j'obtenais le BEPC sans même m'y présenter. Pas un des professeurs ne s'est posé la question et encore moins mon professeur principal.
J'aimais bien les mathématiques modernes, j'ai retrouvé des problèmes de robinets qui fuient, des calculs de distance. Pour le français, l'anglais c'était pareil. J'avais l'impression de faire un bon dans le passé. C'était l'école primaire sur un plan très théorique. Déjà que le collège, lui aussi, misait presque exclusivement que sur du par cœur. Je me demande à quel moment on demande aux étudiants de vraiment réfléchir par eux-mêmes. Ah si seulement j'avais pu faire des études dans de bonnes conditions mais... Dommage je n'aurai, là encore, aucune réponse. J'aurais bien voulu voir par moi-même. Certes j'ai repassé le BAC, bien plus tard, en candidat libre mais ce n'est pas pareil.
De mon passage dans ce lycée horticole je ne garde que peu de souvenirs ou alors des mauvais. Sauf un très bon camarade, un véritable ami avec qui j'ai fait les quatre cents coups et avec qui j'ai gardé des contacts après notre scolarité. Alors que j'allais « me battre » pour mon pays lui redoublait son BEP. Je l'ai revu trois ans plus tard. Je lui racontais mes aventures radiophoniques et lui m'apprenait qu'il avait rejoint le corps enseignant. Cela sert d'avoir des parents enseignants et qui prennent soin de vous dans tous les sens du terme. J'étais vraiment content pour Olivier et puis la vie nous a séparés. Hormis cette belle amitié, le seul vrai souvenir que je garde c'est en quelque sorte comme un aparté. Nous étions en fin de cours, celui de biologie. Je ne me souviens plus de la raison – en effet, la professeure ne faisait jamais cela - peut-être que la classe se voulait un peu trop distraite alors elle nous a raconté une histoire. J'ai trouvé ceci passionnant et le mot n'est pas trop fort. Pour une fois où l'on n'allait pas être obligé de lire bêtement les cours, chacun à son tour.
J'ai pensé à mes anciens cours de latin. En cette fin de siècle, la professeure découpait son cours de façon parfaite, en tout cas pour moi. On passait environ trente minutes à faire des exercices et les corrections dans la foulée et après...Après on avait droit à une histoire. C'est à travers ses mots que j'ai découvert l’Iliade et l’Odyssée. Là encore j'emploie le mot de passionnant. Il y avait des histoires par milliers. En plus la prof interprétait la chose à merveille. On était comme au spectacle.
Depuis plus de vingt-sept siècles, Homère – lui ou un autre, qu'importe – nous entraîne dans un suspense au rythme haletant : Ulysse échappera-t-il au dieu Poséidon ? Athéna saura-t-elle le guider ? ...Et Télémaque ? ...Et Pénélope ? Mais retour à cette classe de biologie qui se voulait, peut-être un peu dissipée. Nous n'étions plus dans la mythologie mais la chose était aussi surprenante. L'histoire a débuté ainsi. « A votre avis, est-ce qu'une plante possède une forme d'intelligence ? » Presque toute la classe s'est mise à pouffer. On pouvait entendre de-ci de-là « Ouais l'autre, n'importe quoi ! - Et les salades quand tu les arraches elles crient aussi ? »
Comment expliquer ceci à ces adultes de demain ? Pour eux un animal n'est qu'un objet.
Pour eux il y a l'homme. En premier. En vainqueur.
Puis le reste, les animaux et les plantes pour se nourrir et la nature pour la contempler.
Dieu a fait ainsi l'homme à son image mais quel est le côté du miroir, miroir déformant ou pas ?
Elle reprit. « Je vais vous raconter une expérience. C'était peu de temps après la seconde guerre mondiale. Des scientifiques décident de faire une expérience au sein d'un appartement. Ils choisissent une pièce indépendante. Ils arrangent la pièce pour qu'elle soit bien aérée et déposent, près de la fenêtre, un arbuste en pot. On l'arrose et on laisse la pièce en l'état. On referme la porte.
Quelques jours passent et ces mêmes scientifiques relient des capteurs sur les feuilles de l'arbuste. Un peu comme pour les humains avec un encéphalogramme.
Début de l'expérience : Un homme rentre dans la pièce. Il fait le tour puis il ressort après avoir refermé la porte. Résultat : La machine reste stable, en tout cas le tracé qu'elle dessine.
Deuxième expérience : Un autre homme ouvre la porte et fait le tour. Il arrache une feuille à l'arbuste et ressort. Résultat : Lors de l'arrachage de la feuille, la machine dessine des tracés qui vont de haut en bas comme pour la machine employée par les humains.
Troisième expérience : L'homme de la première expérience ouvre la porte, fait le tour et referme la porte. Résultat : La machine n'a pas broché.
Enfin, quatrième et dernière expérience : L'homme qui avait arraché la feuille lors de la deuxième expérience se présente face à la porte. Il l'ouvre...Pas la peine d'aller plus loin, la machine s'affole. »
Je crois que c'est là que la sonnerie...Les élèves sont partis comme le feraient les oiseaux des arbres alors qu'une détonation viendrait de retentir. Pour ma part je n'ai jamais oublié ce cours qui n'en était pas un, alors que pour le reste...Je crois que ceci n'a fait que confirmer mes dires. Mais avec qui partager ceci ? Aujourd'hui on vient tout juste de faire une loi pour reconnaître que l'animal n'est pas un objet et qu'il peut ressentir la douleur. Charles Darwin n'est pas encore arrivé jusqu'à eux sinon ils auraient su que « Tout comme l’homme, les animaux ressentent le plaisir et la douleur, le bonheur et le malheur ». Pour la reconnaissance d’une quelconque intelligence il va falloir attendre, et longtemps. Alors pour les plantes.
On m'avait mis en pension. J'étais le seul de la ville obligé de rester sur place.
Tout le monde rentrait en bus et moi je restais avec ceux qui venaient de loin, plus de cinquante kilomètres. Plus tard, je restais seul dans ce lycée le week-end aussi. C'est la date où ma mère s'est faite opérée du ménisque, un long moment d'hospitalisation et une rééducation de nombreuses semaines. Les semaines s'enchaînaient et moi je restais, SEUL. Après je crois bien qu'ils m'ont oublié. J'étais là, avec comme seul compagnon, Jacques Brel qui chantait pour moi.
Bien sûr il y avait ces perles de pluie venues d'un pays où il ne pleut pas, Jeff et les autres.
Bien sûr il y avait Madeleine et ses lilas et cette quête d'atteindre l'inaccessible étoile.
Bien sûr il y avait l'amour pour vivre nos promesses et sans oublier cet accordéon qui expire.
Oui, heureusement il y avait Jacques, le grand Jacques et ma mémoire comme fidèle compagne.
Je n'ai presque rien appris.
Pendant le temps de l'étude, obligatoire, alors que chacun rentrait chez lui, je me suis découvert une passion grâce aux livres. J'ai adoré du big-bang aux origines de la vie. Là, j'étais bien !
Parfois des voyages étaient organisés mais je n'y avais pas droit, pas d'argent. Une seule fois ils ont obligé les parents à accepter sinon je regardais les autres partir : Comment j'ai regretté ce voyage d'une semaine à Paris. J'étais le seul de l'école à ne pas m'y rendre. J'ai vécu cette semaine, SEUL, dans ce lycée désert. J'ai passé l'examen et alors que certains en profitaient pour reprendre des études plus longues – J'aurais pu vu mes résultats – j'ai découvert le monde de l'armée. Enfin, j'ai dû attendre car j'étais malgré tout trop jeune. Quand j'ai passé mes trois jours, Jacques était un peu là « J'avais juste vingt ans et nous étions cent vingt à être le suivant de celui qu'on suivait... Au suivant, au suivant ». Seul l'âge était différent, j'allais avoir dix-huit ans et Dalida, à travers les mots de Sevran, aurait pu dire « Il était beau comme un enfant, fort comme un homme ».
Pour être honnête j'étais beau, sans le savoir, mais pas des plus forts. Quand j'ai passé mes trois jours j'ai seulement dit : « C'est où le plus loin ? -Berlin. -OK, va pour Berlin ! ».
J'ai dû être un des seuls à demander ce régiment. Pour les autres c'était plutôt une punition.
Mais je ne regrette rien, rien de rien. La ville est superbe, surprenante, surdimensionnée.
Je me suis fait une solide réputation d'alcoolique et de drogué avec mes amis du régiment.
Je me souviens encore de notre devise « Plutôt mourir que faillir ».
Quelle connerie, non ? Nous n'étions en réalité que de « la chair à canon ».
L’héroïne coûtait peu chère comparé à la France, elle y était également beaucoup moins coupé.
Au self, non seulement on y mangeait très bien, je n'avais jamais connu autant de choix, mais en plus toutes les boissons étaient servies à volonté avec là encore un choix immense : Des Coca, des Fanta, des Orangina, du Perrier et bien sûr la liste est loin d'être exhaustive.
Par contre il n'y avait pas de bière. Je pense à la bière car derrière chaque boisson ça sortait comme pour une pression à part que là à chacun son étiquette et le robinet adéquat. Le jour où j'ai découvert le robinet Vin se fut telle une révélation. Ça moussait bien un peu mais on n'en avait que faire. On buvait comme des fous au self avec des superbes repas puis direction le foyer et ses bières à deux sous, puis le départ pour la ville, direction Adenauer. Berlin fut magique !
En fin de service national j'avais le droit d'inviter mes parents, tous frais payés, pendant une semaine. Ce que j'ai fait. La journée je leur ai fait visiter la ville et le soir ils séjournaient au sein du régiment. Moi je rejoignais mes amis pour la fête, les filles et le reste...
Je crois que ça leur a fait plaisir. Enfin, je ne suis pas si sûr de cela car de retour de l'armée je n'ai pas retrouvé ma chambre mais un deux pièces alors que je ne savais pas comment j'allais y vivre.
Et la mère de dire « C'est ton père qui s'est porté garant ». Je me revois en train de chercher comment j'allais faire pour payer le loyer, l'électricité et puis la bouffe... J'étais parti pour dix francs par jour pour la nourriture. Et bien même avec cette somme ridicule, impensable, je n'y arrivais pas
Je récupérais ce lit avec le sommier qui traîne jusqu'à terre dont ils souhaitaient se séparer, une table défoncée, qui était autrefois une console style que l'on retrouve dans les couloirs, avec un peu moins de trente centimètres de largeur pour une longueur totale n'approchant pas les un mètre et deux tabourets en formica. Rien d'autre. Ah si, un meuble à tiroir, qui pesait trois tonnes.
Là aussi, ils souhaitaient s'en séparer pour refaire de cette chambre un petit salon Et sur ce meuble, une petite plaque électrique pour réchauffer son café et le cas échéant réchauffer une boîte de conserve. Je ne connaissais rien à la cuisine, personne ne m'a jamais montré. Ma mère ne cuisinait pas. Je reproduisais ce que faisait ma mère. C'était pâtes ou boîtes de conserve. Même le pâté était en boîte, comme à la maison.
Pas de télé, pas de radio, pas de frigidaire, rien. C'était la vie version light. Sans commentaire.
J'ai trouvé un travail, rien à voir avec mes études, qui m'intéressait mais qui ne me permettait même pas d'en vivre. Oui, c'était vraiment de la survie. La journée je travaillais dans une radio locale, le soir on faisait la fête avec tous les fous du quartier. Les fous du shit et de la bière.
Ah, ce premier appartement. C'est sûr que j'étais le seul, ou l'un des seuls, à « Jouir » d'un tel privilège à mon âge. Un appartement vide de meuble et plein de gens. C'était un peu « la maison du bonheur » comme le chantait Francis, ou presque. J'accueillais tout le monde et même cet artiste peintre un peu paumé. C'est un ami qui m'avait demandé. « Il est actuellement dans la galère. Tu ne pourrais pas l'héberger un temps. » J'avais dit non, au début, et puis comme avec la mère, le fait de le répéter et encore et encore j'avais dit oui. Ce dépannage a duré presque un an de mémoire.
Une colocation un peu forcée le temps venu, le temps passé.
A l'époque j'animais mon émission radio toutes les après-midis de 14h à 18 heures. Je partais dès 13 heures car j'avais deux bus à prendre et le soir j'arrivais aux alentours de 19 heures.
Pascal, le peintre en question, restait toute la journée pour peindre (et se bourrer la gueule par la même occasion) et le week-end nous partions vendre ses œuvres et empocher ainsi un peu d'argent.
Dans l'ensemble on s'entendait assez bien. Bien sûr parfois on s'engueulait, un peu comme un vieux couple. Un jour d'engueulade Pascal me dit – En réalité ceci a eu lieu à différentes dates mais quand on décide de pas entendre c'est fou comme on y arrive. Et un déni, un ! - « Tu sais, toutes les après-midi alors que tu pars à la radio ta mère rapplique. Moi, comme j'habite chez toi, je me sens oublié de la recevoir mais tu verrais tout ce qu'elle dit sur toi. » Dénigré alors que j'allais avoir vingt ans, dénigré pendant le déroulement de mes études ou son non déroulement, dénigré avec les voisins et ceci dès le début de l'enfance... Ma mère ne m'a jamais aimé. Pire, elle me détestait et moi qui faisait tout pour elle...Mais je ne voulais rien voir. Et puis Muriel est arrivée.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 17 Juillet, l'année précédente
L'histoire revient tel un boomerang, en AR.
C'est un jour comme un autre, à Saint Paul, je termine une partie de la façade. Comme toujours ceci se poursuit par le nettoyage des truelles, le balayage du chantier, le rangement des sacs et de divers outils. On referme les portes avant une nouvelle session. Avant de rejoindre ma voiture j'ouvre ma boîte aux lettres et découvre justement à l'intérieur un courrier. Pas de timbre. Je suis intrigué. Peut-être un voisin mécontent...L'enveloppe n'a pas été refermée. C'est peut-être ma mère.
Angélique aurait fait office de postière. Je sais qu'elle l'a déjà faite. Au moins une fois.
J'hésite, voisin ou mère ? J'ouvre. Je déplie la lettre pliée en quatre.
C'est ma sœur ! Elle m'apprend que la mère est en maison de retraite, qu'ils doivent vider l'appartement pour ne pas à avoir plusieurs loyers à payer et je crois que c'est tout. Aucune adresse de cette maison, aucune date d'envoi et aucune date du déménagement. J'ai cette sensation qu'il y a comme un hic dans cette histoire. Et comme je viens de perdre mon téléphone récemment je ne possède plus aucun numéro de quiconque. Je ne vois plus qu'une seule solution, passer par Alain. Bien sûr je n'ai pas son numéro de téléphone mais son adresse doit toujours être bonne. Je ne vois pas autre chose à faire. J'ai peur de ne pas être le bienvenu, surtout après notre dernière rencontre, mais je dois bien répondre à ma sœur, non ? De retour à la maison je me mets à la rédaction de cette lettre. Je sors la lettre de Joëlle. Je ne crois pas que ma sœur m'ait déjà écrit, enfin je crois.
Je remarque deux choses, outre les problèmes de date, un problème d'orthographe et là j'en ai voulu à mes parents et surtout trois mots, en guise de signature, d'une infinie bonté.
Elle terminait sa lettre par « Joëlle. Ta sœur ». Ce n'était pas rien.
Au moins j'étais encore un peu de la famille. C'est fou comme trois mots peuvent changer un tout.
D'ordinaire j'ouvrais ma boîte aux lettres approximativement tous les quinze jours.
Je n'attendais pas vraiment de courrier hormis de l'administratif comme la taxe foncière ou l'assurance de la maison... J'avais réglé le problème de l'eau et de l'électricité depuis bien longtemps. Peut-être dix ans, je ne sais plus. Cette lettre, je l'avais trouvé presque par hasard. En effet, j'étais en avance sur l'arrêt du car alors j'ai rangé un tas de pierres, débarrassé l'allée de certaines mauvaises herbes et fini par la boîte. Depuis cette découverte j'essaie d'y faire plus attention et j'ai plutôt bien fait. En quelques jours atterrissent deux nouvelles. Je me dis que je dois voir ceci le plus positivement possible, un peu comme les propos de Marie Curie qui soulignait « Dans la vie, rien n'est à craindre, tout est à comprendre » Je ne sais plus laquelle fut la première.
Angélique qui laissait sur un post-it ceci « Slt c'est Angélique. J'aurai voulu te voir. J'ai besoin de te parler. Peux-tu me joindre au 06...Merci » ( peu sans le X et aurai sans S ) ou cette toute première lettre avec accusé de réception. Une lettre avec AR ? Jamais une bonne nouvelle normalement. Mon hésitation n'avait pas changé : voisin mécontent ou mère. Je pensais aussi à présent à un problème possible avec l'administration. De toute manière, vu l'heure, il était trop tard pour un retrait à la poste du village. A cette période je suivais une formation avec un organisme privé, ce style de formation où l'on peut se demander qui est qui. Des gamins de la classe moyenne, sans aucune expérience de la vie, devaient nous expliquer ce qu'était un travail et comment l’obtenir. Une mascarade, c'est surtout nous qui leur offraient un premier travail. On pouvait se demander également qui a le plus à apprendre à l'autre. Une histoire de piston, de réseau, je crois.
Je devrais attendre trois jours avant de remonter. Sans vraiment vouloir le reconnaître je devais être stressé car ce fut une de mes arrivées les plus matinales. Je franchis le seuil de l'établissement il était neuf heures. Mon hésitation était intacte. Je pensais souvent à un voisin, à l'administratif au sens large et parfois à une lettre, peut-être d'excuses ou de pardon de ma mère. Je pensais beaucoup à cette dernière possibilité. Une dame faisait la conversation à la guichetière, j'attendais mon tour.
Je sortis ma carte d'identité et repérais rapidement sur ce courrier, qui allait vite me concerner, le tampon solennel « République Française ».
Je sortis de la poste avec une enveloppe kraft.
Tout en refermant la porte je regardais un peu plus précisément le libellé et pu ainsi découvrir « République Française. Ministère de la justice et des libertés. Tribunal de grande instance ».
J'ai envie de dire, ça surprend. Et même plus. On a autant envie de l'ouvrir que pas, non ?
Mais l'envie de savoir est trop forte. Je pensais attendre d'être à la maison mais je n'ai pas fait dix mètres que j'ouvre le document. Je lis en diagonale et j'apprends que la nature de l'affaire est un recours des tiers payeurs contre les débiteurs d'aliments et que l'audience est programmée au Palais de Justice le mardi trois octobre à quinze heures. On m'invite à apporter des justificatifs de mes revenus et de mes charges. Je suis un peu sonné. Je ne comprends rien. Enfin si, je me dis qu'il doit s'agir d'une usurpation d'identité. Quand j'arrive chez moi je ressors le document. De toute évidence il ne peut s'agir que d'une usurpation d'identité. Je me dis que je suis mal barré. Ça c'est le style de chose que l'on peut traîner des années avec son lot d'emmerdes. J'ai vu plusieurs reportages sur ce sujet, j'ai bien conscience de tout. Quand on est dans la merde et bien on y reste voire on s'y étale.
La notice d'information, écrit plus petit, prend plus de place que la convocation elle-même.
Je prends le temps de la lire et en retire deux points qui me semblent importants.
D'après l'article 665-1 du CPC « Faute pour le défenseur de comparaître, il s'expose à ce qu'un jugement soit rendu contre lui sur les seuls éléments fournis par son adversaire » et d'après l'article 1141 du même CPC « Toute partie adverse peut aussi, en cours d'instance, exposer ses moyens par lettre adressée au juge, à condition de justifier que la partie adversaire en ait eu connaissance avant l'audience, par lettre recommandée avec demande d'avis de réception. »
Je me dis aussitôt que cette lettre peut-être mon salut. Je n'aurai pas à me rendre au tribunal.
C'est pour moi la seule bonne nouvelle de ce courrier. Mais ce courrier ne se limite pas à cet unique feuillet, même si celui-ci m'a pris un temps certain. J'ai dû le lire au moins trois ou quatre fois.
A l'intérieur on me propose également de passer par une médiation.
C'est à la fin du courrier que je découvre la cerise sur le gâteau à moins que ce ne soit la cerise sur le cagot comme le racontait un célèbre humoriste. C'est la photocopie d’un courrier envoyé au juge, très récemment, de la directrice d'un institut de l’EHPAD. L'objet est la détermination de la participation des obligés alimentaires pour le paiement des frais de séjour de la mère.
J'y apprends que celle-ci est entrée dans les lieux le 22 septembre et que le montant de ses ressources s'avère insuffisant pour acquitter seule les frais du séjour de l 'établissement.
J'y apprends également que « deux de ses enfants ne veulent ou ne peuvent assumer la prise en charge de leur maman. » C'est écrit tel quel ! On parle aussi d'un troisième enfant dont personne ne connaît la situation actuelle, on devine de qui l'on parle. Suivent les coordonnées des enfants : Joëlle, Alain et Bibi. Mais il y a une chose que je ne m'explique pas, en fin de liste, la petite fille Angélique et aucune mention de ses deux frères. Il y a comme un hic. Pour moi, soit ce sont les trois soit ce n’est personne, je garde ceci en mémoire. En fin de courrier la directrice demande que soit constatée la recevabilité de la requête, fixer l'obligation alimentaire pour chacun des débiteurs d'aliments à l'égard de madame et ordonner l'exécution provisoire du jugement à intervenir.
Le juge a reçu ce courrier en date du 30 juin. Bon, j'essaie de voir les choses du bon côté, pas d'usurpation d'identité, c'est déjà une bonne chose. Maintenant je dois écrire à ce juge.
Dès la première lettre avec accusé de réception j'ai pensé à deux choses : Rédiger une lettre pour le juge et prendre rendez-vous avec un avocat.
L'écriture de cette lettre m'a pris énormément de temps, trop, et en plus je l'ai réécrite plusieurs fois
Le deuxième jour j'étais à ma table de rédaction dès six heures. J'aime bien travailler tôt le matin.
J'ai décidé de ne pas sortir pour terminer ce courrier assez long il faut bien le dire : Plus de sept feuillets. Bien sûr, souvent je faisais un break, le temps d'une émission radio ou télé.
Vers environ dix heures j'ai bien vu un petit rassemblement autour des voitures du parking mais je n’y ai accordé aucune importance. A midi, j'ai déjeuné et à travers la fenêtre du salon, j'ai vu un couple qui montrait une fourgonnette qui était garée par très loin de mon véhicule.
J'ai l'impression qu'il a dû se passer quelque chose ? Mais quoi ? Qu'importe, je dois finir cette lettre avant tout, avant de prendre rendez-vous avec l'avocat. Enfin, à quinze heures j'ai terminé ! J'ai regardé à travers la fenêtre, rien. J'ai repensé à cette foule en matinée, ce couple vers midi alors je suis allé voir sur le terrain. L'endroit était désert, pas un quidam à l’horizon.
J'allais rejoindre mon véhicule quand je vis tout d'abord une fourgonnette brûlée sur tout l'arrière. Les phares avaient explosé, une partie de la peinture pendait dans le vide.
A côté un emplacement vide mais avec encore de nombreux éléments totalement calcinés.
Et de l'autre côté de cet emplacement, aujourd'hui vide, mon véhicule avec les mêmes stigmates que la fourgonnette. On pourrait dire, avec un petit plus, car sur ma voiture le plastique est très présent et maintenant plus question de se servir du coffre. Pour les phares arrières le plastique a lui aussi fondu, par chance les ampoules fonctionnent encore. Je ne suis même pas surpris.
Ça rentre dans une certaine logique, celle qui devient la mienne.
Après avoir constaté les dégâts, c'est à dire l'arrière calciné j'essaie de voir les choses du bon côté.
Les côtés du véhicule et le devant sont nickels. A l'arrière les pneus ont bien résisté. Je me dis que la voiture doit fonctionner normalement, c'est sûr que quand on voit l'arrière...J'ouvre la porte, je m'installe, je démarre, la voiture part au quart de tour. Le lendemain, je ne me pose aucune question, je démarre la voiture et direction Saint Paul. Désormais, fini la voiture en ville, je garde la voiture pour effectuer les trajets du car à la maison et de la maison au car. Une histoire de cinq kilomètres.
Cinq kilomètres, cela peut paraître peu et pourtant je jure que c'est beaucoup. Je me suis retrouvé à plusieurs reprises sans voiture et je faisais la route à pied. Je ne suis pas le plus grand marcheur mais, en pleine campagne, et au milieu des montées et des descentes, à chaque fois cela me prenait au minimum une heure, parfois plus. Je redécouvre la marche, les horaires de bus et quand je monte à Saint Paul je dois mettre mon réveil à six heures pour espérer être là pour dix heures au plus tôt.
Pour le retour, c'est pire. Ça change, non ? Enfin, la voiture est sur place, le plein est fait et avec les petits trajets que j'ai à effectuer je devrais en avoir pour un bon moment.
Existe-t-il des pompes d'essence à proximité ? Je ne le sais même pas. J'espère.
De nos jours les stations essence, et en première ligne les petits indépendants, ont tendance à fermer
Maintenant je dois accorder toute mon attention sur l'avocat. Seulement, il y a un autre petit hic, nous sommes en pleine été. Les deux structures que je connais, à savoir la Maison des Avocats et la Maison de la Justice, sont fermées. Toutes les deux ont le même panneau affiché sur leurs portes
« Réouverture au public le 05/09 ».
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 18 Juillet, l'année précédente Madame, Monsieur le juge,
Je dois me présenter face à vous prochainement, le mardi 3 octobre.
J'aimerais le faire d'ores et déjà à travers ce courrier....................................................
Je n'ai jamais envoyé cette lettre. J'avais bien conscience que cette dernière était beaucoup trop longue, j'avais alors prévu de faire ce que nous appelions autrefois un résumé de texte mais la tâche m'a paru trop ardue. Je me perdais dans des explications, je faisais du hors-sujet. Quels intérêts pour un juge de savoir tout ceci ? J'y racontais, exemples à l'appui, comment nous n'avions nullement besoin d'avoir l'âge de raison pour nous entendre dire « Mais tu ne sais rien faire, t'es un con – Tu verras, pour l'instant tu manges ton pain blanc. - Toi, tu manges de la viande tous les jours (voir pâté). - Ta sœur, c'est une pute ! ».
Je parlais de mes huit ans où je préférais déféquer dans les buissons avec des feuilles en guise de papier plutôt que de rentrer chez moi. Car hormis la cuvette des WC jamais vidée pendant toute la journée, c'était infecte, une odeur à peine supportable, comme un mur infranchissable … Mais que je devais, hélas, franchir, et en sortant j'aurai entendu « Et il vient que pour user de l'eau, l'autre ! ».
Je racontais ce disque offert pour le Noël de Joëlle – C'était le seul cadeau de l'année et bien sûr il ne pouvait se conjuguer qu'au singulier - un « 45 tour », pas un album, comme seul cadeau et le droit de l'écouter qu'une seule fois. Après l'électrophone s'est refermé. Il était réservé aux parents.
Il lui restait la pochette. Ici les cadeaux ne coûtaient pas chers, ça c'est sûr !
J'y racontais ces fameuses trente glorieuses et cette place à la Ville refusée par mon père avec l'approbation de ma mère, des remarques des élèves sur nos habits et notre hygiène, de nos soirées sandwichs à la queue leu leu, du sacrifice de mon frère des années durant, ce que je nommais mon inventaire à la Prévert : Fauteuil multifonctions, fauteuil roulant, climatisation, vétérinaire pour le chien, les courses, la tombe du père...De cette procuration « Je serai plus tranquille » ...
C'est sûr que pour remplir sept feuillets cela veut dire qu'il y avait matière !
J'ai laissé la fin de ce courrier dans son jus, à la virgule près :
J'aimerais dire, voilà c'est tout ! Mais c'est faux. Ici n'apparaît que la partie émergée de l'iceberg.
Alors je pense à Anne Barratin. C'est elle qui précisait « Si l'on pouvait arracher certains feuillets de la vie, elle serait plus belle ; mais il faut les tourner tous » Achille Charvet ne partage pas cette opinion « Il ne faut pas toujours tourner la page, il faut parfois la déchirer. »
Pour info, et pour finir, je dirais que depuis ma dernière séparation la vie n'a pas été qu'un long fleuve tranquille. Certes, je suis propriétaire d'une maison mais il faut voir l'état. On a envie de dire « vendue en l'état » avec tout ce que cela peut engendrer...Quand je me suis séparé pour la dernière fois, j'ai connu la galère. J'ai partagé ma vie avec cette maison, sans aucune commodité donc sans chauffage, électricité, eau pendant trois ans. Les hivers sur place sont...Comment dire...très durs.
Parfois les fenêtres étaient totalement gelées aussi bien de l'extérieur que de l'intérieur. Et parfois cela restait ainsi toute la journée...L'enfer. Température : Entre moins 2 et Plus 2. La seule solution : Restez sous la couette...Non, les couettes ! Parfois je devais me rendre dans ma ville pour répondre à des convocations de Pôle Emploi ou d'autres structures. J'ai souvenir d'avoir passé un hiver dans ma voiture pour bien être présent lors d'une formation. Bonjour la galère et bonjour l'hygiène ! Je ne voulais pas me comparer à un SDF car j'avais toujours un toit pour dormir. Une voiture ce n'est pas rien ! Après un long séjour en foyer, près de quatre années, j'ai, enfin, décroché un bail avec les HLM. En fait cela fait plus de huit ans de galère. De la survie en quelque sorte. Alors j'ai refait la lettre pour qu'elle ne fasse plus qu'un seul feuillet. J'ai dit qui j'étais et où je vivais. J'ai mis en évidence – je crois avec assez de tact – que je ne souhaitais pas que ma nouvelle adresse soit communiquée à ma famille. En effet depuis bien longtemps j'ai l'impression, entre ma mère et ma nièce, d'être proche de l'enfer. Comme si j'étais surveillé sans limite de peine. « La bêtise ne dépasse jamais les bornes – avait noté Stanislaw Jerry Lee – Où qu'elle pose les pieds, là est son territoire. » Ces gens-là s'invitent sans aucun motif, quand ils le veulent...Ils vous harcèlent au téléphone. Vous essayez d'être poli, ils prennent ceci pour de la faiblesse. Emmanuel Jaffelin explique bien ceci dans l'éloge de la gentillesse « Attitude moquée et dénigrée, la gentillesse ne fait aujourd'hui plus recette. Cyniques, nous vivons dans un monde où tout don vaut abandon, pour ne pas dire défaite » Et d'ajouter « Ainsi, qu'elle soit naïveté, mièvrerie ou crédulité, la gentillesse se présente au regard contemporain comme une forme de faiblesses dont il convient de se prémunir ».
Tout le monde connaît mon adresse à Saint Paul, tout le monde a toujours connu toutes mes adresses au fil des années passées mais depuis plus de huit ans j'ai dit stop.
J'étais à bout par tant de « je-m’en-foutiste » et ces mensonges...
J'ai précisé, et c'était vrai, que Saint Paul nécessitait des travaux dont je n'avais pas mesuré l'importance : Un toit en très mauvais état, une isolation inexistante, des compteurs d'eau et d'électricité fermés depuis plus de dix ans et comme souvent une liste bien loin d'être exhaustive.
J'avouais avoir mis comme priorité la rénovation de la façade afin que les lieux paraissent accueillants. Je me souviens, en fin de lettre, de l'avoir remercié de m'avoir lu.
J'aurais bien aimé terminer ce courrier avec une pensée philosophie de notre maître Pierre Doris mais je ne suis pas certain qu'il se serait inscrit dans la suite logique de mes propos. C'est dommage, c'est pourtant si réaliste « Entre le premier cri et le dernier râle, il n'y a qu'une suite de mots sans importance ». Je l'ai gardé dans mon chapeau, bien au chaud.
Pour mémoire : J'ai repensé à la lettre de ma sœur, puis à la lettre recommandée et à Angélique.
Les trois ont fait leur apparition dans la même semaine et souvent pour arriver à Saint Paul le temps pour distribuer le courrier se veut conséquent. Pour la signature devant le notaire, c'était il y a vingt ans, sa lettre avait pris plus d'une semaine et il m'avait dit alors qu'il n'était « pas plus étonné que cela. » Qui a écrit en premier ? Je m'interroge.
Ma sœur n'a-t-elle pas reçu ce courrier une bonne semaine avant ? Que penser ! On pourrait croire que ces deux messages avaient été envoyés en pleine panique et notamment celui de ma nièce qui, à l'image de ma sœur, n'était pas daté. Je ne crois plus aux coïncidences.
« Le monde est rempli de faux témoin. » Louis Aragon
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 19 Jeudi 26 avril.
A la recherche du lys, des factures se mettent à parler.
J'ai retrouvé les clefs de Saint Paul ! Et en plus, je n'ai même pas à y retourner.
La veille de cette journée j'ai acheté une débroussailleuse et j'ai choisi de faire le montage sur place.
En ce moment, il est vrai, que j'en ai un peu marre de tout mettre en branle à chaque nouveau chantier. En fait, le courage me manque.
J'ai prévu une journée light. Au programme, monter la débroussailleuse et couper l'herbe dans la foulée. Puis ratisser et ramasser l'herbe dans des grands sacs et direction les poubelles.
Il est un peu plus de six heures et j'apporte avec moi d'un côté la débroussailleuse et de l'autre des réserves de bouteilles d'eau. Je fais un dernier voyage pour charger la bouffe et un sac d'outils.
Arrivé devant la voiture je dépose le sac d'outils à l'arrière avec la débroussailleuse. Sur le côté passager je stocke la bouffe et le journal. C'est la première fois, depuis plus de deux jours, que j'ouvre la voiture, et notamment la porte côté passager, et sur le tapis de sol que vois-je ? Les clefs. J'ai du mal à y croire. A aucun moment je n'ai pensé regarder à l'intérieur de la voiture. J'étais tellement sûr de les avoir oubliées sur les marches de mes escaliers Enfin une bonne nouvelle.
Côté météo, la journée s'annonce mi-figue mi-raisin, un mélange de froid et d'humidité. Le froid et l'humidité ne sont pas mes amis. Quand j'ouvre mes volets pour prendre la température de la journée, j'ai toujours peur. Je n'ai pas oublié mes trois-quatre ans à dormir dans ma voiture. Quand je ressens cette atmosphère, oui j'ai peur. Traverser une journée dans le froid, puis une autre...
Sans aucun confort, recroquevillé sur soi-même. Je n'aime pas cette sensation mais parfois, souvent, c'est plus fort que moi et je pense à hier, pas si loin, jamais très loin « Mon dieu, tu te rappelles ? »
On n'oublie pas, jamais ! L'été pour trouver de la climatisation et l'hiver à rechercher la chaleur au sein des grandes surfaces. Moi je l'avais trouvé en me rendant tous les jours à la FNAC. C'était mon refuge. D'un côté le plaisir de retrouver les livres et aussi, et surtout, un accès aux toilettes mais également un lavabo. Enfin un brin de toilette ! Et puis ils ont fermé les WC. Et puis ils ont fermé la FNAC. C'est à cet instant, ou dans les jours qui ont suivi, que je me suis présenté dans le seul foyer que je connaissais. J'ai raconté mon histoire à un monsieur, peut-être le directeur, puis tout a été très vite. J'ai été recueilli dans un autre foyer. Quand j'ai rejoint ma chambre avec un petit coin cuisine j'avais l'impression d'avoir gagné une bataille. Pendant longtemps j'ai vécu, nuit et jour, la fenêtre entrouverte. Il y a le froid, certes, mais l'été n'est pas synonyme de fête. Je me souviens d'avoir travaillé en trois-huit – A oublier ! On ne devrait pas avoir le droit – et essayer de dormir sous une chaleur écrasante. Aussi bien la journée que la nuit. Pendant deux mois j'ai vécu tel un zombie. A la recherche d'une quelconque ombre mais souvent il n'y a pas d'ombre. Et dans la voiture des températures qui s'envolent, c'est impossible. Malgré tout, c'est le froid et l'humidité qui m'ont tant marqué. Je prends la décision de tout annuler. Je remonte la débroussailleuse et la bouffe. Je ferai le montage au chaud. J'ai bien fait, la batterie n'était même pas chargée. Et sans électricité sur place, j'en connais un qui risquait bien de s'énerver un soupçon. Je profite de l'après-midi pour régler des problèmes personnels et me rendre au cimetière pour rempoter la plante. Outre un pot bien plus grand j'ai également apporté du terreau. J'ai même pensé à récupérer une soucoupe. Ainsi, la plante sera bien et quand la pluie tombera, la terre sera arrosée en même temps. Ils prévoient toujours des pots trop petits, c'est ainsi. Une histoire de chargement et de stockage. Ah, ce monde de l'économie !
En arrivant sur les lieux je n’ai rien remarqué. La tombe semblait en état. Pareil à la dernière fois.
Devant il y avait bien les trois plaques rassemblées pour l'occasion, le papier qui enveloppait la plante et devenu pour l'heure une soucoupe mais aucune plante. Le pot avait disparu. C'est fou, non ? Bien sûr, des vols au sein d'un cimetière cela existent. J'ai déjà entendu parler de vol de plaques, de statues mais de plantes ça j'avoue, je ne le savais pas. J'entends dans mon for intérieur « C'est la nature humaine ». J'ai pensé un instant que quelqu'un s'en était servi pour fleurir une autre tombe alors j'ai fait l'équivalent d'une allée. A la recherche du lys perdu ! Rien. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai pensé à la famille. Les lys sont les fleurs préférées de ma nièce. En parlant famille je m'en vais écrire à Joëlle. Pour la leçon d'horticulture je dois bien me faire une raison.
Le jeudi 26 Avril.
Bonjour Joëlle,
Parce qu'il y a eu déjà bien assez d'injustices et qu'un jour il faut bien que cela cesse. Parce que cette injustice fut notre quotidien durant toute notre enfance, il me paraît normal que les trois protagonistes de cette mauvaise histoire restent trois. Voilà pourquoi j'ai enlevé – le virement sera sur ton compte avant l'envoi de cette lettre – cette part qui te revient et j'espère qu'Alain fera de même. Ainsi, nous resterons trois. Je profite de ce courrier pour te dire que j'aimerai bien pouvoir te rencontrer afin d'évoquer les dernières années, les derniers jours de notre mère ainsi que notre passage devant le notaire. Je te laisse mon numéro de téléphone. Ton frère.
Je n'ai jamais envoyé cette lettre. Je devais le faire.
La lettre a traîné sur un meuble et un temps j'ai même cru que je l'avais perdue. Je devais le faire, certes, mais les voix sont revenues. Ces voix, cette voix, ma voix qui résonnent encore et toujours depuis ce fameux mois de février. Le dernier jour où j'ai vu ma mère. Je revois encore la scène. Elle ne disait rien, ou presque. Et moi qui hurlais « C'est une honte ce que vous nous avez fait. Vous avez été incapables d'être des parents... » C'est arrivé sans prévenir alors que j'allais ouvrir les yeux. Quand j'ai posé mes pieds au sol j'ai cru que c'était reparti de plus belle. Heureusement, pour l'heure, ceci se limite à quelques rares moments dans la journée. Pourvu que ces six années, avec ce tumulte constant, ne reviennent pas. Avec ces voix est revenue la situation. Elle la tête baissée et moi hurlant mon désespoir. C'est à cause de tout ceci que j'ai revu, peu avant mon départ, un sac plastique dans lequel j'avais vidé une partie du tiroir du buffet. C'est là qu'elle mettait ses papiers importants, une partie. J'avais par la même occasion récupéré dans ce même buffet des papiers me concernant. A cette date je croyais encore que ma mère était mon allié. J'ai oublié qui a signé cette citation dont je partage totalement les propos « On dés aime aussi facilement qu'on aime. Avec maladresse ». De retour à la maison j'ai ouvert le plastique.
J'ai récupéré les documents, une partie des papiers du notaire de Saint Paul, également un texte, de nombreuses photos de la coupe du monde et commencé la lecture du reste. J'ai été stoppé de suite.
Le premier document était un testament pour Alain. Au dos du même document se trouvait un testament pour ma pomme, au cas où Alain ait disparu. J'ai été sidéré. Quel manque de tact.
J'ai dû lire les deux premières lignes de chaque testament puis j'ai remis ce document dans le plastique au milieu de dizaines d'enveloppes et papiers divers. Ce plastique je l'ai posé entre le buffet et le mur et depuis six ans je ne l'ai plus jamais touché.
Trop peur d'y trouver des secrets de famille. Mais là...
Mais aujourd'hui et maintenant. A l'heure du notaire ne devrais-je pas me faire violence ?
Je pèse le pour et le contre. « Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance inébranlable pour l'avenir » disait Jean Jaurès, pour la confiance je suis out. Et le reste ? Si ces papiers doivent m'apprendre quelque chose c'est aujourd'hui ou jamais. Tant pis j'y vais ! Le plastique est rempli de poussière. J'ai le bras qui tremble. Sur la table de la cuisine je dépose ce dernier. Je constate qu'en fait les deux testaments, à savoir mon frère et moi, sont sur deux feuilles différentes. Je me suis trompé. Je survole les deux documents. A l'image d'une notice explicative la mère nous indique ce que l'on doit faire et le parcours à suivre. Un court instant j'ai la sensation de faire un bon dans le passé. Je me suis revu enfant, peut-être entre cinq et dix ans, et ma grand-mère expliquant quoi faire une fois la mort venue. Régulièrement avant de se séparer, ma grand-mère entraînait ma mère près du bureau de la chambre. Dans cette ancienne cité minière les logements étaient plutôt précaires. Ils avaient passé toute leur vie dans deux pièces. Une quarantaine de mètres carrés, maximum ! L'une faisait office de cuisine, avec le fourneau toujours en marche prêt à tout réchauffer et cuire le cas échéant et l'autre était la chambre. L'une profitait du fourneau, l'autre était glacial et humide. Comme à l'époque, l'avant-guerre et un peu après aussi, les WC étaient sur le palier. Les toilettes à la turque, donc inconfortables, et quand l'hiver arrivait les courants d'air suivaient. Et tout ça sans parler des températures. Oui, la vie était difficile. Bien sûr pas de salle de bain. Pas de frigidaire non plus ! Et encore moins de télévision. Régulièrement ma grand-mère s'isolait en compagnie de ma mère. Nous, les enfants et le père, nous restions sagement assis autour de la table. La grand-mère prenait la direction de la chambre et notamment d'un petit bureau « Dans ce tiroir tu trouveras une clef. Avec cette clef tu pourras ouvrir le tiroir de l'armoire et puis... ». On dirait que l'histoire se répète ! C'est quand même fou toutes ces enveloppes.
Pour une partie c'est le suivi de son assurance décès. Quand je termine toutes ces enveloppes il ne reste plus que quelques feuillets sur différents sujets et une dernière enveloppe perdue au fond du plastique. J'ouvre. Des factures. Des factures de meubles, de bijoux ou de vêtements...
Attention, instant sidération ! On retrouvait les factures de meubles tels que le buffet, la table et les étagères de cette pièce que l'on surnommait « la pièce du fond » mais aussi des vêtements achetés un prix fou. Pour exemple, une de ses vestes coûtait l'équivalent d'un demi salaire de base.
Je tombais sur la facture d'une bague, je ne me souviens plus si la pierre était un rubis ou un saphir, même montant. Tous ces achats avaient un point en commun, ils avaient été effectués sensiblement à la même période. Celle où ils sont partis visiter le Maroc, puis le Portugal – je sais qu'Alain était présent ; j'ai vu des photos notamment de lui à Lisbonne – et puis...Mais je n'en sais pas plus. Si, c'était aussi la date où ma grand-mère est partie définitivement. Le voyage faisait-il partie d'un quelconque héritage ? Et Joëlle ? Moi, ce que je sais c'est que je n'ai rien eu. Pour ma tante, ce fut différent : J'ai eu droit à un vase et un coffre en bois. Alain a récupéré le salon, une grande table, un vieux meuble chinois et je ne me souviens plus du reste. Et ma sœur ? Comme dirait Serge « Je n'ai rien demandé, je n'ai rien eu. » Ne suis-je pas, non pas le vilain petit canard, mais le dindon de service ? Comme une envie de détourner cette phrase prononcée par Simone Signoret « Le secret du bonheur en amour, ce n'est pas d'être aveugle mais de savoir fermer les yeux quand il faut ».
Que sont devenus ces bijoux, ces vêtements... Et le reste ?
Deux grands tapis, faits main donc très chers, manquent à l'appel et puis...
Je ne voulais pas me l'avouer mais je savais, depuis ce mémorable mardi 17, que les deux pièces choisies par Joëlle et sa fille équivalaient à la somme touchée par mon frère. En réalité c'était plus mais qu'importe ! Cela ne me gênait pas. J'étais même heureux que Joëlle découvre un ensemble sommier-matelas qu'elle n'avait sûrement jamais connu. De plus cette chambre n'avait jamais servi, si une seule fois. J'y ai dormi quand elle s'est faite opérée, une nuit, pour garder le chien qu'elle avait à l'époque. J'avais demandé à Joëlle si elle pouvait s'en occuper...au moins pour le début de la soirée mais elle ne pouvait pas. Là, j'en ai voulu à ma sœur mais je n'ai rien dit. J'ai quand même montré mon mécontentement, là, devant la porte de son appartement. Je ne l'avais pas remarqué mais déjà les portes ne s'ouvraient plus. Outre l'ensemble sommier-matelas de grande qualité elle récupérait toute la chambre : le lit, l'armoire et la commode. On pourrait dire que c'était comme neuf, jamais servi ! Je me souviens de l'achat de cette chambre. J'avais argumenté pour une chambre plus belle...mais aussi plus chère. Ma mère avait préféré celle-ci, alors... Par contre elle avait pris grand soin de la qualité du sommier-matelas. Savait-elle qu'elle n'y dormirait jamais ?
Depuis des années elle dormait sur le canapé. Je pensais, sincèrement, qu'elle serait heureuse à ce moment-là de cet achat. Un peu comme un départ pour une nouvelle vie, non ?
Après, conscient que ma mère ne pouvait continuer ainsi, je me suis renseigné sur les lits électriques avec potence. Je suis arrivé au bon moment. J'ai profité, dans un magasin spécialisé, des derniers lits mis en vente. Après la vente a été interdite. On était obligé de passer par un système de location. Je n'ai plus les chiffres en tête mais je crois qu'une année de location payait le prix d'achat du lit.
Peut-être deux, maximum. Ma mère l'a gardé plus de quinze ans ! Quant à la petite-fille, elle ne perdait rien au change. En effet, en valeur marchande la pièce du fond représentait près du double que la chambre. Mais pour le reste ? Pour le frigo, la cuisinière, la machine à laver, la télévision, le lit médicalisé, le fauteuil roulant et j'en passe… Mais si on ajoute à tout cela les bijoux, les vêtements et le reste comment appeler ça autrement que par son nom : Du vol. Un vol prémédité de longue date, presque un an. Je refermais le plastique et le remis à sa place, entre le mur et le buffet, mais cette fois je me promettais de l'examiner très prochainement. Là, j'avais mon compte.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 20 Vendredi 27 avril
Première rencontre inattendue, dans un tramway, avec Joëlle...Je m'interroge..
Contrairement à début avril j'ai plutôt tendance à aller à Saint Paul vraiment à reculons. Pour être tout à fait honnête je me demande si je ne viens pas de soulever un lièvre. Je me pose plein de questions. Je n'ai pas vraiment de réponse. J'avais dit à Angélique, lors de notre départ du cimetière, que je l'appellerai d'ici quelques jours. Ceci lui laisserait le temps de déménager et de s'installer. Avec son nouveau compagnon ils viennent de racheter une maison. Elle m'a montré des photos, la maison à l'air jolie et isolée dans la campagne.
Si j'ai bien compris, avec ses frères et le reste de la famille, ils doivent se retrouver ce week-end pour ce fameux déménagement. Et Alain ? Moi, on ne m'a rien demandé.
Je devrais la rencontrer pour avoir un maximum d'informations mais il y a aussi Joëlle. Je me demande qui je dois voir en premier. Je ne souhaite pas faire un seul et unique rendez-vous.
Bon, je dois réfléchir et ceci assez rapidement mais pour l'heure je pars pour Saint Paul.
J'ai fait ce que j'avais prévu, c'est à dire le minimum. J'ai coupé l'herbe, mis en sac et jeté à la poubelle. Le ciel était bas, idéal pour les dépressifs. Il faisait froid et humide.
A treize heures j'attendais de pied ferme le car avec plus d'une heure d'avance sur le programme.
D'habitude je serais allé faire un tour dans l'église mais là je n'en ressentais aucune envie.
Dans le car j'ai encore énormément réfléchi. « Que faire ? ». Pour ma part je ne vois que deux solutions. Soit je me tais pour toujours et à jamais soit je porte plainte. Enfin il existe quand même une autre solution, un arrangement. Ce que je voudrais surtout, c'est qu'Angélique arrête son hypocrisie. Elle me fait penser à ces hommes dont Nietzsche disait « Ils se pressent vers la lumière, non pour mieux voir, mais pour mieux briller. On considère volontiers comme une lumière celui devant qui l'on brille ». Souvent quand je pense à cette nièce je revois la phrase d'accroche de ce livre de la méthode. Descartes y écrivait « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : Car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont » Si, ça, ce n'est pas une bonne phrase d'accroche...Quand je pense qu'un ancien ministre, ancien philosophe et ancien abonné au gaz et à l'électricité, se permettait de ne pas considérer cet homme. Ministre de l’Éducation...qui plus est ! De toute façon, le jour où le fond de l'air se voulait plutôt jaune, les tout débuts, et que je l'ai entendu dire, à propos de certains manifestants :« Parfois on doit utiliser la force pour rétablir l'ordre » j'ai compris qu'il n'était nullement philosophe. En plus comme si cela ne suffisait pas il parlait de la force, oui mais armée. En vérité, il n'était qu’un prof. « Ceux qui ont peur de travailler avec des adultes et qui trouvent leur bonheur avec les enfants » m'avait dit, un jour, une psychiatre.
Arrivée en ville je décide, non pas de prendre le bus habituel, mais de rejoindre une grande surface.
En route je change d'avis et décide de rentrer. J'emprunte un tram. La porte s'ouvre. Presque en face, Joëlle discute avec une amie. Bien sûr que je ne peux qu'être surpris mais j'ai fait celui qui n'a rien vu, perdu dans ses pensées. Je me suis assis derrière elle, deux rangs plus loin. Elle était habillée comme le jour de l'enterrement. Avec une grande veste en laine blanche et bleue.
Plus tard je me suis demandé si cette veste ne venait pas de la garde-robe de la mère.
C'est fort probable...La veste en question était vraiment de belle facture, bien le style de la mère.
Pas vraiment celle de ma sœur. Et par chance elle faisait la même taille-même poids. Pratique, non ?
Une tête apparaît, c'est Joëlle. « Comment vas-tu ? Tu m'avais pas vu ? -Non, excuse moi je pensais à autre chose ».
Je lui parle d'Alain. De sa discrétion face à la mère depuis son mariage. Je lui demande combien de fois il venait ces dernières années. Elle me répond du tac au tac « Une fois l'an ».
J'étais parti pour lui poser plein de questions mais déjà le terminus. Nous descendons ensemble du tramway. Je sais qu'elle n'est pas venue seule, d'ailleurs à peine descendue elle recherche cette personne. J'ai quand même le temps de lui dire que j'aimerais bien en parler avec elle, un jour où elle pourrait être disponible. Elle réfléchit « Pas la semaine prochaine à cause des ponts du mois de mai et en plus mon mari travaille du matin ». J'avais oublié qu'à l'image de Bernadette et Alain ils se veulent inséparables. Mais je respecte. Je me dis même que dans respect il y a la racine latine spec, re-gard. Respecter c'est regarder autrui, c'est faire attention loin de toute indifférence.
Je reviens dans la discussion.« Donc la semaine d'après, tu pourrais et si on disait jeudi !
-Oui, mais où ?
-Et bien là où tu habites.
-Ah non, j'ai déménagé depuis. Je suis revenue là où j'ai « élevé » mes enfants.
-D'accord, je ne savais pas. Si tu veux on se retrouve près du parc de la Mairie ?
-Bon d'accord mais on fait comment s'il pleut ?
-S’il pleut, on arrête tout ».
Je suis à bout d'arguments, je suis pris de court. Le principal c'est que le rendez-vous soit fixé.
Elle retrouve son amie qui l'attendait en retrait, moi je fonce vers mon bus.
En route je repense à ce dialogue. A aucun moment elle ne m'a proposé d'aller chez elle. Pourtant si je lui avais proposé de la rejoindre quel que soit la ville, avant ou après, cela pouvait supposer que j'étais véhiculé. Elle avait fait cas de rien. Bizarre, non ? Enfin peut-être. Je ne sais plus quoi penser.
J'ai surtout hâte d'aller me coucher et de vérifier si « La sagesse suprême, c'est d'avoir des rêves assez grands pour ne pas les perdre du regard tandis qu'on les poursuit » comme le prétend William, Faulkner de son nom. Il y a du somnifère dans l'air.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 21 Début mai.
Où je récupère la facture des pompes funèbres.
Aujourd'hui je suis passé chez mon bouquiniste. J'y ai trouvé un livre qui me semble très intéressant sur les sciences modernes, un essai de Jacquard, un vieux livre du docteur Émile Durkheim (1858-1917) sur le suicide – Il fut considéré en son temps comme le père de la sociologie française – ainsi qu'une brève histoire de l'avenir de Jacques Attali. J'ai bien vu des auteurs tels que Daniel Pennac ou Philippe Delerm, des auteurs que j'aime bien sûr, mais j'ai déjà tellement de livres que je dois désormais faire attention. Posséder plus de mille livres, c'est un problème. Alors, quand celui-ci devient un multiple on peut se sentir un peu écrasé par ce poids. Il y en a de partout. Cela me fait penser à la concierge de « L'élégance du hérisson », salut Muriel B. Cette jeune-fille qui ne s’ennuie jamais. En fin de matinée j'ai parcouru, survolé serait plus juste, ces différents ouvrages mais j'ai l'impression d'avoir la tête ailleurs « L'histoire humaine est celle de l'émergence de la personne comme sujet de droit, autorisée à penser et à maîtriser son destin, libre de toute contrainte, si ce n'est le respect du droit de l'autre aux mêmes libertés ». Comme je partage le point de vue de Jacques Attali. Pourtant mon attention est ailleurs. Ni une ni deux je m'habille et saute dans un premier bus. Dans la rubrique « Sans aucune préméditation » je m'inscris.
J'arrive au terminus et je prends un nouveau bus pour me rendre aux pompes funèbres.
Ma mission, si je l'accepte : Récupérer la facture des pompes funèbres.
Il est tout juste quatorze heures lors de mon arrivée. Cette ville j'ai l'impression de la connaître par cœur, il faut dire que pendant plus de cinq ans je m'occupais d'une radio, à l'époque on appelait ceci encore des radios libres. Cette ville avec son marché autour de l'église. De mémoire ce marché, peut-être une fois par semaine, envahissait les rues la journée durant. Contrairement à d'autres villes de même taille, ici peu, voire pas, de magasins fermés à longueur d'années. Je vérifie le numéro de la rue, à côté c'est le numéro trois donc pas de doute. Je pousse la porte. Un homme apparaît. Il descend des escaliers pour me rejoindre. Je ne le reconnais pas mais je suppose qu'il doit être le patron. Je lui explique. L'enterrement, la défunte, la date et mon souhait. Il remonte. J'attends...J'attends... Il revient. « Excusez-moi, je ne vous retrouve pas. Quel est le lieu du décès ? D'accord...Le 17 vous m'avez dit... ». Il remonte. Je commence à trouver ceci un peu bizarre mais n'en fais pas cas. J'attends...J'attends...Il revient. Et là, le doute s'installe.
C'est moi qui prends les devants « Vous êtes bien les pompes funèbres du 5 rue du marché ? ».
« Ah non. Ils sont un peu plus loin ». Je le sens soulagé. Je m'excuse pour la confusion et reprends ma marche. Dommage que ce ne soit pas lui car le magasin était ouvert tous les jours aux horaires de bureau. Je ne pense pas que ce soit le cas pour la suite. Alain m'a prévenu « Il n'y a personne quand il y a un enterrement ». Je m'attends à trouver porte close.
Depuis plus de quinze ans j'ai perdu un peu mes repères, quoique ? Dans cette rue qui me mène vers la bonne direction je reconnais quand même certaines enseignes et puis la mémoire semble se reconnecter. J'anticipe le prochain carrefour puis ce marché, moins connu et plus excentré, qui est réservé aux marchés bio. Quand j'arrive en vue du magasin, un client en ressort. Super ! Je reconnais la personne. Le maître de cérémonie en quelque sorte.
Il me reconnaît également. Enfin, je crois.
Et c'est reparti : L'enterrement, la défunte, la date, le chèque et mon souhait. Il m'invite à m'asseoir. Il va récupérer le dossier dans son bureau. Je reste debout pour montrer que je suis pressé et puis je n'ai pas envie de discuter. Il revient. Il s'assied. Je n'ai plus vraiment le choix, je m'assieds. Sur la table, le dossier. Je vois mon courrier qui dépasse. Je lui parle du chèque. Il me répond qu'il n'y a eu aucun problème. Alain a lui aussi payé en chèque. Il m'apprend qu’Angélique l'a appelé dernièrement. Se faisait-elle du souci ? Il me parle de la journée.
Je lui parle du crématorium, sans vraiment savoir pourquoi. Pour meubler, sûrement. Il me raconte des choses que je sais déjà mais je fais comme si... « Il y a un problème avec les crématoriums. Ils ne sont pas assez nombreux. Et même si un nouveau doit ouvrir très prochainement cela ne suffira pas. Pourquoi ? - il baisse un peu la voix comme s'il était en mode secret – C'est à cause d'un département limitrophe qui refuse la création de crématoriums sur ses terres et donc c'est chez nous qu'ils viennent ». Ça j'avoue, je n'avais pas cette dernière info. Enfin, c'est sa version des faits. Mais n'oublions jamais qu'une information cela se vérifie, non ?
Il termine « Voilà le pourquoi d'une telle surexploitation. Vous savez c'est la faute aux pompes funèbres de ce fameux département limitrophe ». D'après lui, ces commerçants de la mort feraient pression pour qu'il n’y en ait pas ainsi ils peuvent facturer un nouveau voyage jusqu'à leur dernière demeure. Et de conclure « Ces gens ne sont pas honnêtes, croyez-moi. Comment peuvent-ils se regarder dans un miroir ? ». Je réponds, par habitude « Vous savez c'est la nature humaine. Il faut de tout pour faire un monde ». Enfin il se lève et retourne à son bureau.
C'est fou le temps que ça lui prend pour faire deux misérables photocopies.
Le temps passe. Je ne dis rien, j'attends. J'en arrive à me demander s'il ne me prend pas pour un con mais je décide de rester en monde silence. J'hésite à récupérer mon courrier mais n'en fait rien. Si Angélique a appelé il y a des fortes chances pour qu'il lui ait communiqué mon numéro mais aussi mon ancienne adresse, celle du foyer où j'ai séjourné près de quatre ans. Je préfère ne rien faire.
Il arrive. Je remarque aussitôt qu'il s'agit du fac-similé du devis. En fait, il a une comptabilité bien à lui ! En haut de page est noté différentes rubriques tels que Devis-Bon de commande-Facture-Avoir. Le document ainsi établi devient suivant l'usage que l'on veut en faire un devis ou une facture ou… Il a donc sorti la photocopie du document et celle-ci est devenue une facture. Il a suffi pour ça d'entourer facture au stylo au lieu de devis. Oui, une comptabilité bien à lui ! Mais là n'est pas l'important. Il s'assied à nouveau. Je lui propose, s'il le souhaite, de prendre la facture pour mon frère. Ça, il l'avait déjà prévu et d'ajouter « Je suis désolé mais j'ai pris du retard. J'aurais dû vous l'envoyer depuis longtemps ». Je lui dis qu'il n'y a aucun problème. Avant de nous séparer je l'informe qu'avant de le rencontrer, je me suis trompé de magasin et au cas où il rencontre ces derniers de m'en excuser auprès d'eux. Il m'apprend qu'il a travaillé pendant treize ans avec eux avant d'ouvrir sa propre enseigne et qu'il n'y a aucun problème.
Nous nous séparons. Je m'interroge sur la sincérité du personnage d'ailleurs Henry David Thoreau me confie « En tuant le temps on blesse l'éternité ». Ai-je perdu mon temps ?
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 22 Début mai, la suite.
La mère, la fille et la petite fille même combat, même hypocrisie.
Je me suis réveillé avec Jules Renard dans la tête « Si l'argent ne fait pas le bonheur...Rendez-le ! ».
Comme entre deux rêves je l'entendais très nettement. Dans mon discours imaginaire, Spinoza répondait « Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre ». Et Mme de Stael aurait même ajouté « Comprendre c'est pardonner ». En attendant, depuis près d'une semaine, je me réveille avec une horloge dans la tête. Chaque fois que je regarde l'heure il est cinq heures du matin, à un quart d'heure près. Et quel que soit l'heure du coucher. C'est fatiguant à la fin. Je pense à ma mère, à ma sœur et à ma nièce. Elle qui parlait, lors de la cérémonie, de « meilleure amie » j'y vois plutôt une histoire de gènes. Elle qui parlait de « refus de toute hypocrisie » j'y vois, au contraire, un manque total de sincérité. Des personnes qui affectent des sentiments, des opinions qu'elles n'ont pas voire qu'elles n'ont jamais rencontré de toute leur existence. Le mal ne peut pas engendrer le bien. Henri Frédéric Amiel est là pour en témoigner « Respecter dans chaque homme l'homme, sinon celui qu'il est, au moins celui qu'il pourrait être, qu'il devrait être ».
J'ai déjà dit à ma nièce, et non à ma mère, qu'elles prêchaient le faux pour savoir le vrai alors qu'elles n'avaient rien à voir avec l'histoire. Elles se prennent pour des gens importants, des personnes qu'elles ne sont pas et ne seront, hélas, jamais. Elles n'ont même pas une qualité perdue ou prétendue. C'est Nietzsche qui déclarait « Nous sommes semblables à des vitrines où nous arrangeons constamment avec nous-mêmes les prétendues qualités que les autres nous prêtent. ». Là, c'est le vide ! Elles semblent vivre dans un monde de futilité, en dehors de toute moralité. Des gens pour qui le doute n'existe pas – Alors qu'il est connu que le doute caractérise l'humain – tellement certaines de leur intelligence et de leur perfection. La certitude c'est l'arme des faibles. Et même Emmanuel Kant est là pour le confirmer « On mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter »
Angélique a toujours été très prétentieuse, même pendant l'enfance. Après c'est devenu pire. L'école ne l'intéressait pas, d'ailleurs elle n'y est pas restée longtemps. En vérité ce n'est rien d'autre qu'une reproduction de l'histoire. Sauf erreur de ma part, l'aventure scolaire des trois enfants de Joëlle s'est arrêtée en cinquième. David et Teddy ont eu la chance, dans leur malheur qui semblait programmé, de trouver un artisan honnête qui les a formés. Aujourd'hui ils sont heureux de leur sort... Pour Angélique la suite fut un peu différente Mais elle reste persuadée qu'elle est la plus intelligence ! Faut-il être bête, quand même. Où je repense à Robert Musil, toujours extrait de sa conférence sur la bêtise « Elle parle beaucoup d'elle-même, et beaucoup tout court. Elle tranche avec décision, de tout. Elle est vaniteuse et indiscrète. Elle nous fait souvent la leçon ».
Elle avait à peine seize ans qu'elle cherchait du travail « Moi je ne veux pas vivre la même vie que ma mère. Ne rien faire et attendre que les allocs tombent. Je serai indépendante. D'ailleurs je vais travailler comme serveuse ». Elle l'a fait un temps, très court. C'était trop difficile. De retour à l'ANPE, aujourd'hui Pôle Emploi, on lui a proposé de faire un stage découverte des métiers au sein d'une entreprise. La découverte ne fut en rien professionnelle, mais s'ouvra sur d'autres horizons.
Et là, le coup de foudre. Ils ont accueilli leur premier enfant assez rapidement. Les deux autres, obligatoires pour bien vivre sur le dos de ses gamins, arrivèrent dans la foulée. Voilà, elle avait fait comme sa mère et comme sa grand-mère. Cette vie que soi-disant elle ne voulait point, elle l'avait là, servi à souhait. On a envie de dire en mieux. Certes elle touchait toutes les aides que chacun reçoit et pour pouvoir être bien sûr de tenir elle s'était déclarée mère célibataire. Et un nouveau jack pot, un ! Personne n'est jamais venu vérifier et la chose a perduré jusqu'au mariage. Soit des années... Angélique a fait la même chose que sa mère, avec son mari pendant longtemps ils ont vécu « à la colle ». Je ne me souviens pas d'un quelconque mariage au sujet de ma sœur alors qu'elle vivait avec son premier mari, le père de ses enfants... Oui, l'histoire se répète, hélas !
Parfois, ou souvent, ou toujours, je leur en veux. Les générations se suivent et se ressemblent.
Objectif recherché : Aucune évolution, on reproduit à l'infini cette même histoire.
J'imagine quand je pense à ma mère, à ma sœur et à ma nièce, une toute petite fille qui une fois terminé la grosse commission, enfin là en l'occurrence les trois commissions, appelleraient ses parents en disant. « Ça y est, j'aaaiiii fiiinnnniiiiiii ! ». C'est peut-être méchant mais c'est, hélas, la stricte vérité. Une histoire pour se torcher. On dirait que faire ces trois gamins pour toucher les allocs sont leur unique but, seule motivation. Un peu comme une assurance vie mais ici les rôles sont changés. Ce sont les enfants qui doivent nourrir les parents. Ce qui m'a toujours sidéré, et ceci depuis près de vingt ans, c'est l'entendre dire « Oui mais tu sais, ça, je l'ai acheté avec mon propre argent ». Ah oui, mais quel argent ? Certes, contrairement à sa mère ou sa grand-mère, son mari avait un travail. Il ramenait la paie à la maison, s'occupait du lever des enfants, de la cuisine, du ménage...De tout en vérité. Outre ce salaire il travaillait au black pour un centre équestre. Angélique avait donc pour vivre ses deux salaires et les allocations des enfants. C'était quoi ce qu'elle nommait son propre argent ? C'était soit le revenu du mari soit les allocs...Quelle hypocrisie. Les enfants étaient plus grands, ils habitaient une maison et ils s'étaient mariés donc fini le salaire de mère célibataire. Comme sa grand-mère, comme sa mère, elle était persuadée de très bien gérer cet argent. Le seul problème c'est que les enfants, qui auraient dû être la cible, ne participaient pas à la fête ! Nous étions bel et bien dans le monde des reproductions. Quand je pense que c'est Angélique qui s'occupait des comptes, je me demande si depuis toujours elle ne s'est pas fabriquée une caisse noire d’où l'achat de sa nouvelle maison.
Je sais que Joëlle a essayé de faire de son mieux. Elle leur a offert une liberté qu'elle n'a jamais eu.
Quand elle nous invitait, les gamins courraient de partout, ça criait aussi beaucoup. Pour être tout à fait sincère, à part David qui jouait en silence, les deux autres ressemblaient davantage à des sauvageons. Ils avaient accès à la télévision quand ils le voulaient. Elle leur avait même acheté ou récupéré une console de jeux, ils étaient comme des fous devant. Bien sûr Joëlle n'était pas parfaite. On ne sort pas indemne d'une telle enfance. J'ai su par la bouche d’Angélique « Qu'elle n'avait le droit de se laver que les mercredis et qu'elle regrettait que sa mère ne fasse pas assez attention à elle ». Elle m'avait raconté notamment ce voyage d'école où ils étaient revenus vers les cinq heures du matin. C'était l'hiver, il faisait nuit. Les parents étaient là pour retrouver leurs enfants. Angélique avait fait la route à pied. Pourtant le quartier n'était pas sûr... Sa mère l'avait prévenu « Tu te débrouilles. Moi, j'ai pas de voiture... » Était-ce vraiment qu'une histoire de voiture ?
Être parent n'est-ce pas apporter une certaine sécurité, qu'importe le moyen de locomotion, non ?
On porte tous nos blessures. Et puis on essaye de faire avec. Était-ce une raison suffisante pour continuer sur cette voie ? Je ne sais pas si les enfants d'Angélique avaient le droit de se laver mais ce que je sais c'est que ma nièce ne se lavait jamais les cheveux. Ils étaient gras, sales, moches.
Une seule fois je lui en ai fait la remarque, sinon je faisais celui qui n'a rien vu. Je n'avais pas pu m'empêcher de lui dire « Pour ton mariage - la date était très proche - tu devrais faire attention à tes cheveux, ils paraissent un peu défraîchis ». Elle m'avait répondu du tac au tac « Ah mais non, c'est mes cheveux. Je peux mettre n'importe quel shampoing sur moi cela ne marche pas ». Que répondre à cela...Alors on ne dit plus rien. On constate, mais on ne dit rien.
C'est bizarre car pour Joëlle le problème ne se posait pas, ni pour mon frère ni pour ses frères.
Joëlle a vécu la même vie que la mère. Une vie à la maison à suivre des séries sentimentales, pas policières, un peu de ménage pour se donner bonne conscience mais aussi un but. La seule véritable différence c'était l'heure du lever des corps. Le couple, en effet, ne débutait pas ses journées avant dix heures du matin voire plus. Je n'ai jamais osé demander comment se passait le petit déjeuner. Ma sœur préparait-elle tout à l'avance – je sais que pour la bouffe, comme la mère, elle achetait seulement la gamme premier prix. Avaient-ils droit, eux aussi, aux gâteaux secs achetés par sac d'au moins un ou deux kilos ? Ou pire, partaient-ils le ventre vide ? Mais comme pour chaque individu la vérité est peut-être aussi ailleurs ? Quand je pense à Joëlle je vois toujours une personne pas du tout prétentieuse. Elle était même à l'opposé. C'était la fille sympa, l’œil rieur et franc. C'était là une grande différence avec sa fille.
Un jour, je ne me souviens plus de la raison, je suis allé voir Angélique en milieu de matinée, style dix heures. Elle a ouvert la porte avec les yeux encore pleins de rêves pourtant je l'avais averti de ma venue. A l'époque on parlait beaucoup des escortes dans les médias.
Je suis entré, j'avais prévu des croissants. Le seul hic c'est qu'ici il n'y a pas de café. Alors on a oublié le petit déjeuner. Elle est partie s'habiller et là j'ai vu Jordan. Il était dans sa chambre, en mode silence, seule la télévision trahissait sa présence. Il venait de se lever, il était là, face à moi, deux mètres à peine devaient nous séparer. Il était face à moi mais surtout face à cette télévision en train d'insérer un nouveau DVD. Quand Angélique est réapparue je lui ai dit ma surprise, a à peine six ans, de se fabriquer lui-même son programme. « C'est normal, je me lève toujours très tard alors il fait ce qu'il a à faire ». Je me suis dit qu'il y avait un problème mais qui étais-je pour en parler ?
D'après sa mère, Jordan ne voulait rien faire. Ils ont essayé de l'inscrire dans un club, de foot je crois, pour découvrir l'esprit d'équipe mais il n'est pas revenu la deuxième fois. Il ne voulait pas.
Mais être parents n'est-ce pas insister, changer, s'adapter mais qui étais-je pour en parler ?
Parfois on voudrait croire à une évolution. Jordan était alors très mauvais élève et pour l'aider dans ses études ils l'ont inscrit dans une école privée. Sage décision bien sûr mais la mère était-elle à l'initiative de ceci où plutôt la belle-mère, du côté paternel, qui s'inquiétait depuis un temps ?
Qu'importe. Là, je leur ai dit qu'ils avaient raison et nous en avons parlé.
Ils habitaient une HLM, à côté de l'immeuble de la mère, et les rapports avec les voisins étaient plutôt mauvais, heureusement le grand-père, du côté de son mari, partait joyeusement en maison de retraite. Une maison se trouvait vide. Alors ils l'occupèrent avec un loyer défiant toutes concurrences. En effet pour le prix d'une location de garage il avait celui-ci bien sûr et la superficie était telle qu'on pouvait même y rentrer trois véhicules mais également la maison et le terrain autour, un grand terrain. C'est la mère qui, un jour, me l'a raconté.
C'est ce même jour où elle m'a annoncé « Angélique ne se lève jamais avant, au plus tôt, les dix heures. Et une à deux fois par semaine, si tu la cherches tu la trouveras ici, sur le coup des treize-quatorze heures. C'est souvent qu'elle s'invite à manger et puis elle disparaît ». Je savais la chose exacte et je n'avais pas eu besoin des dires de ma mère ou de son frère. J'avais déjà assisté à la version mère – fille et donc sœur - nièce. Deux ou trois fois je m'étais présenté au domicile de Joëlle, avec ma nièce, sur les coups des quatorze heures. Et à chaque fois elle ressortait la même rengaine. « Tu sais maman, je suis partie au dernier moment, tu aurais un truc à grignoter ? ».
Je me souviens que Joëlle n'était pas très chaude pour répondre positivement à cette requête. Une fois elle a ouvert son frigo. A l'intérieur de celui-ci une grande casserole et puis plus rien.
Elle l'a sortie, l'a posée sur la table et a soulevé le couvercle. Des pâtes trop cuites se retrouvaient mélangées avec un coulis de tomates. Ces petites boîtes dont les gens se servent pour améliorer leur sauce, ici le coulis essayait vaguement de recouvrir ce tas de pâtes. Elle n'a pas sorti d'assiette. Avec la fourchette elle a mangé, seule, ces pâtes froides, enfin quelques bouchées seulement car il fallait bien penser aux repas de la famille. Pour le soir ou pour le lendemain ? Peut-être qu'eux aussi, à l'image de notre famille- ne dînaient que de sandwichs le soir venu ?
Et les factures qui continuaient à les payer ? Et les loyers, même à un prix dérisoire, étaient-ils payés ? Mystère et boule de gomme. Pépé a tenu un peu plus d'un an dans sa belle maison de retraite. Comme ma nièce et son mari n'avaient pas d'autre choix que de rester là, ils y restèrent. La sœur et le frère du mari d’Angélique touchèrent un peu d'argent pour qu'ils puissent être déclarés propriétaires. En fait, le jour où Angélique a déclaré que la maison avait été estimée telle somme tout le monde comprenait – Tout le monde ? - que nous rentrions dans le monde des magouilles. Mais il faut de tout pour faire un monde, les profiteurs et... Je crois que c'est à ce moment qu’une partie de la famille, du côté du mari, a rompu les ponts. Qu'importe, ils avaient la maison !
Les belles histoires version Angélique. Une histoire toujours faite sur mesure.
Une petite histoire pour la route, aller je me la sers ! Ça a commencé comme ça au téléphone.
A « Oui tu sais la voiture que tu as acheté... » Moi « Quelle voiture ? C'est la mère qui l'a achetée. »
Nouvel appel, en milieu de discussion.
A « Oui tu sais la voiture que tu as acheté... » Moi « Quelle voiture ? C'est la mère qui l'a achetée. »
Elle m'a appelé ainsi pendant plusieurs jours, plusieurs semaines. J'ai tenu ce même discours pendant plusieurs jours, plusieurs semaines et puis un jour, de guerre lasse, j'ai arrêté.
Je ne comprenais pas le pourquoi d'une telle situation mais j'ai arrêté aussi bien de confirmer ou d'infirmer. C'eut été comme pisser dans un violon, non ? Et c'est reparti de plus belle !
Et puis un jour le piège se referme, c'est ainsi que je l'ai vécu.
« Allô, c'est Angélique ». Parfois c'était plus direct « Oooouuuiiiuaaaaiiiiiiissss... c'est moi. »
Je lui fais remarquer qu'il y a beaucoup d'échos et qu'elle devrait supprimer le haut-parleur.
Elle me répond qu'elle n'est pas sur haut-parleur. Je sais qu'elle ment ! Mais ce n'est qu'un mensonge parmi tant d'autres. Elle enchaîne « Oui tu sais la voiture que tu as acheté... ». Pendant son discours j'ai pensé à ma sœur, sans savoir pourquoi. Je me suis dit qu'elles n'avaient rien d'autre à faire pour s'amuser. J'ai trouvé ceci bête et méchant. J'ai été déçu par ma sœur.
Mais ce n'était peut-être pas elle. Mais alors qui ? Ces frères, la belle famille...
Tout était envisageable voire même une simple amie. Aujourd'hui je me dis qu'il est fort probable que cela soit plus grave. Mon frère ? Ma propre mère ? Où comment monter les uns contre les autres. Et cette histoire est bien loin d'être la seule. Pas plus tard que lors de l'enterrement elle m'a dit, je crois que ma sœur et son nouveau compagnon étaient présents, « C'est bien toi qui as acheté le fauteuil électrique ? ». J'ai répondu que non. J'ai bien acheté un fauteuil roulant il y a de cela bien longtemps, oui ça c'est sûr, mais jamais électrique. Ça continue à magouiller non-stop. Que recherchent-ils, que recherche-t-elle ? Le jour de l'enterrement je n'ai pu m'empêcher de dire alors qu'Angélique déblatérait n'importe quoi « Oh, de toute façon dans cette famille c'est l'univers du mensonge ». Oui, du mensonge et du vol. Car du vol il en fut bel et bien question.
J'ai fait les courses pour ma mère pendant plus de dix ans. J'ai toujours payé, je n'ai jamais rien demandé. J'ai appris, suite à une conversation téléphonique avec ma nièce, qu'elle aussi lui faisait ses courses mais qu'elle ne pouvait le faire gratuitement. Je trouvais ceci normal, « simple, basique ». Moi j'étais son fils et elle seulement sa petite fille. Mais l'histoire ne s'arrête pas là !
J'ai appris une partie de l'histoire par hasard. Un jour j'ouvre le frigo de la mère pour lui passer du fromage. Je prends le premier qui vient et le pose sur la table. J'ouvre et constate un fromage plus qu'à bout de course. Ça puait, je crois que des asticots n'étaient pas loin de former des colonies.
Moi « C'est quoi ça ? Mère - C'est du fromage acheté par Angélique.
-Mais tu en as largement assez avec tout ce que je te prends, non ?
-Mais elle ne m'a pas demandé mon avis. Elle a débarqué comme ça avec ses quatre fromages. Tiens, Joëlle était même présente. -Tu as vu l'état de ce fromage ? C'est quoi ça ? Ce n’est pas mangeable ? -Ils sont un peu coulants, je sais. Joëlle en a fait la remarque. Elle a même dit qu'au marché où elle se sert cela coûte beaucoup moins cher.
-Parce que t'as payé ça combien ? -Euh, vingt euros.
-Quoi ! Vingt euros pour ça ? C'est une plaisanterie ? T'es folle ? » Plus tard, j'ai appris que lorsque Angélique avait besoin d'argent elle se rendait chez un discounteur où les morceaux, certes plus très frais, étaient vendus à la pièce pour un euro. En quelques minutes, le temps du trajet soit une ou deux minutes, les prix avaient quintuplé. Elle empochait directement seize euros. Là, c'est sûr, c'est plus du gratuit. En plus, ce discounteur m'était tout à fait connu. En effet, les premières années où j'ai remplacé mon frère, j'emmenais la mère dans cette boutique. Et puis constatant que la qualité n'était plus au rendez-vous, nous avons changé de crèmerie. C'était peut-être une partie de ce qu'elle nommait « son propre argent » Outre les petits commerçants Angélique volait aussi au sein des grandes surfaces. Chaque début de mois ils partaient à Auchan pour les courses mensuelles. Ici, les courses sont faites pour durer tout le mois. Nourrir ses gamins avec des courses mensuelles, je n'ai jamais vu ça. Comme je n'ai jamais vu autant de boîtes de conserve, toujours les moins chères.
On pouvait se douter que le frais ne devait-être que très occasionnel sauf s'ils trouvaient quelqu'un pour le leur donner. Sans le savoir, avec tout ce que j'achetais pour ma mère – Uniquement que du frais – pendant plus de dix ans j'ai dû être sans le savoir le fournisseur officieux de ce couple amoral. Normal j'arrivais chaque fois avec des sacs de bouffe pour plusieurs personnes alors qu'elle était seule. Disait-elle que c'était moi qui payait ? Ça aussi je ne le saurai jamais. C'est comme lorsque je me suis présenté chez ma nièce, en fin d'après-midi, avec un gâteau pour partager un instant convivial. Chaque fois je disais « Tu prépares le café ? » Chaque fois elle me rappelait qu'elle n'avait pas de café. Alors elle mettait le paquet au frigo et après...Elle faisait comme si...Comme si « on » avait oublié. Combien de fois me suis-je fait prendre au jeu avant d'en prendre bonne note ? Moi, je faisais comme si de rien n'était...Mais je n'étais pas dupe.
Attendaient-ils mon départ pour s'y jeter dessus ou encore plus vicieux allaient-ils s'inviter chez Vincent, François, Paul ou la mère, ou la belle-mère voire la grand-mère ? Mystère ? Mystères ?
Pendant ces fameuses courses elle en profitait pour acheter des denrées diverses pour la mère.
On prend l'exemple du café. Un exemple parmi tant d'autres, on peut décliner jusqu'à l'infini.
Retour au café. Comme beaucoup de personnes on prend régulièrement la même marque. C'est déjà difficile de trouver celui qui va vous satisfaire. Souvent si on change, on regrette. Elle savait très bien la marque qu'elle prenait. J'avais d'ailleurs rempli un de ses placards avec des colis d’un kilo et comme je profitais des promotions elle avait devant elle au moins douze parquets de deux cent cinquante grammes d'avance. Qu'importe, l'important ce n'est pas le service mais la récompense. Elle a acheté trois paquets d’un kilo d'un robusta infecte. La mère n'a rien dit. Ça lui a coûté aussi cher que pour de la qualité. Mais alors pourquoi s'en foutre autant ?
Pour l'argent. Avec sa carte Auchan, et pour cette promotion, on remboursait la totalité ou la moitié du prix sur sa cagnotte. Bien sûr la mère payait le prix fort. C'est ainsi qu'elle se retrouvait avec des produits qu'elle n'utiliserait jamais mais dont on était sûr qu'elle les paierait. C'était peut-être une partie de ce qu'elle nommait « son propre argent ». « Fabrique de rêve. Rien n'est plus vrai que le faux. Même un cauchemar peut se border de rose » et je pense à José Giovanni.
C'était à n'y plus rien comprendre. Chacun volait, chacun avait sa cible, chacun mentait pour sa bonne cause. C'est ainsi, grâce aux procurations de la mère, qu'Angélique trouva le foyer dans lequel je résidais. Mais, moi, je n'ai rien demandé ? Et là Angélique avait toute son importance.
La mère avait besoin d'elle. Dans sa tête elle devait à tout prix savoir l'appartement dans lequel j'étais. Des fous, des grands malades, des gens sans aucune moralité, sans éducation et sans respect.
J'avais honte pour eux, j'avais honte pour moi. Alors j'ai retrouvé, comme par le plus grand des hasards, Angélique et son frère Teddy près du foyer. Puis j'ai croisé Angélique un autre jour puis pour finir carrément son frère Teddy qui m'attendait sur le parking, normalement privé, du foyer. En réalité il est venu à trois reprises sur ce parking, avec sa compagne notamment. C'était du harcèlement. Et il était fier en plus ce con, cela se voyait sur son visage. J'ai repensé aux sauvageons qu'ils formaient avec cette sœur, rien n'avait changé. Aucune moralité. Il devait se prendre pour un grand espion, un peu comme lorsque l'on joue aux cow-boys et aux indiens ou aux policiers et aux voleurs à l'époque de la jeune enfance. Il en avait l'âge...Mental, j'entends. Après il faisait remonter l'information à sa sœur et cette dernière à la mère. La boucle était bouclée et la mère était au paradis, dans le sien, amoral. Lors de notre dernière rencontre j'ai failli lui dire qu'aucune mère digne de ce nom n'aurait fait ça mais à quoi ceci aurait servi ?
Voilà ce qu'appelait Angélique « Les meilleures amies du monde loin de toute hypocrisie »
Une dernière chose me revient en mémoire. Un jour m'a mère m'a dit « Tu sais pas quoi ? Angélique m'a raconté que pour l'enterrement du grand-père et quand ils ont ouvert le caveau de famille, ils ont découvert un cercueil inconnu. C'est fou, non ? » Ceci explique peut-être cela et pourquoi l'homme des pompes funèbres n'était quant à lui pas un inconnu mais un complice. Un complice oui, car pour connaître une personne prêtent à faire des factures très, très spéciales...Il y a un loup dans l'histoire.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 23 Août- Septembre, l'année précédente.
Quand l'histoire se raconte en AR, et plus si affinités.
Durant ces deux derniers mois j'ai eu l'impression de passer mon temps à la poste.
D'abord le 29 août avec l'arrivée d'un nouvel AR. Une enveloppe encore plus grande que la première, de la mandataire judiciaire, avec l'ensemble des documents concernant les revenus et les charges de ma mère pour laquelle une demande d'obligation alimentaire a été déposée.
Comme un effet de viol. Une vie mise à nu. Tout y apparaissait au centime près. J'ai parcouru ces différents feuillets, plutôt j'ai survolé ce tout. J'ai rangé tout ça. J'imagine qu'ils suivent la procédure mais, à moi, ceci ne m'a pas appris grand-chose, pire j'étais très mal à l'aise. Puis le 25 septembre, avec une enveloppe de taille plus raisonnable, toujours de la mandataire judiciaire pour un complément d'informations. Deux informations me semblent importantes à retenir : Un certificat médical attestant l'absence de la mère à l'audience du mardi 3 octobre et un budget recalculé en tenant compte du souhait de la mère de pouvoir bénéficier d'une chambre seule. En annexe les photocopies du médecin certifiant l'état de santé ne lui permettant pas de se rendre aux convocations du juge des Tutelles ainsi que le montant corrigé pour bénéficier d'une chambre seule.
Nous sommes le cinq septembre.
Je viens de me rendre à la maison des Avocats et à la maison de la Justice.
J'apprends par ces deux structures que c'est en réalité au tribunal de grande instance que cela se passe. Je dois m'y présenter les mercredis en matinée. On me précise que les consultations débutent à neuf heures mais qu'il est préférable d'arriver à l'avance.
Le mercredi qui suit je suis enregistré pour le service consultation avocat, il est 8 h 30. Sur le ticket délivré par la machine il est noté « qu’il y a une personne devant vous ». L'avocat arrive, prend place et ressort pour appeler le premier de la liste. Un homme, accompagné d'un autre monsieur, surgissent sans crier gare et tout ce beau monde disparaît dans le bureau. Une dame vient de prendre place sur l'une des banquettes. Des voix retentissent. Une porte claque !
L'homme, toujours accompagné par un autre monsieur, apparaissent dans le couloir, puis dans cette salle d'attente. L'homme semble fort mécontent ! Et il le dit. Avec force.
Il jette même, de rage, le premier objet qui croise son chemin. En l'occurrence, un téléphone.
Comme ça, en pleine tête ! C'est chaud, non ? C'est toujours ainsi. ? Bon, on verra bien.
Je rencontre l'avocat, un jeune homme sympa, et lui explique la situation.
Je lui demande des termes techniques, si je suis obligé de me présenter, s'il n'y a pas de risque entre mes deux habitations... Il prend le temps de bien me répondre. Il m'explique que je suis obligé de m'y rendre et obligé de donner ma nouvelle adresse. Il me rappelle de ne pas oublier ma carte d'identité et les différentes photocopies demandées. Ce monsieur fait très bien son travail. Je lui demande d'ailleurs des informations quant à ma voiture. Je lui explique que le contrôle technique du véhicule n'est plus valable depuis le mois d'avril, l'incendie du mois de juillet et l'assurance qui couvre presque tout sauf les actes de vandalisme. A ma grande surprise il m’apprend que j'aurais dû utiliser l'assurance et le pourquoi de la chose. Je me dis que c'est bien fait pour ma gueule !
Platon disait « L'homme est un aveugle qui va dans le droit chemin » Pas sûr ! Pas moi, hélas ! Droit dans le mur plutôt, non ? Dans moins de trois semaines ce sera le grand jour. Je sens une boule dans l'estomac. Je retourne au tribunal pour une nouvelle consultation. Il me manque des éléments. Je rencontre une jeune avocate et je la bombarde de questions : Comment ceci va-t-il se dérouler ? La parole on la prend ou on vous la donne et pour quelle durée ? La salle H niveau 0 est-ce une petite salle annexe, quelle configuration ? Quels magistrats seront présents à l'audience ? Aurons-nous une réponse immédiate ? Comme son confrère elle prend le temps de bien me répondre. Le seul petit hic, que je n'avais pas prévu, c'est que l'avocate fut aussi belle. Pour prendre une image désuète, on pourrait dire que je me suis noyé dans ses yeux, plus que forts jolis au demeurant. La petite fille parfaite. Belle, intelligente, à l'écoute et une manière de s'habiller qui mêlait rigueur et brin de fantaisie. Oui l'avocate était belle ! Le problème : J'ai eu des « absences » à différents moments. Je sais que je lui ai posé la question sur la réponse immédiate ou pas. Impossible de m'en souvenir ! Elle me raccompagne et appelle le prochain. Quand je rejoins la salle d'attente c'est la cohue. J'ai bien fait d'être là de bonne heure car sans être Albert Einstein je sais que près de la moitié des gens présents devront se représenter mercredi en huit. En sortant du tribunal je me dis que j'ai fait le maximum. Maintenant, il ne reste plus qu'à attendre ce fameux trois octobre. Oscar Wilde me glisse à l'oreille « Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent, quelques fois, ils leur pardonnent. »
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 24 Le mardi 3 octobre, l'année précédent
Où la justice revient au centre de l'histoire.
Comme souvent, hélas, j'ai hyper mal dormi.
J'ai bien pris un somnifère mais rien n'y a fait. Tout au plus, et je m'en satisfais presque, j'ai dormi environ une heure trente. J'ai tourné et retourné dans mon lit. Tout d'abord version silence puis avec l'appui de la radio. Je connais presque tous les programmes de mes radios favorites et même les autres. Parfois j'écoute même des débats qui devraient me laisser de marbre, des biographies de gens qui me sont inconnus. Puis n'y tenant plus je me retrouve au salon, version télévision. Là encore, je zappe comme un fou. C'est dingue comme les programmes télé peuvent être vides de sens mais je persiste et signe. Puis parfois une pépite m'entraîne dans la nuit. Les heures passent. Vers trois, quatre ou cinq heures du matin je rejoins la chambre pour tenter de dormir. Il est très rare que j'y arrive alors vers les six heures je me lève comme l'on dit « la tête dans le cul ». Aujourd'hui s'inscrit dans cette lignée. Pour l'heure je suis en pleine interrogation. Devrais-je arriver au tribunal à l'heure dite, avant ou après ? Je pense arriver en dernier, au moins tout le monde sera là et chemin faisant je pourrais observer leurs comportements. Je me demande bien pourquoi Angélique est la seule à comparaître. Et ses deux frères ? Il y a comme un hic ! Ce n'est pas normal.
Avec Angélique j'hésite entre deux solutions : Soit je mets mon doigt sur la bouche comme un long chut « Silence, pas la peine d'en parler, pas la peine d'en reparler » soit je m'imagine lui dire « T'es fière de ce que tu as fait ? Tu n'as pas honte ? ». Pour l'heure je vérifie que les dossiers que l'on me demande sont bien là. J'ai bien signé là où il fallait, les photocopies demandées sont présentes et j'ai préparé un courrier d'un feuillet pour expliquer ma situation et demander que ma nouvelle adresse ne soit pas communiquée. Tout est dit. Les heures passent.
Je me sens angoissé à l'idée de rencontrer tout ce « beau monde ». J'ai ma tenue prête pour ce moment qui risque d'être mémorable. Je me sens tel un coureur de cent mètres, à fond dans les starting-block. J'attends le coup de sifflet prêt à libérer une tension déjà trop forte.
Il n'est pas treize heures quand je ferme la porte de mon appartement. Il est tout juste treize heures trente quand j'arrive au tribunal. J'ai eu toutes mes correspondances comme par magie.
Comme d'habitude je suis le premier. Je m'assieds sur le premier banc face aux escaliers que je viens tout juste de descendre. Moi qui ne connais des tribunaux que des images de documentaires ou de films j'ai l'effet d'être dans un autre monde. J'écoute la radio sur mon téléphone, avec mes écouteurs, sans arriver à fixer ni la station ni mon esprit. Des gens descendent des escaliers prêts à comparaître. La plupart des avocats rejoignent cette pièce par une autre entrée de plain-pied.
Un homme de service passe et repasse avec un chariot plein de dossiers.
Je ne sais plus si c'est ma sœur ou son mari qui ouvre à nouveau la porte. Voilà, ça commence. J'ai une boule dans le ventre. Tous deux descendent ces escaliers qui me semblent interminables, passent à quelques mètres de moi et s'installent sur le banc à côté du mien. Une colonne nous empêche de nous voir. Durant le trajet je garde la tête baissée comme absorbé par la radio mais ce n'est qu'un leurre. Le temps passe...Ma sœur ne bouge pas de son banc, impossible d'en savoir plus.
Je me dis qu'elle doit m'en vouloir suite à la dispute avec ma mère. Pendant ce temps son mari fait les cent pas en m'ignorant totalement. Bonjour l'ambiance ! A chaque fois que la porte s'ouvre je m'attends à voir Alain, mais rien. Des gens, peu nombreux, envahissent les lieux.
La porte s'ouvre à nouveau, d'abord timidement...C'est Alain et sa femme.
Je fais celui qui regarde ailleurs alors que je n'en perds pas une miette. Je vois très nettement qu'il sursaute quand il m'aperçoit. Il se retourne vers sa femme. Ensemble ils descendent les escaliers.
La logique aurait voulu que comme ma sœur ils passent près de moi mais une porte que je n'avais pas vu auparavant les fait disparaître. J'ai les oreilles qui sifflent, c'est sûr ! La porte s'ouvre à nouveau. Ils passent ensemble à quelques mètres de moi et s'installent sur un banc, loin sur ma gauche. Je les vois, enfin plutôt les devine car la distance se veut conséquente. Voilà nous sommes prêts. Nous sommes mal mais prêts ! J'en veux à la personne qui nous oblige d'être là. Ça fait mal, très mal. Mais il manque un acteur pour que la fête soit totale. Angélique arrive, je remarque qu'elle a pris quelques kilos depuis la dernière fois, c'était il y a cinq ans, elle passe devant moi et rejoint sa mère. Cette fois ci la pièce est prête à être jouée. Je pense à William « Nous sommes tous des comédiens. Nous répétons, sans cesse, une pièce que nous ne jouerons jamais ».
Ne reste plus que les trois coups pour lancer le tout.
A l'image de la vie j’apprends la patience. Je ne le sais pas encore mais près de deux heures vont ainsi s'écouler avant le grand dénouement. Ça promet. Je reste là, seul, sur mon banc. Ça fait mal, très mal. Bernadette et Alain discutent entre eux. Bien sûr je n'entends rien et puis de toute manière je ne suis pas curieux contrairement à cette famille. Puis Joëlle et Angélique rejoignent le banc de Bernadette et Alain. Idem, j'ai la vue mais pas le son. J’imagine que je dois en prendre plein les dents. Le temps me semble vraiment comme suspendu. A leurs lèvres, qu'importe. Je suis le vilain petit canard de l'histoire. Ça discute ferme. J'ai baissé les yeux pour ne plus avoir à constater ce spectacle où il me semble en être le centre. Vraiment, je suis seul au monde. « Comme un avion, sans aile. » Au loin une chanson de Renaud me revient en mémoire « Allez déconne pas Manu y' a des larmes plein ta bière...Mais Manu vivre libre c'est souvent vivre seul...Quand tu l'as rencontrée, dis-lui, que tu t'es trompé d'histoire... ». Je regarde mes pompes sans vraiment les voir.
Quand soudain Angélique me fait front. Joëlle est quelques pas en retrait.
Je m'entends lui dire, après l'avoir fusillé du regard « Tu n'as pas honte ? ». Elle parait sidérée. Elle me joue le grand jeu. Un rôle à sa mesure ou à sa démesure ? J'ajoute « Tu n'as pas de honte. Tu fouilles mes comptes, bancaires j'entends, et tu joues la fière. C'est une honte ! ». Joëlle qui s'est rapprochée ne pipe mot. Angélique se met face à moi, à quelques centimètres de mon visage « Honte de quoi ? Tu crois que je suis au courant de tes comptes ? T'es fou. Je te jure que... ».
Je ne sais qui croire, j'en oublie les preuves que j'ai accumulées au fil du temps et elles sont nombreuses. Je vais encore me faire bananer. « C'est une honte te dis-je. Avec la, je ne sais plus comment j'ai nommé ma génitrice, vous êtes toujours remplies de curiosités malsaines. Tiens ! C'est comme Alain quand il s'est mis en ménage avec Bernadette. Toi et Joëlle auraient payé pour découvrir où ils s'habitaient, voir un peu plus précisément l'appartement et le critiquer. »
A cela elles répondent presque en chœur « C'est pas pareil. Les filles c'est comme ça ! ».
Pourtant Pascal l'avait bien précisé « Curiosité n'est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. » J'aurais pu leur dire que ce n'était pas une histoire de sexe mais d'éducation voire d'intelligence. Au contraire je reste silencieux. C'est comme si la sidération changeait de camp. Angélique me raconte qu'elle s'est séparée de son mari. Perdu la garde de ses trois enfants. Elle me précise, comme si cela était tout à fait normal « J'ai le droit de les voir un week-end sur deux et une partie des vacances. Pour pouvoir bien les accueillir j'ai demandé cinquante euros mensuel par enfant mais le juge ne l'a pas accepté ». Tu m'étonnes, non ? Ça voiture a brûlé, nous avons un point en commun. Un de ses frères aussi a divorcé mais je ne sais même pas lequel car j'entends d'une oreille sans vraiment enregistrer. Elle n'arrête pas de parler, un véritable moulin à paroles. J'arrive quand même à lui demander pourquoi elle et pas ses frères. Elle me répond, du tac au tac, qu'elle n'en sait rien. Une avocate lui aurait dit que la chose était effectivement bizarre et comme son fils, le plus grand, allait avoir dix-huit ans, elle avait peur qu'il ne rejoigne la liste des débitants alimentaires. Je leur demande si elles rencontrent la mère. Joëlle me dit qu'elle se rend à la maison de retraite une fois par mois et qu'aujourd'hui elle ne peut plus se lever. Je lui réponds dans la foulée « Et bien, on peut dire que tu n'es pas rancunière ».
Angélique me précise que sur ces deux dernières années elle ne l'a vue que deux fois.
Je ne me souviens pas du reste de la discussion mais avec Joëlle je me surprends à sourire, presque à en rire. On rit, et puis ce rire se transforme en tristesse. Et moi quand je pense à ce mot je ne vois que Françoise « Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoïste que j'en ai presque honte... » Je crois que Françoise Sagan me manque. Quand je pense à elle j'imagine le temps que lui a pris la rédaction de cette phrase d'accroche. C'est Beau comme du Hugo, du Proust, ou du Camus. Un jour, on redécouvrira la prose de Françoise. On parle parfois d'une période au purgatoire, non ? La vie nous apprend la patience et Françoise de finir « Ce n'est pas parce que la vie n'est pas élégante qu'il faut se conduire comme elle ». Et la conduite, Françoise, elle connaissait !
Angélique n'arrête pas d'avoir envie de fumer. Alors bonne pomme je lui propose de l'accompagner vers la sortie. Joëlle rejoint quant à elle le banc où se trouve son mari. Une fois dans la rue elle allume aussitôt une cigarette. Elle me parle des conditions de son divorce. Des gens qui l'ont beaucoup déçu. J'écoute, je fais un ou deux commentaires assez brefs. Avant de replonger dans l'enceinte du tribunal je lui propose, si elle le souhaite d'en griller une dernière, elle ne se fait pas prier. Retour à l'intérieur. Le banc sur lequel je m'étais posé étant occupé par d'autres personnes j'en trouve un autre presque en face de ma sœur. Je m'assieds, Angélique également.
Et c'est reparti de plus belle à part que là je n'enregistre plus rien. Bernadette passe devant moi. Je me demande si elle ne vient pas de me dire bonjour, mais je n'en ai aucune certitude. J'étais trop loin dans mes pensées. J'aurais pu demander à Angélique, je n'y ai pas pensé ou peut-être pas voulu. C'est dommage, c'était l'occasion d'en parler, peut-être de faire la paix même si je n'y crois guère. C'est à ce moment-là qu'on appelle les quatre protagonistes de l'histoire. Nous sommes six à nous lever, en chœur, comme un seul homme. Les quatre concernés plus le mari de Joëlle et la femme d'Alain. La personne reprécise les personnes attendues face au juge.J'ai l'impression qu'Alain se sent seul sans sa femme.Il demande si elle peut l'accompagner mais rien n'y fait.
Je m'assieds face au juge et au greffier, je prends la première place à côté de la porte.
Quatre chaises ont été prévues pour l'occasion. Angélique s'installe sur ma droite, Joëlle à droite de sa fille et Alain à droite de Joëlle. En face deux autres places trouvent preneurs. Il s'agit de la directrice de l'EHPAD et d'une dame qui s'occupe de la mère, Curatelle quand tu nous tiens.
Le juge explique la raison de notre venue et rappelle le droit des enfants à venir en aide à leurs parents. Elle tient à préciser, dès le début, qu'un arriéré des sommes dues ne peut être envisagé.
Je mets un coup de coude à Angélique car durant ces heures d'attentes, hormis le problème de sa présence, j'avais évoqué que ces sommes ne pouvaient en aucun cas être dues. Puis ce même juge s'étonne de la présence de la petite fille et rappelle qu'en aucun cas elle ne peut être concernée. Dommage, le juge ne demande à personne qui l'a invitée à se présenter. Elle aurait dû sortir, non ? Mais non, le juge laisse en l'état et continue. Nous voici dans le vif du sujet.
Joëlle tend ses documents et précise que son mari touche 1490 euros par mois et qu'elle ne travaille pas d'où l'incapacité pour elle d'aider. C'est au tour d'Alain. Il tend ses documents et dit « Je touche 1690 euros par mois, ma femme 1790 euros mais j'ai plusieurs crédits – Il précise – Je ne suis pas d'accord pour une chambre individuelle et je suis prêt à payer 300 euros par mois ».
Le juge constate qu'aucune pièce jointe n'est fournie et s'en étonne. Et pour moi comme pour Angélique à mes côtés c'est la stupeur, je ne vois pas la réaction de ma sœur, la douche froide.
Alain explique « Que c'est sa femme qui a tout préparé » et qu'il souhaiterait sa venue. Le juge tend une feuille à mon frère et Alain de déclarer « Je ne sais pas lire, Madame ». Les bras m'en tombent ! Des difficultés peut-être mais de là... Angélique me demande « Tu étais au courant ? »
Je réponds « non ». Je m'y prends mal mais comme pour confirmer mes dires je lui dis « Tu sais ta mère a elle aussi des difficultés. Tu sais la vie n'était pas facile dans cette famille ». Je repense à un reportage vu sur Arte, sur la maltraitance au sein d'un institut. J'ai pensé à Alain, là-bas, toutes ces années... Alain n'était pas un imbécile, en tout cas pas pour moi. S'il avait eu des problèmes d’écriture, et là c'était bien pire, que fallait-il en penser ? Jamais nous n’avions évoqué la chose.
J'avais honte. De moi, de cette putain de famille, de tout. Je le sentais très mal à l'aise. Je l'ai revu, c'était il y a plus de vingt ans, en train d'acheter une machine à écrire. J'ai compris pourquoi...
J'ai regretté que nous n'ayons pas profité des différentes saisons partagées – au moins deux minimum – pour en parler et régler définitivement ce problème. C'était faisable si...Dommage !
Le juge le laissa rejoindre sa femme à l'extérieur. Alors ce fut mon tour. Je tends les documents et une lettre pour expliquer ma situation et le fait que je ne souhaite pas que ma nouvelle adresse soit connue. Le juge parcourt le courrier avec attention, puis les documents joints. Ce juge, depuis le début, semble très humain. Il résume par ces mots « Vous touchez 471 euros, c'est le RSA, et vous avez un loyer de 355 euros. Vous pouvez payer quelque chose ? » Que répondre sinon : « Non ».
J'aurais pu dire cinquante euros et même cent en me privant mais pourquoi le proposer alors que ma sœur ne faisait aucun effort, comme toujours.
Alain réapparut avec sa femme et les documents. Le juge, avant de redonner la parole à Alain et sa femme déclare « Je vais voir avec ces messieurs dames mais d'ores et déjà je vous précise, qu'en référé, mon jugement aura lieu le vingt et un de ce mois ». La séance est levée.
Je fais de même, suivi d'Angélique et Joëlle. Je vois les documents étalés devant Bernadette et Alain, chacun essayant d'y comprendre quelque chose entre le juge et la greffière. Joëlle rejoint son mari. Angélique me rappelle son incompréhension quant à la déclaration d’Alain, je comprends que, comme moi, elle a été vraiment choquée. Joëlle quitte le tribunal en me saluant d'un signe de la main, son mari se fait lui beaucoup plus discret. Nous restons avec Angélique quelques instants devant le tribunal. Elle parle comme toujours beaucoup, je réponds un peu...Puis je lui tends la main en guise d'au revoir. C'est la première fois que je ne l'embrasse pas. Au final elle me dit « Si tu veux tu peux me joindre, tu connais mon téléphone ». Nous nous séparons chacun de son côté.
J'aurais aimé attendre la venue d’Alain et de Bernadette mais je ne suis pas sûr de la réciproque.
Alors je suis parti. C'est peut-être la dernière fois, dommage ! Je m'en remets à Clément Rosset « Il n'y a pas de délires d'interprétation puisque toute interprétation est un délire ». Et d'ajouter, en guise de final « Autant être heureux et ne pas se tourmenter, puisque le pire est incertain. Sois l'ami du présent qui passe, le futur et le passé te seront donnés par surcroît ». Et pourquoi pas, non ?
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 25 Mi-mai.
Rendez-vous au Palais et première vraie rencontre avec ma sœur.
Aujourd'hui on m'a fêté mon anniversaire. Ce n'est pas fou ça ? Enfin, pas tant que ça, c'est une inconnue qui a fait le rapprochement, il était neuf heures trente. J'étais là, au Palais de Justice, à attendre l'avocat. Deux personnes étaient devant moi. Quand ce fut mon tour je pénétrais dans le bureau. Le même que la dernière fois, seul l'avocat change. C'est une femme qui m'accueille.
Avant d'expliquer mon histoire il faut désormais répondre aux questions de l'avocat. « Votre nom, votre adresse, votre date de naissance... » Elle lève la tête dans ma direction « Bon anniversaire alors... » Sur le coup je ne comprends pas trop. Ah oui, c'est aujourd'hui. J'ai l'air un peu, beaucoup ridicule. « Vos revenus, votre téléphone, comment nous avez-vous connus ? Je vous écoute ».
Devant moi une feuille A4 pliée en deux avec une face sur laquelle j'ai noté un petit résumé sur l'année précédente et ce que je qualifierais de déménagement sauvage ou cavalier au choix, et celle en cours avec l'enterrement qui mérite les mêmes qualificatifs. Enfin, une dernière partie que j'ai intitulé : Quoi faire ? A la vue de cette demi-feuille l'avocate semble contrariée. Elle a peur que ceci s'éternise, je la rassure. Je la rassure tellement que je fais un résumé de résumé. J'enlève un tiers du texte alors que mon résumé à l'origine ne dépassait pas les soixante-dix mots. Je sors ce que je pense être ma pièce maîtresse, à savoir le courrier de ma sœur en lui annonçant « Vous verrez, vous allez tout de suite percuter sur une omission ! ». Elle lit à haute voix la lettre et déclare dans la foulée « Bon, ce courrier ne pourra pas nous servir » Je suis détruit. Je pars vers une éternité d'absence. Elle m'explique « Le mieux serait de s'arranger au sein de la famille sinon vous pouvez déposer plainte au commissariat en sachant que rien ne dit que la plainte soit enregistrée.
Dans le cas d'un refus vous pouvez écrire au procureur en AR et lui prendra une décision – Elle termine – Si votre plainte est acceptée voici ma carte. Merci et au revoir ».
Quand je sors du tribunal il est neuf heures trente-sept.
Vers quinze heures j'ai prévu d’appeler ma sœur pour confirmer notre rendez-vous pour le lendemain. Avant j'ai fait un point météo notamment sur Internet, peu de risque de pluie. Au plus quelques averses très locales. Je vais lui proposer, dans le pire des cas, de convenir d'un autre point de chute. Pourquoi ne pas choisir un bar pour en discuter calmement ?
Je me suis rendu au point phone. Dans la cabine ça sonne !
Ça sonne...
Ça sonne... Ça sonne... Ça sonne, ça sonne...
Ça a sonné très longtemps. C'est bizarre, on dirait qu'il n'y a pas de répondeur. Sur un portable qui plus est... Ça continue à sonner... Ça sonne... Ça sonne... Et puis une petite voix, que l'on imagine déguisée pour l'occasion, quasiment inaudible. Et puis plus rien... La ligne est pourtant bien établie. Alors comme si j'avais rendez-vous avec le néant, j'ai articulé qui j'étais et confirmé la date.
En quittant le point phone je suis en pleine interrogation « C'est mal parti ! Je m'attends à tout »
Je me demande si elle n'est pas en train de prier pour qu'il pleuve ou si d'ores et déjà elle a prévu de ne pas venir. Je m'attends aussi à un grand final avec sa fille en guise de bouquet.
Le lendemain
Cela fait plus de dix jours qu'il fait un temps dégueulasse. De la pluie, de la pluie et encore de la pluie. Et quand il ne pleut pas, ça fait comme un crachin. Un peu comme en Irlande à part que là aucun soleil à l'horizon. Aujourd'hui le ciel est toujours bas mais pas de pluie. Normalement la situation devrait s’améliorer mais hélas des averses seront présentes. Mais qui dit averses dit aussi par moment des instants plus calmes, non ? Fait quasiment impossible, le soleil tente de percer entre les nuages, notamment vers midi. Je suis assez optimiste du côté de la météo, le soleil tente vraiment de percer vers les treize heures. Je prends un premier bus pour rejoindre le centre-ville puis un deuxième pour rejoindre notre lieu de rendez-vous. Il est treize heures quarante-cinq quand j'arrive devant la Mairie. Le timing idéal ! Je regarde, un court instant, les employés municipaux en train de bêcher et enlever par la même occasion les mauvaises herbes. Je redécouvre ce parc avec ses statues, son kiosque pour musiciens et ce bâtiment qui me fait penser à une hacienda. Plus loin le parc continue, il suffit de passer un petit pont et on découvre un parc plus traditionnel avec ses bancs et ses longues promenades que l'on devine. Mais je ne prends pas le risque de m'y aventurer, il va bientôt être quatorze heures. Diane de Beausacq m'accompagne dans ma nostalgie « On arrive en avance, à l'heure juste ou en retard selon qu'on aime, qu'on aime encore ou qu'on n'aime plus »
Pour être tout a fait sincère, suite à mon appel de la veille, j'ai peur qu'elle ne me pose un lapin mais je me dois de rester optimiste. Je rejoins la Mairie...J'arrive à quelques mètres... quand je tombe sur ma sœur. « Bon anniversaire au fait ! Je pensais que tu allais m'appeler avant ».
Je lui raconte mon appel et ma surprise et elle d'ajouter « Je ne réponds jamais à un numéro qui affiche inconnu ». Je lui dis ma surprise quant au répondeur, cette voix au loin et mon message au cas où... Elle me dit qu'elle ne comprend pas. Je ne dis rien même si...je m'interroge.
Elle enchaîne « Je ne vais pas avoir beaucoup de temps devant moi car Teddy vient me rechercher en voiture vers quatorze heures trente ». Ah oui, exact, c'est court ! Quand je pense qu'à l'origine j'avais proposé une journée entière, puis une après-midi, puis deux heures. Bon, on va s'adapter.
Mais ça surprend quand même. Heureusement j'ai écrit deux ou trois questions.
Je débute par la lettre de la mère. « La lettre de la mère, c'est quoi ça ? » Je dois rester calme. « Mais si, rappelle-toi, au cimetière. Elle avait écrit que l'on ne venait pas, nous ses fils, et toi irrégulièrement… -Ah oui. Non ce n'est pas une lettre de la mère c'est plutôt un bout de papier. Bernadette ne te l'a pas donné ? Ah, c'est peut-être moi qui l'ai gardé. Je te le récupérerai ».
Je lui demande si elle possède des photos de ses dernières années.
« Je pensais pas qu'elle allait mourir » Ça tombe comme ça, sans prévenir !
Je lui demande le déroulement de ces dernières années, hormis le fait que j'apprenne que sa santé s'est détériorée il y a environ deux ans je n'apprends rien de vraiment intéressant.
De la maison à l'hôpital, de l'hôpital à la maison, de la maison à une clinique style maison de repos, de cette clinique à la maison, de la maison à l'EHPAD, de l'EHPAD à l'hôpital, et enfin de l'hôpital à l'EHPAD, je manque de repères. Ce sont surtout les dates qui me posent problème. Pourtant elle me communique un fait nouveau. Sur le coup je n'y ai pas fait attention, c'est plus tard « A peu de chose près, on allait fêter ses deux ans à la maison de retraite, en septembre ».
Bip,Bip,Bip...Le véhicule qui recule. Mais alors si je comprends bien ce déménagement n'a pas eu lieu il y a un an mais presque deux. Voilà pourquoi il ne pouvait être daté.
Tout s'explique, tout devient plus net. Quelqu'un a parlé de foutage de gueule ?
Je lui demande ses derniers jours. « Quinze jours avant tout allait bien. Elle se promenait avec son déambulateur, elle s'était même faite une copine » Bizarre, bizarre... !
Lors de notre rencontre au tribunal, en octobre dernier, elle m'avait pourtant affirmé qu'elle ne pouvait plus se lever ». C'est un tissu de mensonges. Ça pue !
Avant de mourir elle me dit qu'elle a demandé des nouvelles du déménagement d'Angélique, d'Alain ça c'est sûr et peut-être de moi. En réalité je ne sais plus à mon sujet car juste avant elle n'arrêtait pas de dire « Oui tu sais, Alain, c'était son préféré ». Enfin si, elle ajoute « Je lui ai dit que je n'avais pas ton téléphone pour te contacter. » Pour l'histoire de la plaque et l'oiseau, elle n'est pas au courant « Ça doit être Angélique ». Et la robe bleue ? Elles ne l'ont pas retrouvé. Le temps file… Je décide de terminer par les papiers, bancaires notamment. « J'ai besoin de savoir avant de passer devant le notaire ». Je lui parle de ma discussion avec Alain tout en restant dans le vague. Elle répond « Mais il ne reste plus rien. La Croix Rouge a tout récupéré ». On continue dans le foutage de gueule. Heureusement je suis très zen « Des papiers cela ne se jettent pas, bancaires qui plus est ! Et les livrets…Par la même occasion je voudrais récupérer son trousseau de clefs. Elle avait des clefs qui m'appartiennent. -Ah bon ». Et puis une éclaircie dans ce ciel remplit de nuages.
« Ah mais j'y pense, j'ai récupéré des papiers dans des cartons. Ils sont à la cave ».
Le problème, elle ne descend pas toute seule à la cave. Il faut attendre Monsieur. Je me retrouve obligé de reprendre un nouveau rendez-vous pour pouvoir l'avoir au bout du fil, une histoire de fous ! « Je t'appelle mardi à quatorze heures ». Quand je pense, obligé de prendre rendez-vous sinon elle ne répondra pas, sauf si bien sûr je lui communique mon numéro de téléphone.
Mais ça je ne le veux pas. Certes, Joëlle n'a jamais abusé du téléphone – Je me rends compte par la même occasion que de toute sa vie ses coups de téléphone se comptent sur les doigts d'une main - mais je sais que si je le lui donne, sa fille sera au courant aussitôt. Et elle, cela ne la gêne pas de m'appeler à tout bout de champ et sans motif. Pendant plusieurs années elle m'appelait sans raison, une fois par semaine et ses coups de téléphone pouvaient durer près de deux heures. A la fin de la discussion vous aviez les oreilles en feu, rouge sang. Et puis tout n'était que commérage ! Et mensonges aussi... Deleuze disait « Plus on s'est trompé dans la vie, plus on donne de leçons. »
Elle presse le pas.. Je reconnais la voiture de Teddy devant le parc. Il n'est pas sorti de son véhicule.On s'est séparé comme pour notre arrivée, de vrais étrangers. J'ai pensé à Camus.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 26 Dimanche 20 mai.
Lettre à Bernadette et à mon frère au sujet « du vidage » de l'appartement.
Bonjour Bernadette, Bonjour Alain,
Voilà, j'ai un souci et j'aurais aimé avoir votre avis.
Aux dernières nouvelles, dixit la mère, c'était il y a de cela un peu plus de cinq ans, Alain ne voulait rien récupérer de l'appartement de la mère et si possible ou en échange, ne pas participer.
Lorsque j'ai repris contact avec toi, c'était il y a environ un an, je t'avais parlé d'une lettre de Joëlle au sujet de ce déménagement mais dessus il n'y avait pas de lieu d'un quelconque rendez-vous et cette même lettre n'a jamais été datée. Ce courrier avait été posé tel quel dans ma boîte aux lettres à Saint Paul d'où mes interrogations nombreuses.
Comme je n'ai pas eu de réponse de ta part, je sais, j'ai eu tort, j'aurais dû mettre mon numéro de téléphone mais comme nos relations ne sont pas des meilleures, j'ai laissé tomber.
Au tribunal tout le monde était tendu et il s'est passé ce que tu sais, à savoir aucun dialogue.
Aujourd'hui, outre le fait que personne de la famille ne m'ait prévenu du décès de notre mère, je constate que l'appartement a bien été vidé et je n'ai le droit de rien récupérer, pas même les choses que j'avais pourtant acheté ou des papiers personnels. Je trouve ça fou ! Mais c'est peut-être moi le fou ? Trouves-tu ceci normal ? Là est la question, la question que je me pose.
Mardi, j'ai pris contact avec Joëlle, normalement je dois la voir, je dois d'abord lui téléphoner.
J'ai pensé que sans nouvelle de ta part, je pense au téléphone, cela signifiera que tu trouves ceci normal et sinon tu m'appelleras avant le rendez-vous de mardi. Dans l'hypothèse où tu trouves ceci normal je voulais te dire que lors de notre passage devant le notaire, ça devrait être notre dernière rencontre, je ferai comme si… Au moins tout le monde sera content.
Dans l'attente... Merci à vous. Ton frère.
J'ai profité du week-end pour écrire à Alain. Je pense comme Chateaubriand que « C'est une méchante manière de raisonner que de rejeter ce qu'on ne peut comprendre ».
Moi-même je suis le premier surpris mais je ne vois pas d'autres solutions. Ce déménagement, ou plutôt vidage d'appartement, mon absence me paraît folle. Comment ai-je pu être évincé de la sorte car ce n'est ni plus ni moins que la vérité. Je ne sais même pas comment j'ai fait pour rédiger cette lettre. J'ai essayé d'être le plus précis possible mais cette situation me paraît tellement alambiquée.
Je n'ai pas dormi de la nuit. J'ai tourné dans mon lit comme un rat en cage. J'ai pensé à une expérience du cancérologue David Khayat avec des rats comme pauvres héros. A cinq heures je me suis levé. Pendant cette très longue nuit, j'étais au lit vers une heure du matin, j'ai pensé et repensé. Parfois je me disais que je devais faire quelque chose et parfois je pensais le contraire. Juste avant cinq heures j'ai décidé de ne pas envoyer la lettre. J'ai fait du café et je me suis installé devant la télévision. J'ai zappé, il n'y avait rien au programme. J'ai laissé la télévision en route et arrêté le son.
Sur le buffet j'ai récupéré ce courrier avec l'enveloppe toute prête.
J'ai relu. J'ai trouvé ceci assez logique. Je me suis dit que je devais le faire. Entre-temps il y avait un reportage sur la ménopause, j'ai pris le temps de le regarder. On y parlait également d'une douloureuse maladie gynécologique, à savoir l'endométriose. Pendant très longtemps, pour ne pas dire depuis toujours, on appelait cela des règles douloureuses. En quelque sorte c'était normal, la faute à pas de chance. Une patience témoigne « L'endométriose peut-être, outre une grande fatigue handicapante, un obstacle à une relation durable ». Il n'est pas sept heures, je suis déjà dehors. Il n'est pas huit heures, je suis déjà de retour.Voilà, c'est fait !
Samedi j’ai ramené la voiture en bas de chez moi, elle est chargée, prête à partir et pourtant je ne pars pas. La raison ? Je dois rester ici car à partir de ce mardi commence la réhabilitation des logements. Une foule d'entreprises seront présentes, pendant plusieurs mois, et ça débute par les balcons. Hier, la plupart des locataires ont vidé ces derniers, les poubelles en bas débordent. Il y a de tout, c'est le grand nettoyage. Je viens tout juste de débuter mais le plus dur reste à venir. En effet, mon balcon est surchargé. Il y a du boulot dans l'air. Je garde le téléphone à portée de main au cas où...Puis je pense à Marc Aurèle « Le temps est un fleuve fait d'événements » Et la voix d’Étienne Klein de préciser « Un fleuve n'est jamais identique à lui-même puisqu'il est fait d'éléments constamment renouvelés...Il semble, en définitive, que les mots n'aient pas d'accès direct au temps : Ils ne font que graviter autour de lui en le voilant »
J'aime les interrogations, nombreuses, de ce physicien également docteur en philosophie :
-Le temps a-t-il précédé l'Univers ? -Comment s'est-il mis en route ? -Pourrait-il inverser son cours ? L'interrompre puis le reprendre ? -Existerait-il plusieurs temps en même temps ?
Il termine, là, sur cette page « Le temps dissimule sa véritable nature : En se montrant, en réalité, il se cache. Car cette acteur-là fait surtout jouer des doublures. »
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 27 Mercredi 23 mai.
Vers un premier devis et deuxième rencontre avec ma sœur.
J'ai attendu le lundi toute la journée, j'ai attendu le mardi mais le téléphone n'a pas sonné. Pas de nouvelle d'Alain. Bon, comme on dit dans les pages sportives « Missa est », la messe est dite.
J'ai fini de débarrasser mon balcon et rempli à mon tour les poubelles.
Ce mardi je me dirige vers le point phone, il est quatorze heures trente. Je me dis qu'il va sûrement se passer quelque chose, une mauvaise connexion ou une sonnerie sans fin et donc sans répondeur...
Ça sonne. Ça sonne... Ça sonne...
Ça sonne. Ça sonne... Ça sonne… « Allô ? ».
Je me trouve presque chanceux. Joëlle me confirme qu'elle a bel et bien des papiers, dans des cartons, déposés dans sa cave. Je lui demande quel en est le volume pour me faire une idée.
Elle ne sait pas, elle n'y est pas descendue. C'est son mari qui l'a chargé dans la voiture.
Impossible d'en savoir plus. Elle enchaîne « Si tu veux on se voit demain ? Mon mari peut être là vers seize heures trente. -D'accord, je serai là ». Elle me demande pourquoi je n'ai pas appelé Angélique. « Jeudi et vendredi je ne pouvais pas, alors après il ne servait à rien de la contacter
-Ah bon » répondit-elle. Nous convenons d'un point de chute. Elle m'explique « Tu vois où est la caserne des pompiers ? -Oui, enfin je crois... A côté de l'église, non ? »
Et la voici partie dans des explications... Le problème, enfin un des problèmes des points phone c'est que vous payez à la minute alors si l'appel est bref ce n'est pas cher du tout mais quand les gens sont bavards... Je suis obligé de recadrer le tout. « D'accord, je crois que je situe sinon j'irai voir sur internet ». Rendez-vous est fixé ce mercredi, à seize heures trente, devant la caserne des pompiers.
La médiathèque ouvre ses portes à dix heures. A dix heures et une minute je suis devant l'ordinateur.
Ma nouvelle mission, répertorier les différentes pompes funèbres et jeter un œil à la météo.
Je trouve moins d’enseignes de pompes funèbres que prévues. Deux retiennent mon attention car elles ne sont pas loin du centre-ville. Pour une fois je n'ai ni papier ni stylo pour noter alors je fais confiance à ma mémoire. Je passe aux différents sites météo. J'observe le programme pour la semaine à venir pour Saint Paul et tant que je suis là je regarde également la journée à venir pour mon rendez-vous avec Joëlle. Après une légère pluie en matinée le soleil devrait s'installer.
Je quitte la médiathèque et alors que je n'ai fait que quelques dizaines de pas je repense à la caserne des pompiers. Tant pis, je ne sais pas pourquoi mais je m'attends à une journée fatigante alors je décide de continuer ma route. Bon pour l'heure je marche d'un bon train. Pas la peine de prendre les transports en commun, ce serait encore plus long. J'arrive en vue de la première enseigne. Je déambule enfin dans cette rue. Par malchance c'est le style de rue qui approche les cinq cents mètres. Je marche, je regarde, je marche, je regarde... J'arrive vers la fin. J'en ai déjà marre. Je demande à un passant s'il est du quartier et s'il connaît une société de pompes funèbres. Il me répond qu'il n'est pas du quartier mais il connaît très bien les pompes funèbres. C'est là qu'il a enterré sa mère et puis une autre personne. Il me dit beaucoup de bien de cette entreprise.
« Vous y étiez presque. C'est un peu plus loin sur votre droite ». Je le remercie vivement. Effectivement pas le temps de souffler que j'arrive déjà. J'ouvre la porte.
Une dame très âgée, avec ce que je suppose être sa fille, presque aussi âgée que la mère, choisissent une plaque. Puis les lettres à mettre dessus. Je ne connais que depuis peu de temps le monde des pompes funèbres mais je sais que cette toute petite plaque doit coûter à peine une dizaine d'euros et pour le libellé six euros maximum. J'ai envie de dire tout ça pour ça ! Elles hésitent, elles changent.
Le vendeur est très professionnel. J'attends un court instant, peut-être une minute, quand une jeune fille apparaît. « Monsieur ? » Elle m'interroge du regard. Je lui signifie que c'est au sujet d'un devis. « C'est pour une personne en fin de vie ? ».
Je réfléchis... J'avoue n'avoir rien prévu... Je suis un peu déstabilisé... « Oui ».
Elle m'invite à rentrer dans un bureau. Elle m'interroge sur la personne et quand je lui dis que c'est pour moi : bonjour la tête. La pauvre, elle s'excuse « Je n'avais pas compris.
-Mais il n'y a aucun mal madame ».
Je lui dis ce que je souhaite. En fait comme Angélique, le premier prix. J'ai préparé une mini liste : Cercueil, capiton, porteurs, mise en bière, véhicule, crématorium, urne, marbrier, chambres froides et taxes. Pendant qu'elle rédige le devis, à l'ordinateur bien sûr, je lui pose quelques questions.
« Ah bon, deux porteurs suffissent ?-Deux jours facturés pour la chambre froide quel que soit la durée totale. Un forfait, d'accord ?-Vous êtes sûr que l'on peut enterrer l'urne sans enlever le monument ? Elle demande confirmation à son patron. « Oui c'est possible. Quel cimetière ? Oui pas de problème ». La jeune fille est vraiment très à l'écoute et pleine d'empathie, j'en profite pour lui demander des renseignements sur plein de sujets : L'urne, la toilette… Le devis est fini. Elle va demander à son patron si elle n'a rien oublié puis revient avec le devis. Elle m'explique tout de A à Z. Comment tout a été prévu, le déroulement de chaque étape, elle m'assure par la même occasion
« Avec cette somme personne n'aura rien à payer. » Le devis s'étale sur deux pages.
D'abord sur la première page l'ouverture du dossier, la house sanitaire biodégradable, l'admission pour le funérarium, les deux journées en chambre réfrigérée prévues quel que soit le nombre réel de jours passés et la mise en bière. Elle me signale une remise exceptionnelle pour les porteurs lors de la mise en bière proprement dit. Ensuite, on passe à la deuxième page, la plus chargée.
Elle m'explique « J'ai pris, comme vous me l'avez signalé, le premier prix. Le cercueil plus les plaques d'identités, l'une pour le cercueil et l'autre pour l'urne, coûte 375 euros TTC ».
Waouh, je ne me souviens plus de tous les prix sur l'ancienne facture mais j'ai souvenir quand même du marbrier à 250 E, des porteurs à 500 E et des brouettes et surtout du cercueil à plus de 800 E.
C'est plus du double. Et pour le prix d'une seule plaque, sur l'ancienne facture une seule apparaît, c'est 135 E alors qu'ici elles sont à 29 E, tout ça dans le même package. Elle vient de poser le devis sur le bureau, qui plus est face à moi. Je vérifie rapidement que le total cercueil plus les plaques sont bel et bien à 375 E. C'est le cas, force est de le constater. C'est fou ça, non ?
Il reste quatre grands chapitres très détaillés sur la mise en bière, la cérémonie avec les deux porteurs, le transport puis pour terminer l'inhumation. Comme j'ai désormais le devis sous le nez je suis chaque chapitre, pas à pas, mais je ne peux m'empêcher de voir en bas à droite le montant total du devis TTC. J'hallucine ! Attention il faut s'accrocher, ou s'asseoir. Au final, la facture qui coûtait à l'origine 3918 E chez un ami ne coûte plus désormais que 2269 E sans connaître personne. Et de nombreux services sont présents tels que le capiton, la toilette...et puis un devis qui en est vraiment un... et puis… Je remercie très chaleureusement cette jeune femme et cette dernière de me dire. « J'espère vous revoir le plus tard possible ». Je trouve ceci très gentil. Ces gens-là sont vraiment à recommander, aussi bien mon intervenante que les autres employés ou le patron, on a une totale confiance avec ces gens-là. Presque envie de rajouter : « On se sent entre de bonnes mains »
Il est bientôt midi, je rentre manger. A l'intérieur du bus j'ai déjà tout prévu pour l'après-midi à venir. Je mange et dans la foulée je reprends mes deux bus pour me rendre au 5, rue du marché. Cela tombe très bien c'est la même direction que pour le rendez-vous avec Joëlle à 16 H30.
Arrivée chez moi, je décompresse et décide de m'octroyer une véritable pause. Je revois mes plans.
Si je décide de repartir vers 13 H 30 je devrais arriver sur place une heure après. La discussion qui devrait-être assez animée devrait durer un peu moins d'une demi-heure. Si je rejoins le rendez-vous avec ma sœur je devrais être là vers 15 H 30. Soit une heure d'avance. C'est long une heure, j'hésite.
Je profite de mon hésitation pour me souvenir que j'ai parfois regretté amèrement mon caractère trop impulsif. Ne devrais-je pas attendre « Tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre » comme le précise ce fameux proverbe chinois. Philippe de Commynes me glisse à l'oreille « Je me suis souvent repenti d'avoir parlé, jamais de m'être tu. »
La patience... Je réfléchis. Pourquoi ne pas prendre un temps de réflexion ? C'est toujours une bonne solution, non ? Je décide d'annuler les pompes funèbres.
J'ai deux arguments à présenter : Si j'y vais je risque très probablement de m'engueuler et par la suite de déballer tout ce que je pense à Joëlle. Je l'imagine d'ici avec son mari et moi montrant le devis pour les obsèques, la lettre non datée, le partage, l'avocat, les factures... J'aurais sûrement ajouté « Mais vous êtes des fous dangereux, amoraux à souhait. Ça vous coûtait quoi de m'en parler. Je vous aurais laissé presque tout ». En effet, comme Alain je ne souhaitais pas de souvenir.
La grande différence avec mon frère c'est que contrairement à lui j'aurais voulu récupérer mes photos de classes, certaines photos de l'adolescente...Et où je retrouve Marcel à travers ce vieux refrain de Dave « Je ne voudrai pas refaire le chemin à l'envers et pourtant je paierai cher pour revivre un seul instant. Le temps du bonheur à l'ombre d'une fille en fleurs. »
On dit souvent que « les cordonniers sont les plus mal chaussés » dans mon exemple ceci se vérifiait. En effet, autant j'avais pris des milliers de photos autant je me rendais compte que je n'en possédais quasiment aucune. Rien sur les grands-parents, rien sur les parents – sauf une prise dernièrement de la mère – rien sur des passages entiers de ma vie comme mes passages dans différentes radios, des photos sur lesquelles j'encadrais des enfants puis des adolescents lors de camps ou au sein des centres sociaux et aussi plein d'autres photos que j'avais gardées en mémoire.
Je tenais beaucoup notamment à un dessin.
Instant nostalgie : Je devais avoir vingt ans et j'encadrais une colonie. Avec une autre animatrice nous nous occupions du groupe des grands, les treize- seize ans, je crois. Tout se passait « Tranquille » hormis, comme souvent, quelques jeunes gens et là en l’occurrence deux frangines du groupe des « moyens »qui faisaient la loi depuis un certain temps. C'était assez rare de partager une activité et qui plus est un même autocar. Perso, je les trouvais un peu vulgaires mais bon...
Un jour, dans le car, les deux frangines, comme d'habitude dans le fond, crient, hurlent... Bref foutent le bordel à qui mieux-mieux. Normalement je laissais faire, pas cette fois-là. Je les ai rejointes et là je les ai vraiment engueulées...Trop je pense. On a parlé respect...Et puis du respect encore. Je me suis servi d'un vieux truc de prof « Ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais point... Ma liberté s'arrête là où commence celles des autres » J'ai regretté par la suite. Mais bon, la chose avait eu lieu et puis on devait bien les encadrer et ceci en faisait partie, non ? La colonie a continué son court. Je crois que les enfants étaient heureux, enfin la plupart .Et puis, un jour, c’est la fin.
Dernier jour. C'est un peu l'effervescence. Tout le monde crie, hurle. Dans le car ça chante à tout va ! Bien sûr les deux frangines participent à la fête voire même elles en donnent le ton.
Puis je les entends dire « Nous, on a fait des dessins pour nos moniteurs préférés. Et tout le monde n'en aura pas ! » Et les voici, tranquilles, circulant au sein du bus et arrivées face à un des six animateurs elles lui offrent ce fameux dessin. Elles continuent leur parcours et s'arrêtent à nouveau.
Au fond de moi j'ai pensé avec certitude « S'il n'en reste qu'un, je serais celui-là ». Je me doutais bien qu'elles n'avaient pas oublié la fois du car. Je revêtais mon armure pour ne pas trop souffrir. J'ai fait celui qui lit, perdu dans ses pensées. Bien sûr c'était faux, et usage… Devant moi, une ombre. Je lève la tête. Les deux frangines « Tiens, c'est pour toi ! » Devant moi, un grand dessin effectué sur une double page. Devant moi, un clown. Un très beau clown, avec plein de couleurs. On voyait que ce dessin leur avait pris beaucoup de temps. Je les ai imaginé. Seules devant, peut-être, la table de la cuisine avec comme seul moyen d'expression ces crayons de couleurs et ce marqueur trouvé dieu sait où ? Oui, c'est vrai, elles avaient une grande gueule mais c'était peut-être pour masquer un manque… J'ai pensé à ma famille. Une seule animatrice n'a pas reçu de dessin, j'étais malheureux pour elle. Honnêtement j'aurais pu facilement changer de place.
Ces deux frangines m'ont étonné. Je me suis dit qu'elles avaient dû en parler entre elles et donc ceci n'avait pas servi à rien. Un temps j'avais pensé encadrer ce dessin et puis je ne l'ai pas fait.
Je l'ai abandonné chez ma mère. Comme un vieux jouet dont on ne se sert plus.
Au centre il y avait ce superbe clown, baigné de lumière, baigné de couleurs et un petit texte sur lequel elles avaient écrit au marqueur « Pour notre mono préféré » Bien sûr que ce dessin n'a aucune valeur marchande mais pour moi il est importance. Je le jure ! Pas devant les dieux mais devant moi, pour moi. Qu'est-il devenu ? A la poubelle, au feu...
J'avais aussi un grand sac rempli de soldats et de petites voitures que j'avais gagné lors de célèbres parties de billes dans la cour de récréation. Des billes oubliées par les autres gamins de l'école et que j'avais récupéré. La photo avec Joëlle et Alain à la sortie de l'église, main dans la main...
Des photos d'un autre temps... Avec Muriel aussi... Avec Muriel surtout...
Mes courriers que je lui avais envoyés, ces courriers qu'elle me volait aussi… L'album de Brassens, celui sur lequel on trouvait ce poème « Les passantes » ... Un poème tellement beau que je ne peux m'empêcher de me faire plaisir à travers un court extrait :
Un texte d'Antoine Pol : « Je veux dédier ce poème. A toutes les femmes qu'on aime. Pendant quelques instants secrets. A celles qu'on connaît à peine. Qu'un destin différent entraîne. Et qu'on ne retrouve jamais… A tous ces bonheurs entrevus. Au baiser qu'on n'osa pas prendre. Aux cœurs qui doivent vous attendre. Aux yeux qu'on n'a jamais revus ».
Un album qu'ils ont dû jeter car sans aucune valeur aujourd'hui. Dans le meilleur des cas il a dû rejoindre les vinyles de la Croix Rouge, non ?
Avec le temps j'aurais peut-être rajouté la télévision – C'est moi qui ai payé la part de ma sœur pour l'anniversaire des soixante-dix ans de la mère. J'aurais pu normalement, non ? - surtout depuis cet été où ma télévision s'est définitivement tut et mon obligation d'investir dans une nouvelle.
Peut-être le frigo également, la porte du congélateur m'est restée dans les mains. En fait c'est un peu faux, à l'époque de ce vidage d'appartement aussi bien la télévision que le frigo fonctionnaient très bien donc je n'aurais eu aucun intérêt à y prétendre. Je crois que tout ceci aurait pu tenir dans un sac mais on ne m'a pas laissé le choix J'aurais sûrement fini en disant « Avant notre passage devant le notaire réfléchissez bien. J'attends une proposition à la hauteur des irrégularités rencontrées et s'il reste de l'argent sur les comptes je vous conseille de tout donner à Bibi . Ce n'est plus l'heure de réfléchir. C'est l'heure d'agir, de passer à l'action. La balle est dans votre camp ».
J'ai bien fait d'annuler le rendez-vous des pompes funèbres. D'abord ceci va me permettre de réaliser d'autres devis et peut-être confirmer qu'un marbrier n'était pas nécessaire. Puis montrer que l'ensemble de son devis, puis sa facture, ne ressemblent en rien aux autres, aussi bien sur le fond que sur la forme. Et enfin, établir un véritable plan.
Je vais faire ma petite liste pour mémoire, si j'étais parti sur le champ j'aurais oublié des choses.
C'est juste avant quinze heures que je décide de m'en aller, j'ai pris trois grands sacs au cas où...
J'arrive il est seize heures. Juste à côté de la caserne de pompiers, un bout de parc. Comment appeler ça autrement ? C'est un coin avec de la pelouse synthétique sur une vingtaine de mètres carrés. Dessus deux petits bancs, pour deux personnes maximum. Ça fait presque intime.
Juste à côté un énorme arbre, lui n'est pas une imitation, et grâce à lui une ombre très agréable. C'est vrai qu'il fait très chaud maintenant. Pas un nuage à l'horizon, c'est très agréable. En plus, de là, on a vu sur la seule route en circulation. Normalement je vois tout. On est si bien, avec ce temps superbe, que je ne vois pas ce temps filer. Je regarde par deux fois l'heure. J'ai la flemme de me bouger. Et puis je vois bien d'où je suis. Et puis vont-ils venir seulement ? Bon juré, je me lève dans cinq minutes. Comme dans un rêve j'ai l'impression que l'on m'appelle. Je dois rêver. Je dois me lever.
C'est une voix féminine qui arrive à mes oreilles, je reconnais, cette fois ci, mon prénom.
« Tu ne nous as pas vus ? ». C'est Joëlle. Quand je lève mes fesses j'ai la sensation de peser douze tonnes. Elle ajoute « Ça fait un moment qu'on est là. Heureusement que je t'ai vu ! »
J'embrasse ma sœur, enfin je crois, et serre la main à son mari. Je suis littéralement crevé, un de ces coups de pompe. Je ne dors pas assez en ce moment, je le sais, je suis reparti sur des cycles d'environ trois-quatre heures. Le coffre est grand ouvert et moi j'ai du mal à garder les yeux dans la même position. Joëlle me tend une grande sacoche « Tu verras, je crois qu'il y a un peu de tout ».
J'ouvre. Oui, peut-être... Je suis à côté de mes pompes, c'est sûr ! A cela il faut ajouter six cartons. Je dois faire un choix mais je me sens tellement fatigué. Je décide, sur les conseils de ma sœur, d'en abandonner deux, des factures EDF et sur les versements de sa retraite. Je ne me vois pas rentrer chargé comme un âne. Je pense notamment à ma fichue côte. Je ne sais même pas ce que je vais faire de tout cela… J'ai au total un grand sac d'une main et un autre identique de l'autre et en plus cette sacoche que je garde sous le bras. A l'intérieur de chaque sac, deux cartons pleins de factures.
Depuis mon arrivée sur les lieux, et même dans le bus, j'avais gardé en main un morceau de papier sur lequel j'avais noté deux choses importantes à dire à ma sœur : Prendre un nouveau rendez-vous et au sujet de l'engueulade avec la mère. Je ne le sens pas de parler de la mère devant son mari mais pour le nouveau rendez-vous je me dois de le fixer en accord avec ma sœur.
« Au fait Joëlle, j'aimerai pouvoir te joindre dans le courant de la semaine prochaine – elle ouvre des grands yeux – oui j'attends un coup de fil important. -Ah bon, mais comment ça ?
-Pour l'heure je ne peux ni confirmer ni infirmer, je dois attendre. Mais à partir de mardi, au plus tard mercredi, je pourrai t'en informer avec plus de précision ». J'ai l'impression que son mari m'observe avec un regard que je qualifierais de « Noir, comme du Soulages » A part que là il n'y a pas, ou peu, de nuances ou de textures particulières. C'est noir ! Je sens la peur chez ma sœur. Elle semble déstabilisée et tente de préciser « C'est quelqu'un des bureaux ? » Traduction : C'est quelqu'un d'important, c'est qui ? Oui, je sens sa peur. Elle ajoute « T'as vu cet hiver, David t'a remis un courrier ». Je ne sais plus si j'ai parlé de date mais je n'ai pu m'empêcher de dire « Cet hiver, ça m'étonnerait » Je parle trop, je dois partir. Je les remercie d'être venus, confirme mon appel et repars avec mes deux sacs et la sacoche. Je remarque une chose au passage : Personne ne m'a proposé de me raccompagner, même un temps. Alors j'ai repris mes deux bus et ma fichue côte. Je suis rentré très tard et très fatigué. En rentrant chez moi j'ouvre la sacoche. C'est plein de trucs. On ne sait pas par quoi commencer ! Je prends le premier document venu. C'est une double-page, format A4, avec des petits carreaux. Je reconnais de suite l'écriture de ma mère. Dès le début de ma lecture je découvre qu'elle y a noté des choses qui ne la concerne pas. Des choses sur ma vie que je tenais secrètes. Enfin, je le croyais. Je tombe des nues, nu comme un vers. C'est bien pire que tout ce que j'aurais pu imaginer. C'est bien William Sheller qui affirmait « Maman est folle ! »
Moi, pour l'heure je m'imagine comme le raté de la famille. Je pense comme Pierre Mérot « Que chaque famille se doit d'avoir un raté : Une famille sans raté n'est pas vraiment une famille, car il lui manque un principe qui la conteste et lui donne sa légitimité ». Je me souviens bien l'avoir dit « en guise d'introduction » mais j'ai besoin de me le répéter. Christian Bobin parlait dans « L'inespérée » d'une femme. Je me permets de changer femme par homme et elle par il. Alors cela devient « Cet homme, la famille n'en veut plus. Il n'a pas de place chez nous : qu'on lui enlève son visage et son nom, qu'on l'efface de nos mémoires. Il n'aura plus de place que dans le silence. »
A noter : Depuis un mois, nous étions le vingt-deux avril, j'avais débarrassé de nombreux produits d'entretien et également beaucoup de livres pour pouvoir accéder, sans problème, au robinet des WC. J'avais ainsi mis de côté un ouvrage de Gisèle Harrus-Révidivieux, psychanalyste de son état.
Son livre s'intitulait « Parents immatures et enfants-adultes »
Je l'avais un peu oublié, perdu sur une pile de livres quand nos chemins se croisent à nouveau.
Elle expliquait qu'un bon entourage éducatif répond à trois critères « D'une part, il assure le maintien de l'enfant : celui-ci doit se sentir soutenu, avoir confiance...D'autre part, parallèlement à cette portance, le bébé est manié, « tripoté », palpé avec amour et tendresse. Enfin, une mère « suffisamment bonne » permet au bébé d'avoir l'illusion qu'il crée des objets dans la réalité matérielle. » Elle y donnait également de nombreux exemples, exemples souvent vécus à travers les expériences de ces différents patients. Quand je suis tombé, page 261, sur un récit appelé AMYGDALECTOMIE, ceci m'a interpellé, bien sûr, obligatoirement, heureusement encore, non ?
Elle y note le récit d'une patiente. En réalité, elle se met à sa place, fidèle miroir. Elle avait quatre ans et elle accompagnait son papa chez le médecin. Gisèle raconte « Bien sûr, je l'avais cru. Une fois arrivée, on m'a prise, soulevée, attachée dans un fauteuil, les pieds et les mains entravés par des lanières. Je hurlais et une dame m'a mis un appareil pour me maintenir la bouche ouverte. Le médecin m'a posé un récipient sur les genoux, puis il a sorti des ciseaux et a tranché à vif dans la gorge. De grosses boules de chair ensanglantée sont tombées dans le haricot, et je crachais ou vomissais du sang à m'étouffer sans pouvoir crier puisque j'avais la bouche coincée. Peut-être que je suis morte de peur à ce moment-là. Puis on m'a détachée et je n'oublierai jamais le médecin disant que l'anesthésie était dangereuse pour les enfants...Et la voix servile de ma mère riant « mais bien sûr, docteur. » Je n'ai jamais compris qu'une mère puisse avoir un comportement tel, aucune identification ni à la souffrance, ni à la terreur de son enfant, pas la moindre compassion. « Tout le monde le fait » disait-elle alors qu'à ma connaissance un seul chirurgien utilisait cette méthode. « Je dramatise, j'ai honte mais j'ai souvent pensé que quelque chose était définitivement mort en moi ce jour-là. » J'ai mis du temps pour savoir à quelle époque l'action s'était déroulée. Et puis j'ai trouvé.
C'était peu de temps avant Alain, deux-trois ans, l'action se déroulait à Alger.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 28. Vendredi 25 mai.
Et les questions...Devis toujours surprenants.
Après l'opération balcon voici l'opération ventilation mécanique. Les ouvriers doivent procéder aux travaux de nettoyage des grilles d'aération. Lors de leur premier passage ils n'ont pas pu accéder à mon appartement d'où ce dernier avis pour ce matin. Je n'ai pas le choix. J'espère seulement que ça ne se passera pas comme pour le robinet d'eau.… Il est huit heures. J'en ai profité, avant le lever du soleil, pour faire un peu de ménage. Je me suis attaqué à la poussière avant que celui-ci ne brille trop. Car depuis deux jours le temps a changé, le soleil étale sa superbe et à l'image d'hier les températures devraient atteindre les 27-28 degrés et peut-être plus ! Et moi qui suis bloqué ici. J'essaye de voir les choses du bon côté à l'image d'un proverbe tibétain « Si un problème à une solution, il ne sert à rien de s'inquiéter. Mais s'il n'en a pas, alors s'inquiéter ne change rien ».
J'ai décidé de profiter de cette matinée pour mettre les affaires au clair au sujet du croque-mort.
Depuis que j'ai récupéré les deux factures, une pour Alain et une pour moi, je continue de naviguer en plein brouillard. Un peu comme pour la lettre de Joëlle, j'ai mis beaucoup de temps pour remettre la main sur ces deux factures. C'est le bordel à la maison. Enfin, j'ai remis la main dessus et la Surprise ! Moi, confiant – le fiant serait-il en trop ? - j'ai récupéré ces factures, enfin si l'on peut appeler cela factures, et arrivé à la maison je les ai classées. Mal, certes, d'où ce temps passé, mais archivées. Puis j'ai voulu remettre la main dessus. Ce fut, je le reconnais, un peu laborieux mais j'y suis arrivé et là comme une petite claque derrière la tête. Une gifle ?
Les deux factures, écrites à la main bien sûr, avait le même mandataire, mon frère. Que dois-je penser ? C'est une machination ou quoi ? Depuis mon passage et le devis récupéré je fais une fixation sur ce monsieur aux factures manuelles. A cet instant, ce n'est pourtant pas si vieux, j’avais repéré dès la remise des documents cette singularité. Qui fait encore des factures à la main ?
Facture à la main ne rime-t-elle point avec magouille ? Je n'ai pas voulu aller plus loin dans ma réflexion à ce moment précis, devrai-je le regretter ? Et puis avec l'insistance constante d'Alain et de Bernadette « Oui mais c'est normal de le payer, il a fait un travail...Bon, on se voit quand ? J'envoie ton chèque avec le mien... ? » Je n'ai pas eu vraiment le choix. Il fallait se dépêcher.
Coûte que coûte, presque une histoire d'honneur.
Je n'imagine pas une seconde que mon frère puisse avoir un quelconque rapport avec cette histoire.
Par contre j'imagine très bien Angélique, peut-être Joëlle, appeler pour lui mettre un coup de pression. Plusieurs peut-être ! Je les imagine en victimes, manipulés. A mon image en quelque sorte.
Mais alors à qui profite le crime ? Enfin, là, en l'occurrence le vol avec ces fausses factures au montant sur-gonflé. Ce serait le croque-mort qui aurait abusé d'une jeune fille avec des prestations démesurées ? Pour ma part j'ai du mal à y croire connaissant Angélique et son art d'être avare.
C'est l'un de ses frères, qui un jour m'a informé de la situation. Un peu par hasard d'ailleurs.
Je l'entends encore me dire « Mais ma sœur est la personne la plus avare dans ce monde... »
Et de me donner de nombreux exemples et les dates correspondantes. Une association diabolique entre Angélique et le croque-mort ? Et Joëlle dans tout ça ? Victime ou complice ? Joëlle, j'aime à l'imaginer comme mon frère Alain mais est-ce bien la réalité ? Que de questions ? Je marche sur des œufs, non ? Si je veux être tout à fait sincère je pencherais plutôt pour la deuxième proposition, une association Angélique et le croque-mort. Quand on est capable de déménager tout un appartement sans rien n'en dire à l'un des principaux intéressés, je crois que tout est dit, inscrit dans la pierre. Et je ne parle pas du courrier non daté ou d'un quelconque partage. Ah si, pour l'enterrement elle m'a remis ce classeur sur la coupe du monde avec mes propres photos et des articles découpés.
Quelqu'un a parlé de foutage de gueule ?
« La mort des parents ne devient définitive que le jour où les enfants ne sont plus là pour les évoquer » insistait Benoite Gould. Ici, le problème ne se pose pas, ne se pose plus.
Bon, sachant tout ça, je fais quoi ? Pour l'heure j'ai décidé de faire une fixation sur le croque-mort.
Cet après-midi j'ai prévu de retourner à la médiathèque, avec feuilles et stylos cette fois ci, pour repérer les adresses des principales pompes funèbres de la ville. Après j'hésite pour la journée de samedi soit je pars à Saint Paul, la voiture est chargée de graviers pour réaliser une allée, soit je trie les papiers de la mère récupérés chez ma sœur. C'est le temps qui me manque. Je pense au notaire notamment. Ces papiers à trier risquent de me prendre énormément de temps.
J'espère que pour les quatre cartons cela ira assez vite mais je me dis que pour ce qui est de la sacoche cela risque de me prendre un certain temps pour ne pas dire un temps certain.
Car il y a sacoche et sacoche : Là, c'est plus proche des cartables à l'ancienne, la version grand format avec plein de chemises différentes et des enveloppes de toutes les dimensions.
Je vais devoir hiérarchiser mes informations, prendre une décision, un plan et m'y tenir.
Pour la journée de lundi soit j'ai le temps de finir mes devis et j'irai l'affronter soit je remettrai ceci à mardi. De toute façon j'ai prévu un plan d'attaque. Ne jamais sous-estimé son adversaire.
C'est François de la Rochefoucaul qui précisait « Le propre de la médiocrité est de se croire supérieur ». André Comte-Sponville poursuit cette course à la médiocrité « L'homme n'est pas foncièrement méchant. Il est foncièrement médiocre, mais ce n'est pas de sa faute. »
Je n'ai pas prévu qu'un seul plan mais deux, et oui il va peut-être falloir s'adapter.
Premier plan : J'arrive et je lui dis « Au fait monsieur vous vous êtes trompé. Sur les deux factures que je suis venu récupérer chez vous, vous avez mis mon frère en mandataire ».
A cela il devrait me répondre « Ah oui, excusez-moi, je n'ai pas fait assez attention. Je devais être distrait...Je vous la refais ». J'attendrai bien qu'il est fini. Je vérifierai cette fois-ci, je plierai cette facture dans la poche de mon blouson et je lui dirai « Vous faites toujours vos factures à la main ? ...Donc je considère que ceci est une facture » Il devrait bredouiller un truc. Et là, la deuxième lame comme pour les rasoirs. Moi « J'allais oublier, je voulais vous montrez quelque chose ». Au lointain, il me semble voir un petit homme, trapu, les cheveux en bataille et pas vraiment des plus réveillés...Columbo ! Je sortirai les devis et les poserai sur la table. Je lui donnerai tout le temps dont il a besoin. On parlera de cercueil premier prix, des porteurs mais on connaît la chanson. J'ai aussi prévu de mettre un coup de pression quant au marbrier. La mère s'était renseignée, elle savait que l'on n'avait pas besoin de soulever la pierre. Elle voulait qu'il en soit ainsi et l'avait d'ailleurs noté pour ses dernières volontés. Si je n'obtiens pas ce que je souhaite, à savoir la vérité, je parlerais, peut-être, ce n'est pas sûr que ce soit le meilleur moment d'où mes réserves, de facture antidatée et non signée par les mandataires. Je ne parlerai pas des bagues prisent, lors de la mise en bière, à la défunte. Je dirai simplement « Bon on ne fait rien... D'accord...Je vous dis à très vite ! » Et dans ce cas, direction le tribunal. Mais en ai-je vraiment le droit ? Existe-t-il une date après laquelle on ne peut plus rien ? Ceci pourrait expliquer cette facture antidatée. Je pense de plus en plus qu’Angélique et le croque-mort sont de mèche. Je pense même qu'un des chèques ira pour l'enterrement et l'autre divisé à parts égales. Près de deux mille euros à se partager, à deux, le tout non déclaré. Je n'arrive pas à y croire ! Fin du premier plan.
Ouverture du deuxième. En réalité il débute comme le premier.
« Monsieur vous vous êtes trompé. Sur les deux factures vous avez mis mon frère en mandataire »
A cela il devrait ne pas répondre « Ah oui, excuse-moi, je n'ai pas fait attention, j'étais distrait...Je vous les refais » mais plutôt au choix « Maintenant je ne peux plus rien changer... La facture correspond, c'est pareil... » Je dois trouver une parade en pareil cas. Et je l'ai trouvée. Pour cela j'ai besoin d'un grand sac, style courses ou sport, avec dedans et dans le désordre, une bouteille d'eau, une bouteille vide et de café, du papier et des stylos, des journaux, une radio, des grilles de sudoku et de quoi me sustenter. Si pareil cas devait se produire, je m'attends à tout, j'irais m'asseoir sur son canapé et je ne bougerais plus. Je pourrais tenir un siège. Enfin le mot est peut-être un peu fort mais je suis au moins capable de rester la nuit, ne serait-ce que pour l'emmerder.
J'ai jusqu'à mardi, au plus tard, pour peaufiner le tout. Me revient en mémoire un vieux proverbe chinois « Ce n'est pas le but de la promenade qui est important mais les pas qui y mènent ».
Il est midi passé et mes pas vont m'emmener à la médiathèque. Pour info, l'ouvrier des grilles d'aération est passé à neuf heures. Tout s'est déroulé à merveille. L'opération a pris deux minutes. J'ai signé. Merci et bonne journée ! Devant l'ordinateur je me dis que la dernière fois je ne devais pas donner l'heure, aujourd'hui je découvre au moins une bonne dizaine, voire plus, d'enseignes de pompes funèbres. Bienvenue dans cet autre monde ! Je note l'adresse de la société que je devais voir la dernière fois car, hélas, ma mémoire n'a pas été aussi fidèle que je le pensais. Au final j'ai près d'une dizaine d'enseignes, certaines de grands groupes et d'autres plus locales.
Je quitte la médiathèque, il n'est pas loin de quatorze heures. La première adresse par laquelle je vais débuter est une rue que je connais bien, normal, j'y ai travaillé un temps. C'était il y a presque trente ans, je travaillais dans une agence de voyages. Dans cette rue il y avait plein d'agences du même style, aujourd'hui il n'en reste qu'une seule.
Elle est à dix minutes à pied. Je devrais arriver à l'heure de l'ouverture.
C'est l'idéal, mais que demande le peuple ! Quand j'arrive il est pile quatorze heures.
J'ouvre la porte, fermée. Pourtant il est bien noté que la réouverture est fixée à cette heure.
J'attends. Je fais du lèche vitrine. Quand soudain, je ne l'avais pas vu auparavant, une dame ouvre et referme aussitôt derrière elle. Je regarde l'heure, il est quatorze heures cinq. Tout le magasin reste plongé dans l'obscurité. A quatorze heures dix elle ouvre enfin. Je lui dis dans la foulée que c'est au sujet d'un devis et quand je relève la tête pour la regarder dans les yeux, je n'y vois rien.
Cette dame me fait penser à quelqu'un proche de deux de tension.
« On doit récupérer le corps...C'est à dire que le monsieur n'est pas là...Il sera là à seize heures... »
Je préfère couper court « D'accord, merci madame... ».
Elle referme la porte avec le même entrain que son débit. Bon, ça commence mal !
La deuxième adresse que j'ai notée est à l'opposé de la ville.
Un tramway plus tard je suis sur place et qui plus est dans la bonne rue. Je rentre. Une dame arrive « Venez, entrez dans mon bureau » Avant toute chose elle a besoin de renseignements et les renseignements ce n'est pas mon fort. Nom, prénom, date de naissance...Quand elle arrive à mon adresse je lui réponds du tac au tac « Écoutez madame je suis venu pour un devis. Ces renseignements me semblent largement suffisants » A cela elle rétorque « Mais sans ça je ne peux me servir de l'ordinateur ». Je me lève et je m'en vais. Ça commence vraiment mal.
Je ne fais que quelques pas quand, dans la même rue, une nouvelle enseigne. C'est le cas de le dire, elle vient tout juste d'ouvrir. Une jeune dame sort d'un bureau. Je raconte mon histoire de devis et que c'est pour moi. J'aime bien leur tête quand j'annonce ça, c'est marrant. Cette dame m'a l'air fort compétente. Je pose beaucoup de questions auxquelles elle trouve toujours la solution. Ensemble nous prenons la direction des urnes. Devant une étagère elle me montre les différentes urnes et comment sont assurées l'herméticité de chacune. On prend le temps, c'est très intéressant.
Certes, parfois nous ne sommes pas toujours d'accord, notamment quand elle me parle de frais administratif à hauteur de 200 euros. Je maintiens que ce soi-disant travail, fort cher au demeurant, se résume à quatre coups de téléphone et deux mails. Je lui dis de les enlever.
Au final elle me propose de sortir le devis et d'ajouter à la main les frais. Nous tombons d'accord.
Le net à payer s'élève à 2221 E, plus les frais à 200 E. Je la remercie de sa compétence et de sa disponibilité. Au fait, j'ai trouvé une solution pour passer les barrages de présentation. Je donne une ancienne adresse et dis que je viens de changer de numéro de téléphone et si cela s'avère nécessaire j'explique que mon téléphone, je ne l'ai pas sur moi.
Un bus plus loin, nouvelle enseigne. Ils font partis des grands groupes, peut-être les leaders.
Un jeune homme arrive, style la petite trentaine, très imbu de sa personne.
« Moi monsieur cela fait douze ans que j'exerce. Je connais très bien mon métier ». Je réponds du tac au tac « Seulement douze ans ». Il bredouille un truc mais je n'y fais pas attention. Il récupère le devis et dès la première ligne nous ne sommes pas d'accord « Monsieur, en démarches administratives vous êtes les plus chers du marché. -Oui, mais avec nous, il y a le service ! »
Au bout d'un certain temps il est prêt à enlever le maître de cérémonie qui me semble ne servir à rien et coûte 204 E. Résultat des courses 2566 E, moins 204 soit 2362 E.
Il parle énormément alors poliment j'écoute. Le problème c'est que plus on parle et plus on a le risque de dire des bêtises et c'est le cas. Je lui dis que, d'après mes renseignements, ce qu'il avance est faux. Il le prend mal mais il est bien obligé de faire avec.
Avec diplomatie, je lui dis que je vais ultérieurement regarder de près ces devis et rien ne dit...
Je regarde les prix mais aussi les prestations. Il a l'air tout à coup plus heureux, presque détendu.
Il me dit même qu'il espère que je ferai le bon choix. On peut toujours espérer...
Ne doit-on pas souvent apprendre à coup de désillusions ?
Ces rendez-vous en tête-à-tête ne me la prennent pas mais prennent beaucoup de temps. C'est un peu normal. On voudrait nous faire croire que nous sommes dans un monde de bienveillance mais ce n'est qu'un leurre. On devrait peut-être plutôt dire dans un monde de bis nounours. Bonne nuit, les petits ! Je repense à une dame qui un jour m'avait dit « Mourir, c'est dormir sans les rêves »
Ma situation déroute au début mais très vite le naturel revient au galop. Et on essaye de me refourguer ça et – ou ça. Presque tous m'ont parlé d'un bulletin de souscription pour mes obsèques.
Comme s'en vante mon dernier interlocuteur « C'est du sur mesure ! ».
On ne connaît jamais la vérité, seulement la nôtre, bien à nous, faite sur mesure. Là, il y a mesure !
Je leur réponds que ceci ne m'intéresse pas. Ce n'est pas ceci que je suis venu chercher mais un devis. Bon, je regarde l'heure. Bientôt dix-sept heures. Comme je ne suis pas très loin du centre-ville, je vais voir « deux de tension ». Ça sera mon dernier rendez-vous. Quand j'arrive « deux de tension » a disparu. Le magasin situé dans une rue étroite essaye de profiter de la lumière du jour mais sans véritable lumière le résultat est plutôt triste.
J'ouvre la porte. Derrière un bureau, un homme au téléphone, m'invite à m'approcher puis à prendre place. Il s'excuse...Puis un double appel. Je reste là, assis, sagement, face à lui.
Où que mes yeux se posent je trouve la décoration, enfin plus précisément les peintures des murs, des portes et du plafond, choquantes.
Oui, le mot n'est pas trop fort. Ce magasin mal éclairé semble d'une autre époque. Ça fait sale bien que quelqu'un ait entrepris de refaire les peintures récemment. Ils ont choisi un marron. Bon, le marron ou autre chose c'est pareil, non ? J'ai envie de dire, oui et non !
On imagine un marron qui recouvre aussi bien les murs, les portes et les encadrements, le plafond...Tout est marron. Uniforme et marron. Uniforme mais marron. Marron ! Et ce ne sont pas les couronnes en plastique, même les fleurs semblent fatiguées, accrochées au mur qui vont égayer les lieux. Quand je vois ça j'ai l'impression d'être déjà six pieds sous terre, on dirait que j'assiste à mon propre enterrement. Que je suis sous terre, ne manquent que les vers !
Mais qui a fait la décoration ? J'en suis là dans mes constatations quand l'homme raccroche.
Je sors ma phrase d'accroche et c'est parti. Pour la première fois je retrouve les devis à la main.
Il est à l'image de son magasin, d'un autre âge.
Il prend bien le temps de m'expliquer et il a des arguments tout à fait valables mais on sent en lui pourtant une certaine fatigue. Je me demande depuis combien de temps – trente ou quarante ans – il est là, derrière son bureau, à ressortir ce même discours. Parfois et notamment quand je dis, sans les nommer, ce que m'ont déclaré ses concurrents il semble comme reparti au combat.
« Si on vous a dit ça, permettez-moi Monsieur, de vous dire que c'est faux... »
En tout cas il prend bien en considération tout ce que je lui demande et arrive à la fin à la somme de 2174 E. Il ajoute à la main « Si pas d'église et cérémonie au crématorium retirer deux porteurs ».
Amputer de 210 E le devis arrête de franchir les deux mille euros pour s'installer à 1964 E.
Outre un devis tout à fait respectable, il est même le moins cher, il m'apprend énormément de choses. Pour lui les chambres réfrigérées ne lui posent aucun problème et de précisez
« Nous nous arrangeons pour faire l'enterrement sous trois jours ».
- Oui, mais si cela dure plus longtemps, je pense notamment au délai de crémation... »
Il a son plan. « On fait la mise en bière avant les trois jours puis on laisse le corps au crématorium, c'est gratuit ». Je reste dubitatif mais je me dis que c'est son boulot. Il doit savoir, non ?
En fait depuis le début, et cela jusqu'à la fin – sauf pour la toute première enseigne – ces représentants des pompes funèbres se tirent dans les pattes, parfois même ouvertement. Il y en a même un qui m'a affirmé « Ah je sais, c'est la société X, mais c'est faux ! Vérifier bien monsieur ! »
Fatigué à mon tour je rentre chez-moi.
Dans le bus une musique me berce, j'entends la voix de Bertrand Russel qui souligne « L'ennui dans ce monde, c'est que les idiots sont sûrs d'eux et les gens sensés pleins de doutes » et Françoise Sagan de conclure « Nous sommes peu à trop penser, trop à penser peu ».
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 29 Cinq ans plus tôt.
Quand la mère casse l'histoire comme on casse un jouet.
Depuis plus de dix ans je m'occupe de ma mère. En fait j'ai pris la place de mon frère. Depuis l'annonce du mariage de mon frère, je suis aux anges ! J'ai parfois l'effet d'être un peu seul à penser ceci, la mère semble anéantie. La mère en a profité pour déménager et se rendre dans une autre ville, à la périphérie de la nôtre, une vingtaine de kilomètres. Elle rejoint ainsi le clan Jusseron. En effet, hormis David qui a fait construire ils sont tous là, dans ce même quartier. Joëlle et son nouveau mari, Angélique et Teddy. La mère s'installe ainsi dans la tour principale avec un ascenseur devenu obligatoire. C'est Angélique qui s'est occupée de tout.
Avec Alain, on s'est occupé du déménagement. A partir de midi la famille Jusseron est arrivée. La mère avait prévu un repas alors on s'est tous assis. C'était la première fois que toute la famille rencontrait Bernadette. Alain était très en joie et sa promise plutôt discrète, timide. Pourtant une chose m'a marqué lors du repas. Nos deux fonctionnaires parlaient travail (sic). Le mari d'Angélique quant à lui expliquait qu'il travaillait le dimanche mais sans aucune rémunération supplémentaire.
Alors Alain a coupé court à tout commentaire et, tout en regardant Bernadette, il a enchaîné « Tu t'imagines, Chérie, des gens qui travaillent le dimanche pour rien... » On n'aurait même pas trahi sa pensée en affirmant « Les cons ! ». Là, à ce moment précis j'ai eu du mal à reconnaître mon frère. Comme beaucoup de gens il avait occulté sa première vie, avant de rejoindre cette grande famille de... David est resté l'après-midi pour nous aider.
Les autres ne sont restés que pour le repas – peut-être que certains ont pris un carton ou un objet quand ils sont arrivés pour montrer leur implication - et puis...comme un envol d'oiseaux.
Angélique lui avait dit de la rejoindre car sur place elle pourrait davantage l'aider au quotidien.
Elle lui avait même dit que son mari, en sortant ses chiens prendrait le sien, c'était pratique.
Pour ses courses elle viendrait avec sa voiture et puis...Et encore... Hélas, après quelques semaines, le mari a arrêté de venir. Personne pour lui faire ses courses.
Joëlle et sa fille ? RAS...Alain ne venait plus, si une ou deux fois l'an et Bernadette restait dans la voiture. J'ai pensé que c'était exagéré, non ? Pour ma part je me séparais de la personne avec qui je vivais et quittais mes différents emplois suite à des problèmes de santé. J'ai trouvé normal de donner de mon temps. En plus j'en avais à revendre. C'était une nouvelle vie. Alors que j'avais vécu près de dix ans totalement en sur-régime, aujourd'hui j'étais libre. Un court instant j'ai pensé que je vivais comme mes parents, sans aucun souci. Sauf de santé. Le passé et le futur je n'en avais que faire. Je me laissais aller à ne pas penser. Ne plus être. En réalité j'entrais en pleine dépression. Non, je continuais ma chute sans fin. Deux fois par semaine je faisais les courses. J'arrivais pour l'emmener dans des magasins mais avant toute chose je venais les bras chargés de sacs remplis de nourriture, surtout du frais. Parfois j'étais obligé de faire deux voyages en direction de ma voiture tellement j'avais de sacs. Je crois que je voulais surtout faire plaisir à ma mère, lui offrir ce que je n'avais pas eu droit. Bref, j'ai fait comme Alain. J'ai acheté sans rien en retour.
Enfin si, mais ça je ne le saurais que plus tard, un peu plus de dix ans...
Outre les courses – au bout de dix ans la somme est énorme – les frais d'essence, les promenades et les restaurants, j'ai acheté, tel un inventaire à la Prévert : Un fauteuil multifonctions électrique, platine laser CD, DVD, Chaises, Appareil réflexe photos numérique, vétérinaire et soin pour le chien, fauteuil roulant, la tombe du père, téléphone... J'ai tout fait pour faire plaisir à ma mère.
Le mercredi, date de sortie du « Canard enchaîné » j'en profitais pour acheter également « Closer, Détective, Voici. » et les lui donner le vendredi afin qu'elle ne s'ennuie pas trop le week-end venu.
Très tôt elle m'a demandé qu'elle me fasse une procuration, au cas où « Je serai plus tranquille »
J'ai toujours refusé. Ce n'était pas mon problème. Ça le devint car après de nombreuses demandes, je cédais. Elle a toujours fait ainsi. J'ai signé des papiers à la banque. J'ai fait remarquer à la banquière une inversion quant au libellé « Je ferai le changement ! » J'ai hésité... J'ai regardé la banquière, puis ma mère. Et puis je me suis dit que je voyais le mal là où il n'était pas. J'ai fait confiance. Pas une mère, non ? Pas une mère ? Si. Si, c'était trop tard. Vue sur la totalité de mes comptes bancaires. J'allais avoir quarante ans... La Honte !
Bien sûr pas une once d'amour là-dedans, juste de la haine. J'étais, dans une nouvelle version, le cocu, celui qui n'est au courant de rien, jamais ! J'en ai pris pour un peu plus de dix ans.
France Gall, à travers les mots de Michel Berger chantait « Si maman si, si maman si, maman si tu voyais ma vie... » Ici la chose était entendue. J'aurai voulu disparaître dans les mots de ce même Michel « Je m'en irai dormir dans le paradis blanc. Où les nuits sont si longues qu'on en oublie le temps. Tout seul avec le vent. Comme dans mes rêves d'enfants. »
Avec ces procurations elle retrouvait un certain pouvoir, une certaine importance. Mais avant toute chose il fallait partager avec les autres alors elle en a parlé à tout le monde. Mais vraiment tout le monde : La famille, toute la famille, et les autres, infirmières, femmes de ménage, voisins et j'en passe...Certains l'ont critiqué, mais elle n'en avait que faire. Quand les aides à domicile venaient et qu'elles ne jouaient pas le jeu (notamment aller chercher des imprimés à la banque) elle se plaignait aux secrétaires et une toute nouvelle arrivait. Une fois, une jeune fille m'a appelé au téléphone. J'ai dit tout le bien que je pensais de ma mère...Alors elle n'a pas osé finir. En résumé, tout le monde avait mes comptes entre les mains... en priorité la famille Jusseron, et en première lieu la petite fille, Angélique ! J'ai même appris, et elle en était très fière, que le banquier l'appelait pour discuter de ce compte, de mon compte. J'étais le con dans toute sa démesure. Je payais tout, je consacrais du temps, beaucoup, et pendant ce temps, outre le fait que tout le monde connaissait tout de moi et de mes finances bien sûr, toute la famille se retrouvait pour des sorties dans des restaurants auxquelles je n'étais pas convié. J'étais le vilain petit canard de l'histoire ou comme le chante Georges Brassens celui « Qui ne fait pourtant de tort à personne. En suivant mon chemin de petit bonhomme. Mais les brav's gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux. »
Bien sûr je ne l'apprendrai que bien plus tard, pour l'heure je remplace Alain. Je m'occupe pour la grande majorité, des courses au quotidien. Je connais les marchés peu onéreux, les magasins qui pratiquent des démarques avec chaque jour des promos plus que très intéressantes. Je m'occupe de faire plaisir à ma mère. Ses caprices sont tels des ordres. Je consacre au minimum deux demi-journées qui très vite deviendront deux, voire plus, journées entières.
Je m'occupe de ses papiers administratifs, de la Sécu, de sa mutuelle, des rendez-vous chez les médecins ou à l'hôpital, des courses bien sûr, de la voiture, du chien...Je sais, j'ai sûrement eu tort.
Ma mère m'avait avoué qu'Alain ne venait plus, Joëlle idem alors qu'elle habitait le même quartier et Angélique préférait prendre des nouvelles par téléphone, alors... Sa femme de ménage ne faisait plus le ménage, elle allait lui faire ses courses. Il y avait un couic dans l'histoire, non ? En plus, ce n'était pas une fortune mais à chaque fois elle devait payer un forfait kilométrique. Bref, j'ai eu l'impression que je n'avais pas le choix. J'ai fait les courses, plus tout le reste, et l'aide à domicile a pu retrouver sa tâche première, à savoir le ménage.
Je revois, alors que je rejoignais ma voiture pour rentrer chez-moi, cette mère qui était sur son balcon et qui me saluait de la main... Moi, je lui retournais son salut et dans ma tête je pensais « Oui ma mère est parfois un peu spéciale mais pas méchante. » Oh combien je me trompais. Comment elle devait bien rire de moi. Savait-elle que ceci durerait une vie, la mienne. Je le crois, hélas.
Aujourd'hui j'apprends que ma propre mère vient de me planter un couteau dans le dos.
La plaie est profonde et dure depuis plus de dix ans, treize pour être précis.
Les fêtes de Noël viennent de se terminer et en rentrant des courses, comme chaque fois qu'elle en ressent le besoin, je passe par la banque pour récupérer un imprimé de ses comptes. Pour moi le respect est toujours passé avant tout le reste. Ma mère reste dans la voiture et je récupère à la machine les imprimés. J'ai comme règle de ne jamais regarder les comptes de ma mère. J'exécute ses demandes, je plie les documents et les lui remet. Et puis un jour...Je ne sais plus comment la chose s'est déroulée, mais la chose a eu lieu. Peut-être que l'imprimé s'est retrouvé à terre mais ce que j'ai vu m'a plus que perturbé...
Ce n'était pas un relevé de ses opérations courantes mais le résumé de ses différents comptes.
Et là, le choc ! Mon nom suivi de mes comptes. J'étais interloqué mais je n'ai rien montré.
Je crois que j'ai tout fait pour essayer de ne plus y penser mais ceci restait dans un coin de ma tête.
Je pense que je ne voulais pas y croire d'ailleurs j'ai passé de nombreuses semaines sans essayer de vraiment comprendre. Mais régulièrement j'y pensais... Je me disais que je devrais voir avec mon conseiller le pourquoi d'un tel hic mais je me demandais si je n'avais pas peur de la suite. « Parfois la meilleure façon de porter un coup c'est de reculer. Mais à trop reculer on finit par ne plus se battre » aurait pu dire Clint Eastwood dans « Million Dollar Baby ».
Et puis un jour j'ai pris la direction de la banque. Sans réfléchir, sans aucune préméditation.
Un jeune homme, un nouveau, était seul au guichet. Il faut dire que cela fait bien longtemps, plus de trente ans, que personne ne rentre à l'accueil. J'exagère à peine, les banques ont tout fait pour nous mettre dehors, plus précisément au distributeur automatique.
La seule bonne nouvelle c'est qu'il n'y a plus de longues files d'attente. Enfin presque.
En m'excusant je lui raconte mon histoire. Je précise que dernièrement ma mère m'a demandé de signer pour me faire une procuration et que très certainement il a dû se produire un bug car mes comptes apparaissent aujourd'hui sur son compte à elle.
Le jeune homme me demande ma carte d'identité et interroge l'ordinateur.
Et là, la claque, la gifle ! Et de me préciser « En effet l'opération a eu lieu dans une autre agence. Vous avez donné votre accord pour une procuration avec votre maman mais également une procuration vous concernant - Je blêmis – Par contre depuis un peu plus de dix ans vous avez donné une autre procuration, dans notre agence, à votre maman. » Je ne trouve pas d'autre mot que : Pardon ? Il me communique les dates des différentes procurations. Je suis sonné tel un boxeur. Uppercut en pleine face, tapis, civière et service compris ! Laure Adler dans « A ce soir » écrivait « Nous étions des boxeurs ivres de fatigue, pas échauffés pour le ring où nous devions livrer un combat dont nous ne connaissions pas les règles » Et là tout va très vite. Enfin je comprends mais c'est trop tard. Plus de dix ans à se servir, à surveiller mes comptes courants et là dernièrement les autres comptes annexes. Non, ce n'est pas vrai ! Je note les différentes dates et met fin à cette mascarade. J'aurais dû faire autrement mais j'étais bien trop énervé intérieurement.
Je sors de la banque démoli, mise à terre, humilié.
J'ai passé mon temps à surveiller mes comptes pendant près de dix ans, comme toute la famille l'a toujours fait mais j'ai eu la chance, parce que j'ai travaillé pour plusieurs entreprises en même temps, de ne plus trop regarder ces derniers. Souvent, et ceci pendant plus de cinq ans, je n'ouvrais même pas les enveloppes avec le relevé mensuel de la banque. Là, je payais « comptant-con...tent »
J'ai plus de quarante ans, bientôt cinquante et j'ai honte. Louis Ferdinand Céline, au secours, les hommes sont devenus fous « Si les gens sont méchants, c'est peut-être parce qu'ils souffrent...Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. La vie c'est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit » Je crie une fois dans la voiture. Je ne réfléchis plus et je fonce chez-elle.
Je hurle comme un fou, comme une bête blessée « Mais qu'est-ce que je lui ai fait ? »
Je profite d'une personne qui sort de la tour où elle réside pour ne pas utiliser l’interphone. J’ouvre la porte de l'appartement, comme d'habitude la porte est toujours ouverte, pour ne pas avoir à se déplacer pour la venue de la femme de ménage, des infirmières...Sans aucune préméditation je me saisis des clefs au revers de la porte et prends sur la table de la cuisine, posés dans un panier, les téléphones, la carte d'identité et la carte bancaire. Elle surgit du salon alors qu'elle regardait la télévision, comme toujours ! Elle sourit bêtement et là je pars au quart de tour. « Tu n'as pas de honte espèce de saloperie. Ordure ! » Elle fait celle qui ne comprend pas. Je hurle ! Je demande des explications mais rien n'arrive à mes oreilles. Je hurle mais rien n'y fait. Et puis elle réalise que la carte d'identité, bancaire et les téléphones ne sont plus là. Elle fonce à la porte, plus de clefs.
« Alors tu vas répondre ordure ? » Elle retrouve la parole, certes, mais seulement pour demander que je lui restitue ses clefs. « J'en ai besoin ». Elle demande, redemande, redemande à nouveau et encore et encore. Elle ne fait rien d'autre. Mais quand c'est moi qui demande des explications, rien.
Elle demande toujours et encore, encore et toujours. Et encore...Toujours son trousseau de clefs.
Je ne réalise même pas que ce trousseau relie plus de vingt clefs et parmi elles sûrement celles d'Alain, Joëlle, Angélique et celle de ma maison de campagne. Las ; je cède. Encore une grosse erreur mais refait-on sa nature ? Elle fait pareil pour sa carte d'identité... Et le final est le même. Je cède à tout, trop con. Seul un des téléphones reste en ma possession. Elle s'assied devant sa table de cuisine et à partir de là plus rien. Plus aucun son ne sort de sa bouche. Pendant plus d'un quart heure j'essaye en vain. Je lui fais remarquer que c’est dégueulasse, qu'elle devrait avoir honte, qu'aucune mère digne de ce nom ne ferait ceci. Je hurle et parfois j'ai même l'impression d'être prêt à pleurer mais rien n'y fait. Alors que je lui rappelle que c'est du vol et une honte, elle me toise du regard et m'apprend « En tout cas c'est par moi que le banquier passait. C'est à moi qu'il téléphonait ».
Mais alors « rien n'est vrai, rien n'est faux ; tout est songe et mensonge, illusion d'un cœur qu'un vain espoir prolonge. Nos seules vérités, hommes, sont nos douleurs » C'est bien toi Lamartine ?
Et alors que depuis le début elle évitait mon regard, tête baissée, elle me fixe et dans ses yeux je vois du mépris. Oui, du mépris ! C'est là que je suis encore plus sorti de mes gongs « Mais t'es vraiment qu'une sale merde. Saloperie, pétasse, gourdasse... ». Je n'arrive plus à me contrôler.
Des images d'autrefois, que je pensais avoir oubliées, ressurgissent. Je lui parle des bonbons que je suçais et qui avaient été sucés par d'autres. Jetés à terre ils étaient là. Je racontais ma manière d'ôter les petits cailloux avant de les porter à ma bouche sinon je n'aurais jamais su ce qu'était un bonbon.
Des anniversaires que personne ne fêtait, sans cadeau bien sûr !
Des Noël sans aucune décoration, sans repas spécial, idem pour le nouvel an.
D'un manque total d'amour. Les bisous, les gâtés – j'ai appris l'existence de ce mot vers les vingt ans – inexistants. Des insultes qui étaient notre quotidien. Des voisins, et ça je ne l'avais dit à personne, qui les traitaient de feignasses. C'est la seule fois où j'ai senti que ça lui faisait mal. Enfin, je crois.
Des mots sans amour, d'une maison sans rire d'enfants où tout était interdit. De ma honte à l'école. De ma honte face aux gens. Je me suis même entendu dire des faits que je croyais rayés de ma mémoire. Ça remontait, à vitesse supersonique. Ça fusait de toutes parts. Des noms d'oiseaux ont envahi mes pensées. Des mots que je ne saurais écrire.
C'était un hiver très doux, presque un avant-goût de printemps.
Le balcon était grand ouvert. Alors elle a hurlé pour appeler à l'aide. J’ai été le premier surpris.
J'ai laissé faire. J'ai bien pensé qu'avec le bruit que je faisais tout était possible mais rien ne s'est produit. Alors elle s'est tue, tête baissée. Plus aucun mot n'est sorti de sa bouche.
J'ai parlé, toujours hors de moi, du fait que nous n'avions pas le droit de nous laver les dents. De nous laver tout court. J'ai rappelé la fois où Joëlle avait essayé de se laver les cheveux dans l'évier de la cuisine. De leurs réactions totalement folles alors qu’elle ne recherchait qu'à avoir les cheveux propres. « Ce n'est pas du luxe pourtant, non ? » J'ai parlé d’Alain et du dentier qu'il portait bien avant ses vingt ans. On était logé à la même enseigne même si la distance nous séparait.
J'ai parlé de l'un des coups de téléphone d'Angélique « tu sais pour la réalisation du DVD avec tous les enfants, elle voulait que je prenne deux photos où tu n'étais pas vraiment à ton avantage. » J'ai raconté qu'Angélique m'avait alors dit « Tu l'aurais vu chouiner, elle n'arrêtait pas. C'était gênant. »
Elle savait très bien que « chouiner » était un terme dont je ne me servais jamais. CQFD encore.
J'ai parlé de moi. Un des seuls anniversaires, j'avais quinze ou seize ans, où elle ouvrit la porte de ma chambre me remettant une pièce de dix francs, tout en disant « Et tu ne dis rien à ton père ! ».
J'ai été le premier surpris, elle devait penser qu'avant cela ne comptait pas. Un remord ? Non. C'était plutôt en prévision. Au cas où les anniversaires seraient de sortie un jour, ou l'autre.
Dix francs ce n'était même pas ce que donnaient d'habitude les parents, les vrais, pour les faux frais de la semaine. Il existe un autre mot mais je n’arrive pas à m'en souvenir...Ah si, l'argent de poche.
J'ai dit que depuis toujours elle nous avait méprisés, pris pour des gros cons mais qu'en réalité c'était eux les cons. Qu'on n'avait pas le droit de vivre sur le dos de ses gamins. Qu'il n'était pas normal d'avoir deux chômeurs alors que nous étions en plein dans les trente glorieuses avec du travail en veux-tu en voilà. J'ai failli parler du père...Je ne l'ai pas fait et pourtant...En réalité je me suis tu sur au moins deux sujets, celui-ci en faisait partie. J'avais peur de faire trop mal.
J'ai ajouté que sa sœur, sa propre sœur, avait eu un enfant, un seul, Guy, et avec son mari ils l'avaient aimé, guidé pour qu'il ait une belle situation alors que nous, nous n'étions que des allocs. Trois car c'est à partir de trois que les allocs deviennent rentables.
En fait, pendant toute mon enfance et après aussi, quand je croisais une famille quelconque avec un seul enfant, je me disais qu'il devait être aimé...Loin de toutes allocations. Idem si les enfants étaient deux mais dès que je croisais une famille de trois enfants...Je me disais que c'était l'enfer !
J'ai parlé également d'un total « je-m’en-foutiste » et qu'ils ne faisaient rien de leurs journées hormis nous insulter et attendre sur leur canapé que le temps passe . Je n'arrivais plus à m'arrêter. Les images surgissaient sans aucun contrôle. J'ai parlé du seul repas qu'elle faisait de la semaine, le dimanche. C'était tout le temps la même chose. Elle jetait dans une poêle le contenu d'une boîte de conserve. Des petits pois carottes, sans rien autour, pas même un oignon, juste le contenu réchauffé et un poulet acheté chaud au marché. En guise de dessert la crème à la vanille format familial.
J'ai raconté le partage atroce qu'elle nous imposait, nous n'avions pas droit à la parole.
Les ailes pour Joëlle, le bas, les ailes pour Alain, le haut, une cuisse pour la mère, une pour moi et tout le reste pour le père. Moi, je me disais que je m'en sortais bien, même si je l'avoue, j'avais mauvaise conscience. Une fois, une seule, Joëlle a dit que « ce n'était pas normal. Qu'il n'y avait rien à manger. » La riposte fut violente. Avec mon frère nous n'avons rien dit. C'était la terreur dans cette famille de fous. Je suis incapable de répéter ce qu'ils ont dit, c'était infecte. Et pour terminer ce repas « concocté » par la mère, la crème vanille format familial. Incontournable ! Indémodable !
On attendait que le père ait terminé et bien sûr un poulet presque entier ça prend du temps.
Alors on attendait... Alors on attendait... La mère, au bout d'un moment, disait « C'est bon ? »
Il terminait enfin, le visage rempli de graisse. Après il léchait son assiette, comme toujours.
Après, comme toujours, il léchait sa cuillère, c'était le seul ustensile dont il se servait, une cuillère encore pleine de graisse qu'il offrait à ma mère. Et cette dernière plongeait celle-ci dans la barquette. C'était Dégueulasse ! La graisse se confondait avec la couleur vanille.
Je pense que tous nous partagions cette incompréhension. Pourquoi ne pas prendre une autre cuillère ? Personne n'a jamais rien dit. C'était ainsi, et comme toutes les lois au sein de cette soi-disant famille, personne n'avait son mot à dire. Voilà le repas dominical : Infecte et immuable.
C'était le seul repas que nous prenions en commun, le tout dans une cuisine minuscule.
Il y a des choses que j'ai dites et d'autres non. Pas le courage, pas la force. Pourtant, tel un véhicule sans frein, il m'était impossible de m'arrêter. Je hurlais ma détresse, ma haine.
Tout l'immeuble devait être au courant alors la mère, sûrement par peur de toutes ces révélations déjà dites et à venir, se leva et me proposa d'aller à sa banque.
Pour se justifier, que nenni. Non, seulement parce que durant tout mon monologue j'ai parlé argent.
« Pendant plus de dix ans j'ai tout payé. Je t'ai donné mon temps et mon argent. Tu crois que les courses on m'en faisait cadeau. A raison de vingt euros par semaine, j'étais dans la fourchette basse mais qu'importe – je fis un rapide calcul : vingt euros multipliés par cinquante semaine multipliés par dix ans – cela fait plus de dix mille Euro et pour vol on devrait doubler la somme. Bien sûr je ne compte pas la maltraitance et tout le reste ». Pour une fois c'est elle qui m'a paru interloqué. J'ai pensé, que comme Angélique, elle aimait surtout l'argent alors j'ai récupéré, tout en haut du buffet, dans une boîte, de l'argent que je lui avais conseillé de garder en cas d'imprévu. J'ai constaté, hélas, que je ne m'étais pas trompé. Elle s'habilla, se coiffa et je la chargeais dans la voiture. Pour la première fois je n'ai pas pris le plus grand ascenseur, pas le temps d'attendre. Pendant tout le voyage je continuais à hurler ma détresse. Je la déposais devant la banque et j'allais chercher une place pour me garer. Comme une envie irrésistible de retrouver Jacques... Prévert « Le temps nous égare. Le temps nous étreint. Le temps nous est gare. Le temps nous en train » mais je m'égare, me gare, stop ! Quand je revins à la banque je retrouvais la mère là où je l'avais laissée, à deux-trois mètres de la porte d'entrée. J'ai dit « Allez, vite, on y va ! ». Elle avait la tête baissée. J'ai répété « Allez, vite ! Tu vas vite rendre tout ce que tu me dois ». A cette date je ne parlais pas de vol sur mes comptes. Elle m'a regardé avec sa tête de pauvre petite fille triste et s'est plainte de ne pouvoir accéder à la banque « Trop fatiguée » d'après ses dires. Et encore une fois j'ai cédé. J'étais guidé par ma colère même si je savais bien que cela ne servirait à rien. Je ne voulais que lui faire peur et même cela je n'y arrivais pas car même si je l'avais fait, une fois mon départ il suffisait d'appeler la banque pour annuler l'opération et dans le pire des cas trouver quelqu'un, son aide à domicile par exemple, pour l'amener sur place. J'ai tout de même retiré quatre cents euros au distributeur. Je savais comment faire mal, l'argent. Je suis retourné chercher la voiture et j'ai rechargé cette mère et son déambulateur. Bien sûr que l'excuse de ma mère était fausse mais j'ai senti ma maladie se réveiller. En effet, depuis cinq - six ans j'ai l'impression de tomber comme une merde. J'annonce cela mais c'est peut-être bien plus. Ça me prend sans prévenir. Je sens ma tête engourdie et quand ça me prend je suis obligé de m'allonger le plus rapidement possible. Je peux vraiment dire comme une merde car quand ceci arrive, et c'est de plus en plus fréquent, je sombre dans un véritable sommeil. La seule inconnue c'est le temps que cela va durer, aussi bien un quart d'heure que plusieurs heures. Alors très rapidement nous avons rejoint son appartement. J'ai eu la force de lui rappeler que c'était une honte ce qu'ils nous avaient fait. Qu'à aucun moment ils ne pouvaient prétendre au qualificatif de parents. Dans une pièce qui était devenue aujourd'hui un débarras j'ai récupéré une vielle photo, qui traînait sur une étagère, où j'étais en train d’interviewer Jean louis Foulquier lors des Francofolies. Elle était posée là, en format standard, toute nue. Alain me faisait presque face avec cette photo que j'avais prise alors qu'il avait tout juste vingt ans, en contre-plongée. La photo, agrandie pour l'occasion, était vraiment très belle et toujours ce sourire sur ses lèvres. La différence, c'est que lui avait eu droit à un cadre. En réalité je n'y voyais aucun problème, simple constatation.
Aucune photo de Joëlle, dans aucune pièce. Par contre dans la pièce à vivre trois photographies trônaient. La mère avait installé celles-ci de manière, une fois allongée, de voir sur la gauche deux cadres avec son mari et elle-même. Photographies faites chez un photographe alors que je devais avoir huit ans. C'est cher de poser pour un photographe, non ? Et quand elle se retournait sur sa droite elle avait devant elle cette jeune fille sûre, trop sûre d'elle-même. Elle posait comme si elle allait faire la couverture de Paris Match ou de Vogue. Elle devait avoir seize ans « Et cet air un peu trop sûr de soi que certains prennent à la sortie de l'adolescence » Angélique dans toute sa démesure ! Elle aussi avait eu droit à son agrandissement et son cadre. J'aurais pu m'interroger ? C'était bizarre, non ? Je me suis dit que c'était son plaisir, je n'avais pas à juger. Une histoire de respect, non ? J'ai ouvert un des albums photos, plus d'une vingtaine remplissaient le bas d'une bibliothèque, j'ai enlevé les photos me concernant ainsi que Muriel. Hélas je n'ai même pas terminé le premier album que j'avais la tête en feu. Je devais impérativement partir, je me sentais partir. J'ai laissé, là, les photos. J'ai quitté les lieux. J'ai dit que je reviendrai demain pour en reparler. J'étais à bout de force. Et encore vingt kilomètres avant de rejoindre mon appartement...
Je n'arrêtais pas de penser durant tout le voyage, toute la soirée, toute la nuit aussi.
Cinq ans plus tôt, le lendemain.
Quand la mère referme la porte de l'histoire.
Cette nuit j'ai dormi peut-être une heure. J'étais comme un lion en cage tout le reste de la nuit. Ou alors, et pour rester dans le monde animal, ce papillon qui n'a qu'un jour à vivre et se retrouve coincé dans les toilettes. Je tapais dans mes mains avec violence pour ne pas exploser mes meubles ou autres murs, portes et j'en passe. Ça tournait sans cesse dans ma tête.
« Pendant l'insomnie, je me dis, en guise de consolation, que ces heures dont je prends conscience, je les arrache au néant, et que si je les dormais, elles n'auraient jamais existé » Hélas, je n'ai pas la philosophie d'un Émil Cioran. En tout cas, pas à ce moment précis de l'histoire.
A cette époque je ne savais pas que j'étais parti pour plus de cinq ans de ce programme de fous.
Version aussi bien de nuit que de jour. Des sessions de vingt-quatre heures et toujours renouvelables
Encore une fois je m'avouais vaincu, j'avais pensé qu'il suffisait d'être mère pour être maman.
« Être une bonne mère ? C'est se demander ce qu'on a raté. » Élisabeth Badinter
J'étais sur place très tôt le matin. Je n'eus pas à attendre devant l'interphone car le gardien d'immeuble avait bloqué la porte pour sortir ses poubelles. Il faut dire que je possédais la clé de son appartement mais pas la clé pour ouvrir la porte d'entrée de l'immeuble alors qu'Angélique possédait pour sa part les deux. Et Joëlle ? Et Alain ? Je pris le grand ascenseur pour arriver au troisième étage, étonnement il était disponible. J'arrivais devant la porte de l'appartement, je l'ouvris. Rien ne se produisit, j'avouais mon étonnement. Je réessayais mais force est de constater que la porte était bel et bien fermée. On entendait le bruit des clefs à l'intérieur, juste derrière. Ça j'avoue, je ne l'avais pas prévu ! Alors je sonnais... Une fois d'abord, puis deux, puis trois...
Rien. Enfin si, j'entendais, par intermittence, des pas. J'ai sonné à nouveau, encore. Fatigué je me suis assis, par terre, face à la porte. J'ai pensé à Carl Gustav Jung « On ne peut voir la lumière sans ombre, on ne peut percevoir le silence sans le bruit, on ne peut atteindre la sagesse sans la folie ».
Au début je rallumais régulièrement la minuterie, puis de temps et temps. Les téléphones sonnaient, c'était l'infirmière. Ça sonnait chez elle mais personne ne répondait. Ça sonnait dans ma poche, je pris la décision de faire de même. Et régulièrement des pas derrière la porte. J'ai bien pensé sonner comme un fou ou défoncer la porte à coup de pieds mais j'ai eu peur. Folle comme elle était, et il fallait bien l'être pour nous offrir une telle vie, j'ai eu peur qu'elle n'en profite pour me faire interner de force. J'ai mis ma tête dans mes mains, assis presque comme un fœtus et j'ai encore attendu. Ceci a duré peut-être une heure ou plus, difficile à dire. Des pas se promenaient derrière la porte, on sentait une présence. Que faire ? Je suis parti, je devais partir ! J'ai écrit un court message que j'ai glissé sous la porte. Avant de disparaître j'ai récupéré une enveloppe dans ma voiture et j'ai remis l'argent de la veille. Je ne l'ai pas cachetée pour qu'elle ne croit pas que cela soit une quelconque publicité déguisée et je l'ai abandonnée dans sa boîte aux lettres. C'est le dernier rapport que j'ai eu avec cette dame qui aurait dû être ma maman. Nelson Mandela m'accompagne dans ma fuite et déclare entre deux souffles « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j'apprends. »
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 30 Samedi 26 mai.
On trie les papiers ce dimanche.
Après une semaine de repos j'ai récupéré ma voiture pleine de gravier. Ce samedi, je bats des records. J'arrive à Saint Paul, il est huit heures trente. La météo est très incertaine suivant les différents sites. En vérité tout paraît possible. Après mon passage à la boulangerie, je me mets directement au travail. Je sors les sacs de gravier, ils ont été conditionnés par sac de vingt-cinq kilos, et les dispose à certains endroits. Après j'étale le tout avec l'aide d'un râteau et je tasse, et je tasse. Ça rend plutôt pas mal ! Par contre ça m'a pris plus de temps que la première fois, environ une heure. Pendant ce temps il ne pleut pas vraiment, plutôt un crachin. Bref, il ne fait pas beau. Je décide de faire une pause. Je repense à ces papiers récupérés dans la cave de Joëlle. Si je ne me trompe pas je ne devrais pas trouver de papiers bancaires pourtant j'ai peur de ce que je vais trouver. Je pense également à la journée de dimanche, moi qui vais toujours au marché aux puces, je ne suis pas si sûr que cela soit bien judicieux. Si je veux être fin prêt pour mercredi je dois passer du temps pour trier l'ensemble des documents mais aussi ne pas perdre de vue mon croque-morts.
Après réflexion je n'irai pas lundi.
La raison ? J’aurai ainsi le temps de faire les photocopies des factures – au cas où il déchirerait ces dernières – et puis surtout les banques sont souvent fermées le lundi. Je suis sûr qu'il s'en servira comme d'un bon argument. J'aurai l'air con, obligé de rester sur place pour la nuit et pour rien !
Après réflexion je n'irai pas mardi.
La raison ? Cela me donnera le temps de passer à ma banque et en expliquant ma situation – ce serait chouette de retomber sur la même personne à l'accueil – de voir comment réaliser un virement sans problème car il n'est pas question d'accepter un quelconque chèque.
Après réflexion je n'irai peut-être pas mercredi non plus.
La raison ? Je vais retourner voir l'avocat, et celui-ci n'est visible que ce jour-là de la semaine, et cette fois ci je ne parlerai que de surfacturation et ces fameuses factures à la main, en doubles exemplaires avec le même mandataire. Je vais devoir préparer une liste de questions. Ne jamais sous-estimer ses adversaires. Ça fait du boulot mine de rien. Je dois notamment demander à l'avocat quoi faire s'il déchire la facture. Dois-je accepter une facture rayée avec un nouveau prénom, peut-être avec un autre stylo ? Doit-il et peut-il faire la facture à l'identique ou seulement la partie que j'ai payée ? Existe-t-il une date après laquelle on ne peut plus rien ? Bref, les questions sont nombreuses. J'ai pensé également à peaufiner mon plan. J'espère que la première partie va fonctionner, à savoir une nouvelle facture à mon nom, car après je devrais me faire plaisir.
Ai-je déjà parlé de cet homme humble, homme du peuple par excellence, parfois avec un air un peu maladroit et à l'imperméable froissé, le lieutenant Columbo ? Je m'explique. Après réception de la facture et mes remarques sur ces factures faites à la main nous nous dirigerons vers la sortie. Il ouvrira la porte. Je le remercierai en lui serrant la main. Je ferai un pas...Puis d'un coup je monterai ma main au niveau de ma tempe. « J'allais oublier, venez voir... ». Je prendrai la direction du canapé « ...Venez, j'ai un truc à vous montrer ! ». Il refermera la porte, étonné j'imagine et viendra. Entre temps, sur la table, les devis étalés. Cela ne vous fait penser à personne ?
L'homme au cigare mâchouillé et son air débonnaire, ça serait bien si cela pouvait se passer ainsi.
Pour l'heure j'ai décidé de rajouter dans mon sac, spécial pompes funèbres en recherche de véritables factures, une nouvelle carte de téléphone, du Xanax et une paire de lunettes.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 31 Dimanche 27 mai.
Nouvelle rencontre avec l'avocat et les papiers de la mère.
Ma mère est morte il y a un peu plus d'un mois. Absent mon frère et ma nièce se sont occupés de tout. Nous avons reçu une assurance décès pour le financement de l'enterrement. On me dit la somme et je m'exécute. J'attends la facture mais rien ne vient. J'y vais. Il me fait deux factures manuelles. Confiant je repars. Plus tard je vois le même mandataire sur les deux factures.
Entre-temps je fais des devis et là le poteau rose.
J'ai décidé de me faire un pense-bête pour ma rencontre avec l'avocat. J'ai répété dans ma tête, à nombreuses reprises, un résumé de cette aventure et à chaque fois c'était trop long. Alors j'ai écrit un court texte, du côté de la forme, j'y ai enlevé ma sœur pour que ceci paraisse plus simple et j'ai aussi ôté l'épisode du déménagement sauvage. Pour l'heure c'est ce représentant des pompes funèbres que je vise, que je cible. Après ce court texte qui devrait être mon introduction j'ai également prévu des questions et notamment en direction du notaire. La présence des trois possibles héritiers est-elle obligatoire ? Peut-il faire autrement si mon frère et ma nièce disent en chœur « on fait sans lui ».
Sans oublier de préciser que c'est le notaire, là en l'occurrence, de mon frère.
Dimanche je n'ai pas bougé de la maison, je me suis attaqué aux papiers de la mère. J'y ai passé plus de cinq heures, c'est un tel foutoir. J'ai commencé par le classeur. Rien. Uniquement des papiers en rapport avec l'EHPAD et le suivi de sa tutrice pendant ses deux dernières années.
Après j'ai enchaîné par un premier carton...Jusqu'au dernier. J'ai jeté énormément de choses qui ne servaient à rien. Elle archivait par enveloppe. Parfois au sein de ses enveloppes on trouvait de tout, des publicités, des invitations voire des journaux...Au début j'ai jeté tout ce surplus et je me suis retrouvé avec des tas divers tels que eau, retraite, mutuelle, téléphone, loyer, AIMV... Je les ai classés même si je savais leur peu d’intérêt. Aucune trace de papier bancaire. Aucune trace de courrier me concernant hormis cette double feuille recopiée par la mère et qui me laissait sur le cul. Inimaginable ! Aucune trace de message que j'avais envoyé à ma mère, de lettre pour des occasions précises. « Même les souvenirs ça t'as une de ces gueules ». J'ai imaginé la scène de ce pillage. Angélique « J'ai pris une partie des cartons - sachant très bien ce qu'elle a pris – tu récupères le reste maman ? ».Je suis allé jeter deux grands sacs dans les poubelles. Il était près de seize heures, j'ai bu un café. J'ai hésité... Et puis je suis allé récupérer la sacoche. Dans la sacoche j'y ai découvert le parcours militaire puis professionnel du père. Je préfère ne pas en parler.
Dans la sacoche j'y ai découvert les lettres envoyées soi-disant par mon frère mais écrite par ma mère pour décrocher un poste à la ville. On n'était pas loin du harcèlement. Ils écrivaient, enfin elle, aux élus, au Maire, et même au député, et cela chaque année, parfois même plusieurs fois. En bas de page on retrouvait l'écriture de mon frère à travers sa signature. Dans la sacoche j'y ai découvert toutes ses lettres où elle suppliait tel ou tel organisme de lui accorder ça ou-et ça et parfois de la dispenser de payer telle ou telle facture. C'était triste à mourir. J'ai pensé à Françoise.
Dans la sacoche j'y ai découvert les premières fiches de paie d'Alain. Je suppose, sans risque de me tromper, que la mère, avait dû dire les avoir égarées. Alain savait bien sûr que tout ceci était faux mais la mère était ainsi. Parfois, souvent, elle prenait quelque chose, chez vous, de son propre chef bien évidemment et puis voilà, sans commentaire. Gentiment vous faisiez la remarque « Je n'arrive plus à mettre la main sur... ». Et elle vous regardait les yeux dans les yeux « Ah bon, j'étais pas au courant ». On savait, Alain et moi, que c'était faux mais de guerre lasse on laissait tomber. Je crois qu'elle devait en jouir. Et aujourd'hui c'est la petite fille qui demande à jouir.
Je revois cette nièce, lors du tribunal, en train de me soutenir « Je n'ai jamais eu tes comptes en main, tu es fou ? » Et tout ça les yeux dans les yeux. Cela me rappelle quelqu’un, ou plutôt une.
Aujourd'hui, n'est-ce pas elle qui possède tout ?
Quand je pense à cette « meilleure amie », dixit Angélique, je persiste à penser qu'elle partage une chose oui, les gênes et là où il n'y a pas de gêne...Ensemble elles aiment mentir, voler, s’immiscer dans la vie des autres. « Voyez-moi ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et n'en deviennent que plus pauvres -déclarait Nietzsche- Tous veulent accéder au trône ; C'est leur folie ; comme si le bonheur était sur le trône. » Envie de dire « ici, pas d'éducation et pas de morale ».
Tiens en parlant de vol j'en ai découvert un nouveau. D'abord par ma mère puis le temps venu par la nièce et un des neveux j'ai appris encore de nouvelles révélations. Ils avaient récupéré dans ma boîte aux lettres plusieurs courriers et notamment des documents médicaux. C'est ainsi que j'ai découvert que j'avais droit à une rente annuelle suite à un braquage. J'ai commencé la lecture de ce courrier mais le dossier étant très important je l'ai mis de côté pour y revenir plus tard. On parlait de la situation, d'une rente annuelle payée une fois l'an...
Est-ce qu'une suite a été donnée ? Quelqu'un a signé pour moi ? Mais si je ne suis au courant de rien et si je n'ai accès à rien, dois-je considérer ceci comme une mise sous tutelle ?
Je ne suis au courant de rien et pourtant je suis le principal intéressé !
Enfin, dans la sacoche j'y ai découvert également un compartiment sur ma pomme. C'est de là que venait la double feuille écrite par la mère. J'y ai découvert...Non, je préfère ne pas en parler, l'Enfer ! Voilà, j'ai fini. Je jette ainsi près de deux tiers à la poubelle.
Pour le reste, j'attends la suite des événements avant de jeter à nouveau. J'ai vu sur internet Étoile Filante écrire « Nos cicatrices sont la preuve que le passé n'était pas un rêve ».
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 32 Fin mai.
Une journée, presque, de détente.
J'ai choisi d'arrêter mes visites aux pompes funèbres. Je ne dispose plus assez de temps et puis je me dis que ceci me paraît amplement suffisant. Je pense comme Bernard Werber que « L'important n'est pas de convaincre, mais de donner à réfléchir... ». J'ai décidé du programme de la journée : D'abord rendez-vous avez la banque pour des renseignements sur les virements puis faire les différentes photocopies et enfin acheter une nouvelle carte téléphonique. C'est une petite journée. Tant mieux car demain devrait-être mémorable. Comme cette journée s'annonce tranquille je m'autorise à commencer par une visite chez mon bouquiniste. Le livre « Des vies sur un fil » attire mon attention. L'auteure m'est inconnue, Blandine Bricka est rédactrice, animatrice d'ateliers d'écriture. Comme toujours je lis la quatrième de couverture et je suis immédiatement séduit « La vie parfois bouscule, heurte, blesse. Alors qu'on se croyait solide, soudain on vacille, on perd pied, l'horizon s'obscurcit, le fardeau est trop lourd... ». Dix personnes racontent leur vie sur un fil et le goût retrouvé d'exister. Je sais que je ne vais pas le quitter des mains. J'ai hâte de le lire.
Une fois dans le bus qui me dirige vers l'univers des photocopieuses, j'attaque la première histoire.
C'est l'histoire d’Adelina et Ruslam. Ils vivaient ensemble, en couple, en Géorgie. Elle, médecin et lui, chef d'entreprise avec une dizaine de personnes sous ses ordres. Ils étaient heureux.
Ils vivaient très bien dans une maison de plus de cent mètres carrés quand les autorités ont décidé que les Arméniens n'avaient plus le droit de travailler. Adelina et Ruslam étaient Arméniens.
Mais que faire sans travail et donc sans ressource ? On les suit, pas à pas, dans cette aventure. On les suit avec leurs enfants, leur décision de partir puis le périple de ce voyage, les douze mille euros pour les passeurs. La France, enfin. Les quatre mois à vivre dans une voiture, à quatre.
Leur demande d'asile refusée...Les hôtels, les gymnases... Ruslam constate seulement mais sans jamais se plaindre « Peut-être que la porte et la fenêtre d'un bureau ne permettent pas de bien regarder ce qui se passe dans le monde ». En attendant, il est bénévole dans plusieurs associations.
Son souhait ? Qu'Adelina retrouve le sourire « Parfois, quand on boit le café ensemble, on se rappelle ce par quoi on est passés. Finalement, on n'a pas de papiers, mais on vit bien ».
Quelle leçon de vie !
J'arrive à destination, je n'ai pas vu le temps passer.
Voilà les photocopies des factures, des devis, les dernières volontés de la mère sont faits.
Je reprends un nouveau bus, direction la banque. C'est Roselyne et ses deux filles.
Toutes deux ont décidé de se marier avec des personnes étrangères. Toutes deux ont choisi de changer de religion et portent également l'habit traditionnel. Et toutes les deux divorcent, au bout de trois ans, au motif qu'elles ne respectaient pas la famille de leurs époux. Eux, ils ont leurs papiers !
Et Roselyne de préciser « On a beau aimer ses enfants et faire ce qu'on croit le mieux pour eux, ils sont eux-mêmes et ils font leurs choix. Quand on souffre et qu'on cherche trop à comprendre comment les choses arrivent, on s'invente des fausses réponses ». Je ne suis pas encore arrivé à la banque que j'attaque une nouvelle histoire, une nouvelle vie. C'est Laetitia « A 45 ans, je n'ai jamais eu de CDI. Depuis le début de ma vie professionnelle, j'enchaîne les contrats précaires et les périodes de chômage. J'ai rencontré plusieurs personnes qui croyaient en moi. Il me manquait un petit truc que je n'ai pas su trouver » C'est l'arrêt de la banque. Stop !
Deux personnes sont devant moi face à l'accueil de la banque. Mais comme en face elles sont également deux, cela devrait aller assez vite. Face à moi une jeune fille inconnue, peut-être une stagiaire, et une ancienne employée, une dame qui officie depuis près de vingt ans. Plus, peut-être !
J'espère que je vais tomber sur l'ancienne. Par chance c'est ce qui se produit.
J'ai choisi de jouer franc jeu « Voilà, quelqu'un me doit de l'argent et il me propose de me faire un virement. Pour être honnête je ne connais pas, ou peu, ce style de mode de paiement. Pourriez-vous éclairer ma lanterne ? » Pour l'heure elle semble attentive mais rien ne se produit, pas de réaction.
Alors je reprends la parole et interroge « On peut le faire même si c'est une autre banque ?
-Bien sûr.
-Mais je n'ai pas vraiment confiance. Comment ça marche ? »
Dans ses yeux, grands ouverts, je vois le vide. « OHE...OH...O.…o.… » répond l'écho
Très long silence, plusieurs anges passent et repassent.
Gêné j'ajoute « Il faut peut-être présenter un RIB ?
-Oui, c'est ça ». Nouvelle version du néant. On n'aura pas mieux. J'essaye de demander si l'on peut joindre un conseiller, « ou vous, peut-être, au téléphone pour savoir si le virement a bien eu lieu ?
- Non, vous ne pouvez plus joindre l'agence. Par contre vous pouvez appeler un numéro où ils pourront vous répondre. Vous notez, c'est le 089... »
Stop ! C'est un numéro surtaxé. Aucun intérêt sauf celui de perdre son temps. Et bien sûr son argent ! Je sais que je n'ai rien appris d'intéressant et pourtant je la remercie, c'est comme ça.
(Depuis quelques jours, je sens monter une certaine colère en moi.)
Avant de rejoindre mon dernier bus j'achète une carte téléphonique. Dans le bus je repense à la banque... Avec du recul je pense à une chose affreuse. Cette dame, cette ancienne doit faire partie du cercle, non pas privé mais ouvert à tous, qui connaissait la mère. Toute la banque savait pour la procuration et bien sûr tout le monde a gardé le silence. J'ai vraiment été le con ! J'en suis sûr.
Et tout ça à cause d'une mère immature, toxique et plus si aucune affinité. Quel con j'ai été !
Depuis toujours, et bien sûr même durant l'enfance, ma mère dénigrait ses enfants. Parfois ouvertement, parfois méchamment. Quand elle discutait avec ses voisins c'était toujours la même chose « Ma fille a du mal à bien comprendre d'où son placement. Idem pour son grand fils d'où cet isolement et pour le dernier il se bat pour ne pas être le dernier. Oh oui, mes enfants me font faire bien du souci ». Elle disait ça notamment l'été venu, quand les retraités trouvaient un coin à l'ombre pour poser leurs chaises longues, ou pas. Ça discutait ferme et un jour, avec les voisins, elle s'est engueulée et la mère a arrêté de descendre derrière l'immeuble mais certains voisins me l'ont raconté. Peut-être ont-ils été les seuls à comprendre que cette personne ne nous voulait pas du bien.
Tous avaient plus de soixante, sauf la mère qui approchait la quarantaine. Ils connaissaient tous le statut privilégié du père. Ils ont dû comprendre que si la mère voulait vraiment aider ses enfants elle serait partie travailler pour sortir de cette misère. Mais la mère refusait cette réalité alors l'été venu elle restait chez elle à regarder la télévision ou à lire le journal ou autres romans-photos.
J'allais écrire nous, mais c'est faux, moi, je m'ennuyais l'été venu à cette époque. Encore une fois, ça aussi je l'avais oublié. Par envie de voir la mère telle qu'elle était. Rien n'avait changé, hélas.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 33 Fin mai.
Rendez-vous au Palais et explications musclées avec le croque-mort.
Je n'ai pris aucun risque. Hier, j'avais prévu Xanax et somnifère pour tout le monde, et donc moi.
En plus il n'y avait rien du côté de la télévision, idem pour les radios. J'ai fait la nuit du siècle, non j'exagère un peu, mais quand même… J'ai du mal à le concevoir mais en me couchant vers onze heures et en me réveillant vers les six heures j'ai l'impression d'avoir remis les compteurs à zéro. Sept heures de total repos. C'est très rare que je dorme aussi bien. J'ai presque envie de dire à qui veut bien m'entendre « Merci la vie ! ». Et donc à moi. En parlant de vie, après la douche et mes différents cafés, je vérifie le contenu de ma pochette : Les devis d'origine, les deux factures originales et les devis des concurrents. Tout est bon. Il est sept heures trente quand je ferme la porte de mon appartement. J'ai prévu d'être le premier sur la liste.
A huit heures, je suis face aux policiers, je suis prêt à franchir le portique de sécurité. En fait, pour l'heure il n'y a qu'un seul policier. « Vous allez devoir attendre, les avocats ne reçoivent qu'à partir de neuf heures. -Je suis effectivement au courant mais je souhaiterais, prendre, d'ores et déjà un ticket d'appel ». Il me propose d'aller prendre un café à l'extérieur et de revenir ultérieurement. J'insiste sur le ticket et lui dis qu'après, c'est avec plaisir, que je suivrais sa proposition.
Nous tombons d'accord. Je franchis le portique de sécurité du Palais.
Quand j'arrive sur place les lieux paraissent mal éclairés. Le panneau d'affichage qui doit appeler les arrivants n'est même pas allumé et c'est pareil pour la machine qui délivre les tickets.
Je suis plus que très en avance. Je m'assieds. Le temps passe ainsi...
Quand soudain la machine qui délivre les tickets, le panneau d'affichage et la lumière ambiante reviennent à la vie. J'appuie sur la machine pour obtenir le ticket et constate que je suis le premier.
Une personne qui travaille ici et se doutant que je suis en train d'attendre l'avocat commis d'office m'indique où je peux trouver un distributeur de boissons. Je la remercie mais n'en fais aucun cas.
Il faudra attendre près d'une demi-heure pour qu'une nouvelle personne arrive.
Puis une deuxième quelques minutes plus tard.
J'ai repéré depuis mes différentes venues qu'ici tout le monde passe par le même couloir et quand quelqu'un prend la première sur la droite cela signifie que l'avocat prend place. Deux personnes circulent actuellement dans ce couloir mais pas d'avocat à l'horizon. Une fille, blonde, très jeune, arrive au bout du couloir. J'espère que ça ne sera pas elle. Comme beaucoup je me dis que la jeunesse à un atout, ils connaissent très bien les nouvelles lois mais pour l'expérience... Elle prend la première à droite, ouvre le bureau et s'installe. Nous sommes désormais quatre personnes en attente.
« Le numéro un s'il vous plaît ! » Je me lève. Elle s'excuse pour le questionnaire. « Je vous écoute »
J'ai lu le texte que j'avais préparé. Puis j'ai continué en la regardant dans les yeux. Parfois je regardais rapidement mon texte pour voir si je n'avais pas omis une idée, un peu comme le ferait un homme à la tribune d'une quelconque manifestation. Le tout m'a pris moins d'une minute.
J'ai enchaîné par une partie des questions que j'avais préparée... Au total j'ai expliqué le pourquoi de ma venue et mes attentes en moins de deux minutes. Elle a tout de suite compris la situation. Hélas, les nouvelles ne sont pas bonnes. Comme sa consœur elle m'indique, au mieux, un arrangement à l'amiable. Ce monsieur, rien ne lui interdisait une facture manuelle, l’anti-datation pouvait même se comprendre. Une pluie de mauvaises nouvelles... Les policiers ne prendront pas ma plainte, idem pour le procureur. « Alors que faire ? -Vous engagez dans un procès mais dans le dossier il n'y a rien, c'est vide. La meilleure solution serait un arrangement à l'amiable ». Je relis les questions que j'avais préparé. Je les avais prises dans le désordre pour m'adapter au discours de l'avocate et j'ai du mal à m'y retrouver. A celle-là ! Je ressors le devis original « Moi, je n'ai jamais rien signé ». Elle regarde « Mais personne n'a signé sur ce devis. Ça pose un problème. Voyez-vous, monsieur, cela doit-être un de vos arguments ».
Je la remercie. Enfin une bonne nouvelle. Je la bombarde de questions :
« Peut-il refuser ? -Non. -Doit-il refaire la facture ?
-C'est conseillé surtout si vous voulez porter plainte. S'il raye et refait la facture il peut toujours dire que cela a été fait ultérieurement. -Comment aurait-il dû faire ?
-Sortir les factures et mettre les deux noms à hauteur de cinquante pour cent. »
Je sens que le temps nous est compté. Je dois impérativement parler du notaire.
« Ma présence est-elle obligatoire ? -Oui, impossible de faire autrement.
-Mais si mon frère dit : On s'est arrangé entre nous ? -Impossible.
-Je ne vous l'ai pas dit, pour ne pas vous embrouillez, mais c'est le notaire de mon frère ?
-Il est payé pour une tâche, il doit s'y tenir. -Vous connaissez la nature humaine ? ».
Elle sourit. Elle se lève. Je note sur un papier les mots-clés qu'elle m'a donné, à savoir le devis, l'inventaire de la maison et l'abus de confiance. Je la remercie très chaleureusement.
Dans le bus je sais bien que rien n'a changé au sujet des pompes funèbres mais qu'importe je suis déterminé. Au début je me dis même que la seule bonne nouvelle, hormis ma présence obligatoire, c'est surtout cet inventaire que l'on doit faire devant un notaire. Ça c'est une bonne nouvelle !
Puis je pense que ce déménagement a eu lieu il y a bientôt deux ans... Caduc diront certains, dont moi. Voilà j'ai trouvé l'avocate compétente, très à l'écoute mais dans cette histoire j'arrive trop tard.
Il n'y a plus rien à faire. Je vais tenter ce que je considère comme mes deux dernières cartouches, de survie ? La première commence par l'homme des pompes funèbres.
Je vérifie mon sac, avant cette rencontre, que je pense par avance mémorable.
Parti à 12 H 45, j'arrive il n'est pas loin de 14 H. Le temps de rejoindre le magasin, il est l'heure.
Je pousse... Rien. Je tire, ça s'ouvre. Bon début. Une ombre se dessine au loin. Ça doit être lui, super ! Les contours deviennent plus précis, la lumière de l'entrée éclaire cette silhouette.
C'est une jeune fille. Fort sympathique au demeurant. Elle m'informe que son patron ne sera pas là avant 14 H 30. Elle me propose, si je le souhaite, de l'appeler pour le prévenir.
Je décline et lui dit que je repasserai ultérieurement. Je la remercie.
J'ai une demi-heure à tuer. Je décide d'aller voir le parc municipal. Depuis plus de dix ans que je ne m'y suis pas rendu j'ai du mal à le reconnaître, presque tout a changé. Je flâne, je découvre les nombreux jeux pour enfants ainsi que des transats en quête de passants. Des transats ça et là avec une base de béton et la structure principale en bois. Ça donne envie d'un bon bain de soleil, dommage la météo n'est pas d'accord. C'est la première fois que je vois de tels transats. Je trouve l'idée superbe ! On se dit que cela doit être extrêmement agréable.
Le temps change. Maintenant quelques gouttes de pluie tombent alors j'accélère le pas. Il n'est pas loin de 14 H 30 quand je reviens dans le magasin. J'explique à la jeune fille venue à ma rencontre, vu le temps et la pluie, que je préfère l'atteindre à l'intérieur. Elle me propose un café. Je décline l'invitation mais la remercie. Elle rejoint son bureau pendant que j'attends tout près de l'entrée.
J'ai pris place sur l'un des deux fauteuils installés tout près d'une table avec des revues sur différentes maladies dont une en direction du Téléthon. On se croirait dans la salle d'attente d'un médecin. Je suis en face de l'entrée. Impossible de le rater et impossible aussi de me rater, c'est l'effet miroir. Déformant ? Je regarde l'heure il est 14 H39. J'attends. J'attends de pied ferme ! Et puis parfois moins. Je doute. Quelqu'un ouvre la porte, c'est lui.
Les salutations terminées je lui sors mon discours que j'ai répété de nombreuses fois dans ma tête.
« La facture ? Ah bon ? Mais il n'y a aucun problème ! Rappelez-moi...Oui, c'est ça. C'est parce que tout était enregistré au nom de votre frère. Bien sûr, je vais la refaire à votre nom »
On s'installe sur les canapés, une pièce un peu à l'écart. La jeune fille nous suit puis s'installe aussi.
Sur la table basse il pose un tas, soi-disant, de factures. Il récupère la facture et la pose sur ce tas. Puis il prend un effaceur. Je l'arrête aussitôt « Non monsieur, on ne réécrit pas sur une facture. Je souhaite une nouvelle facture ». Il soutient que c'est la même chose mais, à la fin, il s'exécute et recopie la facture. Il me demande mon adresse. Je lui dis de mettre mon nom, mon prénom et la ville. « Mais monsieur je suis obligé... ».
Je lui dis que l'on fera ainsi. Je m'emporte un soupçon je le reconnais. Il refuse.
Je l'oblige et de lui préciser « Je ne veux pas que mon adresse soit communiquée à ma famille et qui plus est à Angélique Jusseron ». Il m'énerve. Il m'énerve tellement que je récupère le courrier, laissé sur cette table basse, que je lui avais envoyé et qu'il avait archivé dans son dossier. Il me parle de secret professionnel. « Secret quoi ? » Je souris. Je me fous de sa gueule et ça se voit et ça je ne le cache pas. Il doit se prendre pour un médecin sans doute la raison de ces brochures sur les maladies en direction des seniors. Au final il accepte et après le tampon et la signature il me tend le tout.
Je sors le double de la facture et je compare. « Voilà qui est parfait. Je vais pouvoir tout archiver ».
Il me raccompagne vers la sortie, ouvre la porte. « Au fait, j'allais oublier - C'est l'homme à la décapotable française, la fameuse 403 de Peugeot. Le policier, lieutenant de son métier, cet homme sans arme mais aux méthodes désarmantes. Columbo, l'anti-héros, Franck de son prénom et son regard, son œil toujours lucide, dans un nouvel épisode – venez-voir... ». Il n'est pas plus étonné que ça contrairement à mes prévisions. Je reviens vers les canapés et notamment la table basse sur laquelle j'étale les devis. La jeune fille qui reste omniprésente se rassoit sur l'un des canapés. Le patron nous rejoint, s'assied et regarde les devis.
Il en prend un premier « Ça ne correspond pas. La chambre froide m'a coûté plus de cinq cent euros. C'est une blague ce prix affiché ? ». Il en prend un deuxième « Oui, j'avoue. Le prix du cercueil premier prix est plus cher ». Il ne pouvait dire autrement, c'est plus du double.
Je ne sais plus s'il en a pris un troisième mais il savait qu'il y avait un problème. Alors il a repoussé les devis vers moi « Chacun choisit son enseigne. On ne force personne. Vous avez trouvé moins cher ailleurs, et alors ? Moi, j'ai fait les choses dans les règles.
-Comment ça dans les règles mais vous prenez les gens pour des cons. Parmi toutes les irrégularités que j'ai pu constater, prenons par exemple le devis, il n'y a aucune signature. »
Il semble, les mots me manquent. « Comment ça pas signé, bien sûr que si ».
Il cherche dans son dossier « Et ça ! ». Il sort un devis que je connais déjà. J'ai du mal à voir...
Deux signatures prennent place, celle de mon frère et une qui m'est inconnue. Après une courte réflexion je me dis qu'il doit s'agir de celle de Bernadette. Je suis sidéré, vidé ! Que faire ?
Je me doute bien que ce document a été signé bien après la cérémonie mais je ne peux plus rien faire. Il a la loi avec lui et nul n'est censé ignorer cette dernière. « Dura Lex, sed lex ».
La loi est dure, mais c'est la loi, non ? Daniel Balavoine, regarde, ils sont devenus fous « Les lois ne font plus les hommes mais quelques hommes font la loi... » J'ai l'impression d'être sur un ring, peut-être que mon entraîneur devrait jeter l'éponge. Je suffoque. Je suis comme une pierre brûlante avec laquelle on essayerait de jongler. Je préfère ne rien dire. J'encaisse ! A quoi bon ?
Et cette jeune fille, le regard baissé, qui n'ouvre jamais la bouche. Je suis dans les cordes !
Il sort son chéquier, enfin la souche, pour me prouver la somme pour la chambre réfrigérée. Bien sûr il ne sort aucune facture correspondante. Je devrais m'en contenter. C'est du très haut foutage de gueule. Du grand art. Je suis complètement déstabilisé, cela ne sert à rien que je reste sur place.
Je dois prendre le temps de réfléchir... Et cette jeune fille... Je m'emporte avant de prendre la direction de la sortie « Vous n'êtes qu'un voleur ! C'est de l'abus de confiance. Mon garçon nos chemins commencent tout juste de se croiser. Vous n'avez pas fini d'entendre parler de moi ! » J'emploie plusieurs fois les mots voleurs et mon garçon, il n'apprécie pas.
« On n'a pas élevé les porcs ensemble » rétorque-t-il. Je pourrais lui dire « bien sûr les porcs vous connaissez, hein ? » mais je n'ai rien dit. J'ai pris la porte, mon sentiment n'avait pas évolué, la sidération. J'ai pris le bus tel un zombie. C'est sûr, je n'avais pas prévu ça !
Il est à peine plus de quinze heures, je suis déboussolé. Normalement je devrais appeler Joëlle à dix-sept heures. J'ai surtout envie de ne rien faire. Pas envie de traîner dans les rues en attendant l'heure dite. Je pense, à l'image de Sully Prudhomme, que « La vie n'est qu'un long rêve dont la mort nous réveille ». Je rentre chez moi. Je repense à cette rencontre. Quand je pense qu'il s'est même permis de me dire, l'air dédaigneux. « Dans ce cas-là, rendez-vous au tribunal ! » Je pense aussi à Joëlle. Je me dis que si je ne le fais pas aujourd'hui je devrais le faire demain… Une heure plus tard, je change de bus, direction le point phone. J'ai noté sur un bout de papier : Prendre rendez-vous pour la semaine prochaine, avec son mari si elle veut et Angélique pour qu'elle rende les papiers.
Ça sonne. Ça sonne. Ça sonne. Ça sonne. Ça sonne.
« Oui, c'est moi. Je t'appelle comme convenu. J'ai rangé les papiers, c'est du néant : AIMV, Mutuelle et j'en passe. Je dois te voir la semaine prochaine, c'est important.
-Pourquoi ? -Pourquoi ? Parce que rien ne va.
-Mais à quel niveau ? -Mais l'enterrement de la mère, c'est du grand n'importe quoi. Et puis Angélique tu lui dis de se bouger pour les papiers. J'attends toujours pour les papiers bancaires.
-Mais elle n'a plus rien. -Tu me prends vraiment pour un con, je sais qu'Angélique a plein de cartons sur ça mais aussi des papiers personnels. De quel droit ? A moins qu'elle ne les ait pas ouverts ? De toute manière je sais qu'elle les a, c'est une certitude ! Récupère-les, je perds patience. Dis-lui de se bouger, merde ! ». Je me rends bien compte que je suis en train de m'énerver alors j'essaye de me calmer. Je conviens, avec elle, d'un nouveau rendez-vous. Lundi, à seize heures, devant les pompiers. Je la remercie et raccroche. Quand je passe à la caisse du point phone j'ai la confirmation que l'appel a été très long. Et donc très cher. Je rentre chez moi.
(Depuis quelques jours je sens monter en moi une colère, je n'arrive pas à l'analyser.)
Dans le bus du retour, enfin la première correspondance, je m'en veux de mettre emporté avec Joëlle et puis parfois je me dis aussi que cela servira peut-être à quelque chose. Je ne m'étais pas trompé en parlant de journée mémorable, une sacrée journée en effet. Nouvelle correspondance, le bus est presque bondé quand monte une personne sérieusement alcoolisée. Un homme, ou jeune homme, d'une trentaine d'années. « Ouais, les flics moi je les emmerde, sale race... Fils de pute ! »
Le foute-merde par excellence. Il semble alcoolisé et violent. Il s'en prend à quelqu'un mais d'où je suis je ne vois rien. Puis il marche à nouveau, l'air perdu. Une asiatique décide de changer de place, elle s'éloigne en tête de ligne. Elle était assise, là, à côté de moi. Monsieur vient s'asseoir à mes côtés, on dirait qu'il se calme... Puis il prend la tête entre ses mains, le regard en direction du sol « Ouais ma mère c'est une pute. Elle m'a fait comme on fait un pet, je suis une merde. Je suis un enfant de pute » Personne n'ose parler. Il a toujours la tête dans ses mains. On dirait qu'il pleure.
Je l'écoute dans ce silence. Il essaye de ne pas faire de bruit mais je l'entends. Dans ses pleurs je l'entends dire, presque inaudible « Ma mère est morte. Ouais c'était peut-être une pute mais aujourd'hui plus personne n'y pense. Tout le monde s'en fout ! C'est dégueulasse ! ».
Avant de relever la tête il passe sa main sur ses yeux… C'est là qu'il descend...
Je le regarde disparaître au loin. Nietzsche s'installe à mes côtés « Quoi ? Un grand homme ? Je ne vois là que le comédien de son propre idéal. »
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 34 Parce qu'ils n'étaient pas là.
A la recherche de véritables parents.
Une mère ça vous entraîne toujours vers la mort, c'est logique. En même temps que l'on donne la vie on enclenche le processus. Mais quel intérêt de donner la vie dans de telles conditions ?
Dès ma toute jeune enfance j'ai eu ce sentiment de honte. Chaque fois que je croisais les parents de mes petits camarades j'avais toujours droit à « Et tes parents, ils font quoi ? ».
Je bredouillais un texte auquel moi-même je ne croyais pas.
Quand j'étais à l'école primaire j'étais fasciné par les élèves qui, autour du cou, portaient la clef de leur maison ou de leur appartement. Pour moi c'était un signe de liberté et de confiance. Ces parents là les responsabilisaient. Chez moi tout était interdit avec des parents omniprésents. Pourtant j'ai toujours excusé mes parents, tenté de vivre malgré tout. Faire comme si ceci était normal.
La honte était à l'extérieur de la famille mais aussi en son sein. Une honte teintée de violences verbales ininterrompues. Avec le temps on fait tout pour oublier et pardonner. Le pire c'est qu'on y arrive. Et puis quand on est jeune on croit toujours que vieillesse rime avec sagesse. « L'expérience prouve que celui qui n'a jamais confiance en personne ne sera jamais déçu » soulignait Léonard de Vinci. On croit qu'avec le temps on change, on évolue, on se bonifie. C'est faux, rien ne change.
Je me souviens, à l'époque, c'est Alain qui essuyait les plâtres. Le matin, de très bonne heure elle lui téléphonait, attendait son passage devant son palier puis son retour du travail. Après, Alain, à peine rentré, un jogging et une douche plus loin, il devait amener la mère faire un tour. Une mère ne devrait pas faire ça.Ça s'appelle respecter l'autre. Elle vivait en réalité à travers les autres, elle vivait par procuration et l'autre pourtant n'avait aucune importance. L'autre, c'était mon frère, puis moi.
Un jour, chez ma mère, je vis les mains de mon frère. Des cloques et des crevasses en veux-tu en voilà. D'après la mère c'était à cause du travail en extérieur, le médecin avait prescrit une pommade.
Aujourd'hui je sais que c'est faux. C'était une réaction à tout ce qu'il vivait au quotidien.
Plus tard, quand ce fut mon tour, j'ai eu de l'eczéma sur les pieds. Il faut bien que ça sorte quelque part. Avec du recul je me dis même qu'elle en était méchante, mauvaise.
Un exemple. J'avais appris, suite à la lecture d'un article, que tous les cinq ans vous pouviez demander un déambulateur avec une prise en charge totale de la Sécurité Sociale. Je lui en ai parlé puis je l'ai commandé. Un déambulateur ça prend de la place et le mieux fut de se séparer de l'ancien. Je me souviens lui avoir dit « Je connais quelqu'un qui pourrait être intéressé. Je t'en débarrasse ? ». Il n'y avait aucune connotation mercantile dans mes dires, juste en faire profiter quelqu'un qui en aurait besoin. Elle m'a répondu un NON, ferme et définitif. Aucun dialogue possible. Elle a entassé l'ancien dans sa pièce du fond, c'est très bête mais c'est ainsi.
Ne serait-ce point la voix d'Albert que j'entends au loin ? « Il n'existe que deux choses infinies, l'univers et la bêtise humaine...Mais pour l'univers, je n'ai pas de certitudes absolues »
Des exemples ainsi je pourrais en trouver de dizaines, des centaines. J'ai tout fait pour les oublier pourtant certains m'ont choqué. C'est elle qui a tout fait pour que je ne sois pas présent à certains événements, des histoires à ne plus finir que je préfère garder pour moi.
Même quand je croyais créer un dialogue, dialogue que je pensais sincère, ça partait sur des bases bancales. Un jour elle m'avouait avoir passé le permis de conduire, c'était quand « elle vivait » avec Alain. Bien sûr personne ne m'en a jamais parlé. Famille de … Pas même Alain !?! Elle avait dû réussir le code je suppose mais pas la conduite alors je lui ai parlé de voiture sans permis. Ainsi pas la peine de repasser un nouvel examen, en plus le code ne devait plus être valable. L'expérience des leçons de conduite, sans oublier les règles du code, ferait que la chose serait vite entendue. La mère qui passe le permis ? Mais c'est du grand n'importe quoi. En fait cela remonte à plus de vingt ans. J'avais senti le désarroi de mon frère. Il était devenu trop dépendant de ma mère. Il était vraiment à son service, comme un homme à tout faire mais non rémunéré et sans limite d'heures. Il vivait à travers elle et lui il s'oubliait. Alors j'ai eu une idée...Je sentais qu'il s'ennuyait dans cette vie, il lui fallait un but. J'ai pensé que tout ce temps pouvait être canalisé et surtout apporter non seulement un bien être à travers l'apprentissage de la conduite et une certaine indépendance mais aussi une reconnaissance en décrochant de ce fait son premier diplôme. Certes j'avais tout à fait conscience de la difficulté mais comme je l'ai toujours pensé, pour moi, mon frère n'a jamais été un imbécile.
Quand j'ai proposé ça à mon frère j'ai bien vu ses yeux briller. J'ai vu également dans ses yeux ses interrogations. Il n'avait pas confiance, syndrome de la mère.
Alors je l'ai motivé. J'ai argumenté. La mère paraissait sceptique, pour ne pas dire plus. Ce scepticisme sera partagé plus tard par d'autres personnes, les Jusseron en premier lieu. J'ai persisté et signé « Si tu travailles dessus, c'est sûr, tu l'auras ». Je ne savais pas, en ces temps, que mon frère ne savait pas lire. La chose n'en est que plus belle. En réalité je suppose, sans trop de risque de me tromper, que c'est la mère qui devait lui faire la lecture et à lui de tout retenir. C'est sûr, c'est bien plus difficile. La première fois il a raté la conduite...Je me suis fait engueuler. C'est une des rares fois où j'ai vu Alain ainsi « Ouais, tu veux que j'use ainsi tout mon fric... » La deuxième, tranquille ! Voilà pourquoi elle l'avait passé. Elle était aussi capable que son fils, non ? Et bien non !
Manque totale de confiance en soi, mission impossible !
J'ai cherché dans les petites annonces, j'ai trouvé une voiture, sans permis, pas trop chère.
Avec Alain nous sommes allés la chercher, une des dernières vraies rencontres avec mon frère.
Je lui ai donné des dizaines et des dizaines d'heures de conduite. J'ai tout de suite vu qu'elle avait peur mais je n'ai rien dit. Je voulais lui donner confiance même si parfois j'ai eu de sacrées peurs.
Je l'emmenais à quelques kilomètres de là, dans une zone industrielle quasiment déserte.
J'avais choisi un circuit qui comportait, sur un peu plus de cinq cent mètres, une côte, le passage d'un rond-point et la descente avec pour se remettre dans le sens de la marche, une marche arrière.
J'ai souvenir d'un printemps puis d'un été où il faisait beau. Je croyais que nous échangions mais... Après je ramenais la voiture chez ma mère. Je lui ai dit de se lancer tout en étant bien sûr vigilante. Elle ne l'a jamais fait. Cette voiture avait été achetée pour qu'elle se sente plus libre, indépendante, pour qu'elle puisse faire ses courses notamment mais elle n'est jamais rentrée seule à l'intérieur.
Puis un jour elle m'a téléphoné. Des voisins parlaient de cette voiture sans permis. Elle prenait de la place sur un parking déjà encombré. Alors je suis venu déplacer la voiture. Je sais, je n'aurai pas dû. Qui a dit trop bon...J'aurai dû dire à ma mère de faire le nécessaire mais elle faisait son regard de cocker, de chien battu. J'ai changé la voiture deux fois par mois à partir de ce jour ! C'est fou quand j'y repense mais je croyais bien faire, j'essayais de faire plaisir à ma mère. J'ai trimballé ma mère pendant plusieurs années. A la fin la voiture avait bien souffert et j'ai demandé au mari de ma sœur, Joëlle n'a jamais passé le permis ni même un quelconque autre examen, s'il pouvait me remorquer dans un garage tout proche... Je leur ai demandé car ils habitaient l'immeuble juste en dessous. En fait, c'est ma mère qui a fait l'intermédiaire. J'ai vite compris, d'après ses dires, qu'il ne fallait rien espérer de ce côté-là. Ma sœur aurait dit « Il ne peut pas à cause de son travail et puis il s'est fait mal au dos et puis... » J'en ai voulu à ma sœur mais était-ce bien la réalité ? Et en parlant de réalité est-ce qu'Alain a vraiment dit « Dis à mon frère que, s'il le veut, je lui donne tout ce qui est chez la mère s'il s'occupe seul du déménagement ». J'ai trouvé ceci dégueulasse mais, ça, je ne le saurais sûrement jamais. Il faut savoir prendre ses distances et sortir du giron maternel, j'ai peur de m'y être perdu un peu, beaucoup, passionnément, à la folie...
« On parle beaucoup trop aux enfants du passé et pas assez de l'avenir. C'est à dire trop des autres et pas assez d'eux-mêmes » aurait pu dire l'homme qui était contre les femmes, tout contre. Sacha G.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 35 Début juin
Un drôle d'appel et mes interrogations de se poursuivre.
Hier, j'ai eu comme une surprise. C'était la fin de la journée, j'allais fermer mon téléphone quand je vois s'afficher deux messages en absence. Bizarre ! Ce matin rien ne le signalait et durant toute la journée mon téléphone est resté à côté de moi. J'ai souvenir d'avoir répondu à un appel mais le reste du temps il était en mode silence...Bizarre !
J'interroge le répondeur. Premier appel, aussitôt ça raccroche. Deuxième appel « Allô c'est l'Alain. La Joëlle elle ne peut pas lundi. Elle peut le jeudi à seize heures devant la caserne des pompiers. Pour les papiers que t'as demandé, ils ont tout balancé...Allez... »
La bizarrerie de la chose, outre l'appel lui-même et son contenu, c'est que ce dernier a été enregistré la veille à dix-neuf heures. Et ceci n'apparaît qu'aujourd'hui, en fin de journée.
Je me remémore un appel d'Alain il y a de cela quelques années. L'époque où j'avais retrouvé cette pierre tombale totalement fendue. Ne souhaitant pas tomber sur moi il était passé directement sur le répondeur, le tout sans aucune sonnerie. Je sais la chose possible. Je l'avais oublié. A-t-il fait de même ? Est-il passé par Angélique ? Mais comment expliquer ce décalage ? Possible ? Peut-être ? Moi et la téléphonie, ça fait deux ! Que penser de tout ça ? « La famille est un ensemble de gens qui se défendent en bloc et s'attaquent en particulier » aurait pu dire Diane de Beausacq. Moi j'avais une version légèrement différente. J'étais le particulier, la particule, en face de moi, un bloc.
Au début j'ai trouvé normal que Joëlle appelle Alain. En effet, elle n'avait pas d'autres solutions pour me joindre, rapidement j'entends. Quoique... Mais partant de là, on devinait facilement qu'elle possédait donc son numéro. En vérité depuis toujours, c'est ainsi qu'elle l'a appelé quand la mère partait pour son grand voyage. Mais alors pourquoi sur les papiers du jugement du tribunal apparaît son adresse et aucun numéro de téléphone ? Pas la peine d’aller plus loin, c'est moi la cause, l'indésirable, le vilain petit canard. Je sais bien que l'épisode du bus et nos deux dernières rencontres ne jouent pas en ma faveur. C'est normal, c'est ma faute, ma très grande faute. Aujourd'hui je me demande depuis quand mon frère me prend pour un imbécile ? Depuis le décès du père ? Bien avant encore ? Toujours ? Non, je sais que ce n'est pas depuis toujours...Mais bien longtemps... « Dans toutes les larmes s'attarde un espoir » affirmait Simone de Beauvoir mais je n'ai plus de larme, je crois. Une thérapeute connue disait « que les larmes sont comme des points de suture sur nos souffrances » Serait-ce devenu de la haine ? Fait-il parti d'un quelconque complot ?
Je repense au courrier que j'ai envoyé il y a de cela un an et aucune réponse. La pierre tombale et personne pour m'aider financièrement alors que je suis, et de loin, le plus pauvre. De mes interrogations nombreuses quant à ce vidage d'appartement et encore une fois, pas de réponse.
Ça fait beaucoup, non ? Il y a Alain, certes, mais aussi tout le reste. Ça se bouscule dans ma tête sans aucun ordre. Il y a la scène avec Joëlle et son mari. Il y a la voiture garée devant la caserne des pompiers. Elle était là, stationnée devant une haie de végétaux, le coffre grand ouvert. Impossible, même si je l'avais prévu, de connaître l'immatriculation du véhicule. Je crois qu'elle était de couleur grise et encore je ne suis sûr de rien. Je ne reconnaîtrais même pas le modèle. J'étais tellement fatigué, un mort-vivant. Il y a Angélique que mon frère et sa femme semblent prendre comme une personne très intelligente. Un peu plus et elle aurait le statut de sainte « C'est elle qui s'est occupée de tout ! ...C'est grâce à elle que nous avons eu des prix... »
Des prix, mais quelle fumisterie. Les pauvres. Mon pauvre frère s'y savait.
Depuis toujours il a été la victime de la famille Jusseron et justement d’Angélique, c'est elle qu'on envoyait au feu. Aujourd'hui encore d'ailleurs. Parfois Teddy. Je m'explique.
Son père allait récupérer au Secours Populaire, à la Croix Rouge ou Emmaüs des vêtements.
Parfois on les lui donnait et parfois on lui vendait le tout à un prix dérisoire. C'est là qu'Angélique entrait en scène. Son père lui disait « Tiens, prends ces pantalons et autres pull-overs ils doivent aller à Alain. Tu lui dis bien que c'est de la marque. J'en demande cent francs – c'était très cher - mais si tu peux négocier plus, tu gardes la différence. » Et à chaque fois Angélique refourguait le tout à Alain. Mais Alain ne fut pas la seule victime, moi aussi j'y ai eu droit. Pas pour les vêtements mais pour l'achat d'un trente-trois tours. Un album avec deux disques dont l'une des faces était tout bonnement peinte. On aurait dit que quelqu'un avait essuyé ses pinceaux. Je ne sais plus si Angélique était aux manettes ou son père mais au final je l'ai quand même acheté, cher. J'ai fait confiance « tu verras ça n'empêche pas de l'écouter » et comme je n'avais pas d'électrophone pour vérifier... Plus tard, bien plus tard, j'ai constaté que la face était inécoutable et pour les trois autres faces le son était dégueulasse. Des crépitements de partout ! Inaudible en réalité. Ils avaient dû « acheter » ça à Emmaüs. Ou le trouver à la poubelle, peut-être.
Pour Alain je le sais car à l'époque où ses coups de fils pouvaient durer plusieurs heures, au moins deux, elle était bien obligée de parler et parfois elle oubliait les gens qu'elle avait face à elle. Je crois qu'il y avait surtout beaucoup de mépris du style « Ouais, il ne comprendra pas de toute façon »
En réalité, je savais depuis bien longtemps, qu’Angélique me prenait pour un con, idem pour mon frère. J’en avais pleinement conscience, pas mon frère. C’était là la différence..
Et un jour, presque naturellement elle m'avait avoué « Ce jour-là, je lui ai carrément vendu cent trente francs, tu t'imagines »
Mais revenons dans notre toujours triste réalité et cette liste de « Il y a.… ». Il y a ce rendez-vous à la caserne des pompiers alors qu'ils habitent à côté. Ils pensent que je n'ai pas compris que près de la moitié des meubles, bibelots sont chez elle. Ils me prennent vraiment pour un con.
Il y a les propos de ce patron alors que deux de tension avait disparu « Les messes sont effectivement payantes. Par contre, vous commettez une erreur. Dans l'église où vous souhaitez un dernier hommage – il s'agit en réalité d'une salle appelée paroisse mais c'est pareil – ce n'est pas deux cents euros mais cent trente ». Je pourrais vérifier cette information, encore un mensonge de plus, mais je n'en ai plus la force ni le courage. A quoi bon ?
Et puis il y a le futur enterrement de ma sœur. Une place toute trouvée. Sûrement la dernière de libre, avec les grands parents. Et hop, dans la boite. Et son mari ? Séparés dans la mort ? Et moi ? Qu'est-ce que l'on va bien pouvoir faire de moi, de ma dépouille ? Je me sens en trop. Heureusement que je n'en ai que faire... mais quand même. Les graviers me paraissent lointains, trop... Je vois plutôt un immense feu, une urne et du vent. Il y a de cela bien longtemps j'avais expliqué à Angélique « Prenez le moins cher. Si c'est la crémation ça m'ira très bien. Mes cendres ? Jetez-les au-dessus d'une décharge publique ce sera un bon résumé ». Après m'avoir pris au mot pour le tribunal je verrai bien la chose ainsi. On est dans l'ambiance, non ?
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 36 Début juin
Entre les tombes, je m'interroge toujours.
Parfois je me dis que je devrais me rendre au cimetière. Un jour baigné de soleil ou un jour de pluie, qu'importe ! Peu me chaut ! Mais quelle importance, quelle signification à un tel recueillement.
Quand je pense à autrefois, enfant de moins de dix ans, je nous revois, le dimanche parfois, à des dates bien précises escaladant une montagne. Nous grimpions sur les lacets de cette énorme colline avant de rejoindre le cimetière. Entre les lacets on trouvait toujours un banc pour pouvoir se reposer un peu et on repartait de plus belle. Moi, il y a un truc qui m'a toujours étonné. Quand je pense cimetière je pense recueillement. Un moment privilégié avec le défunt. Dans ma famille on montait toujours avec tout un attirail : Une très grande balayette, une éponge, des torchons, une bassine... On était en quelque sorte comme un convoi exceptionnel, sans moteur.
Quand on arrivait près de la tombe personne ne priait.
La mère enlevait les plaques et autres fleurs en plastique ou en tissus et c'était parti pour un grand balayage. L'un de nous, à moins que ce ne soit le père, allait remplir la bassine près d'un des points d'eau et c'était reparti pour l'éponge. Après la mère jetait l'eau de la bassine, plus le contenu d'eau d'une bouteille ou d'un arrosoir, sur la pierre tombale. Nous, on attendait, un peu, parfois beaucoup.
Les minutes des enfants ne sont pas les mêmes que celles des adultes. Et ça je le savais, enfin j'en ai eu confirmation, suite à une exposition sur le troisième âge. C'est bizarre on pourrait penser à l'école et bien non c'était lors d'un séjour en colonies. Je me souviens, c'était à l'extérieur, dans un parc, il y avait plein de panneaux et sur l'un d'eux je me souviens m'y être beaucoup attardé. Il y était noté, de mémoire, qu'entre un nouveau-né et une personne âgée le temps défilait quatre-vingt fois plus rapidement. Ça m'avait sidéré ! J'avais bien conscience de la chose mais pas à un tel niveau.
Les gens oublient cette distanciation du temps. Le font-ils par habitude, mauvaise habitude ?
Puis, on finissait par un coup de torchon, enfin la mère. Nous, on attendait en rang d'oignons.
Après la mère rangeait tout, d'un côté la balayette, l'éponge, les torchons et la bassine et de l'autre les plaques et autres fleurs revenaient à la vie sur une pierre désormais propre. Enfin, elle rejoignait nos rangs et pendant quelques secondes nous baissions la tête. Nous étions en plein recueillement. Ce qui m'étonnait surtout c'était le déroulement des faits. La mère nettoyait l'équivalent d'un bon quart d'heure et le recueillement lui prenait une dizaine de secondes. Et je suis large !
Je me suis souvent demandé à quoi ils pouvaient bien penser en si peu de temps.
A rien je crois. « Voilà, le cimetière c'est fait » devaient-ils penser, non ?
Les cimetières ce n'est pas trop mon truc. Je n'y vais jamais ! Pour l'enterrement du père, de mon oncle, de ma tante et aujourd'hui face à ma mère sinon le reste du temps peu de chance de m'y trouver. Non, aucune chance. En près d'un demi-siècle je n'y suis allé qu'une seule fois de mon plein gré. Peut-être celle de trop ? Je ne sais plus si c'était à Prague ou à Budapest mais un jour j'ai rencontré un homme peu commun. Nous voyagions ensemble et nous discutions fort courtoisement.
Je lui demande ce qu'il est venu chercher, ou rechercher dans cette ville où nous nous rendons.
A ma grande surprise il me parle de cimetières « C'est la première chose que je fais quand j'arrive dans une nouvelle ville » J'avoue ma surprise voire même plus, choqué serait plus juste.
Je m'entends lui dire « Mais c'est un peu malsain, non ? »
« Au contraire il n'y a rien de malsain. C'est votre façon de penser... C'est un lieu de rencontre. Une autre manière de voyager dans la ville et à travers le temps ». Ce jour-là, cela m'avait fait un peu peur. Nous nous sommes séparés pas très loin du cimetière. Je l'ai imaginé errer à travers les allées.
Puis un jour, bien plus tard, j'ai repensé à lui. J'avais, il est vrai, le moral à zéro alors pourquoi pas un voyage dans le temps et l'espace. J'ai déambulé à travers les allées, au milieu des tombes.
Quand je voyais des enfants, j'avais mal. Là, il y en avait un, il avait treize ans. A-t-il souffert ?
Au hasard des tombes, un prénom : Andreï. Ce dernier me ramène à ce physicien russe Andreï Linde qui expliquait que notre monde ne serait qu'une petite bulle dans un méta-univers composé d'une infinité d'autres bulles. Puis un autre prénom peu commun, Hugh. J'ai connu un Hugh, mais, là, je pense à cet autre physicien américain, Hugh Everett, qui pensait pour sa part que l'univers se subdivisait en deux chaque fois qu'il y aurait choix ou décision, d'où une variété infinie d'univers. Comme un voyage dans l'espace. Cela relativise, non ?
Consciemment ou inconsciemment je me dirige vers la seule tombe que je connaisse. Je n'avais pas choisi le cimetière en haut de la colline où étaient mes grands-parents du côté maternel mais le plus pratique, avec le bus qui s'arrête juste devant, celui de la famille du père.
Quand je suis arrivé devant la tombe j'ai vu les dégâts, je les ai surtout constatés. La pierre s'était fendue sur toute la longueur. Dans la crevasse on voyait la terre remonter. On ne pouvait pas laisser en l'état, non ? Alors j'en ai parlé à ma sœur et à mon frère.
J'ai proposé de diviser la facture en quatre. Joëlle et Alain pour chacun une part et moi pour payer le reste. Résultats des courses : J'ai fait un chèque. Tout seul, comme un grand.
Ça coûte cher la visite au cimetière, non ? Angélique a surveillé les travaux, moi je travaillais.
Samedi passé je suis allé à Saint Paul.
Il y avait une dame, la soixantaine, avec de très belles roses qui attendait le car. Elles étaient drôlement belles ses roses : Du rouge comme l'auraient représenté les impressionnistes, par petites touches, floues de près et si nettes de loin, sur un fond blanc. Une pure merveille !
Je me suis dit que cette dame avait beaucoup de chance. On devinait à travers ses roses une véritable déclaration d'amour. Le rouge pour le sang, la passion et le blanc pour la pureté, l'innocence. Je me suis assis deux rangs en retrait et je la voyais en train d'arranger son bouquet.
Quand la dame au bouquet demanda à une autre dame située un peu plus loin sur la même lignée.
« Vous n'auriez pas une paire de ciseaux ? - La dame répondit par la négative – C'était pour couper la tige de mes roses. Mon fleuriste a oublié de le faire. C'est dommage, je vais les déposer au cimetière et ainsi elles auraient duré plus longtemps »
Tiges et fleurs comprises ce bouquet approchait en taille les cinquante centimètres. Tout était beauté et élégance. Je me suis dit qu'elle devait beaucoup aimer la personne. Un mari, un père, un frère, un enfant ? Ou une mère, ou une sœur ? Une amie, un ami ? Une chose est certaine, elle l'aimait.
Arrivée à Saint Paul, je n'ai presque rien fait. Je suis arrivé vers dix heures et à treize heures je rejoignais ma voiture pour rentrer chez moi.
Je devrais appeler Joëlle. Je devrais le faire pour confirmer le rendez-vous de demain. Le problème ? Je n'en ai aucune envie. A quoi cela peut-il bien servir ? J'ai l'impression d'être dans un monde de mauvaise foi, d'hypocrisie. Pareil pour ce patron des pompes funèbres. Quand j'ai franchi la porte lors de notre dernière rencontre j'avais affirmé « Vous n'êtes qu'un voleur. C'est de l'abus de confiance. Mon garçon, nos chemins commencent juste à se croiser. Vous n'avez pas fini d'entendre parler de moi... » A cet instant précis de l'histoire j'étais sûr que je serai là le lendemain, puis après et après... J'avais même prévu d'être présent lors d'enterrement. J'imaginais très bien la scène, les scènes. Aujourd'hui cela fait pile une semaine et je n'ai aucune solution. Je m'avoue vaincu. Vaincu par la famille, vaincu par ce monsieur. Je revois les images de la mise en bière. Ce cercueil premier prix, ce visage bouffi, ses cheveux longs, trop longs, tellement longs. Ses cheveux blancs, jaunes et sales. Personne n'avait pensé à la recoiffer. Je n'ai rien dit. Je devine cette éternelle robe bleue qu'elle avait à longueur de journée. Cette robe que soi-disant tout le monde cherchait. Secret de polichinelle en vérité ! Plus tard, au cimetière, cette urne offerte...J'ai compris pourquoi... Plus tard...Trop tard. L'urne était gracieusement offerte...et fendue. Je ne suis même pas certain que l'urne ait une quelconque plaque d'identité. Un véritable enterrement de pauvre.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 37 Début juin.
Rencontre avec ma conseillère, première.
Je n'arrive pas à reprendre le dessus. Au réveil les voix sont revenues, le soir à l'endormissement aussi. Et dans la journée...Cela devient de plus en plus présent.
Il y a la mère bien sûr mais aussi ceux, je devrais plutôt l'écrire au féminin, que je nomme le complot, à savoir ce duo de folles, Joëlle et l'avare. Tiens, salut Molière ! Et salut Corneille !
Vendredi, un peu avant huit heures du matin, j'ai rencontré, par hasard, ma conseillère Pôle Emploi.
Nous partagions le même moyen de transport et dans le bus nous avons engagé la discussion.
Comme je dispose de pas mal de temps je l'ai même accompagné à son travail. On a discuté dans la rue, je n'ai pas voulu rentrer dans les locaux pour parler de l'enterrement et de ses suites, et au final j'ai quand même tout déballé. Cela m'a fait du bien. J'ai parlé de ce déménagement sauvage, de mon frère qui voulait la paix avant toute chose, du prix de l'enterrement, de l'avocat, des pompes funèbres, des devis et pour couronner le tout du notaire de ma sœur et de mes craintes. Elle m'a conseillé de rentrer en contact avec le notaire. De ne pas baisser les bras, reprendre rendez-vous avec la famille... Mais je n'ai plus la force j'ai seulement conclu « Vous savez même le mec des pompes funèbres m'a dit qu'il n'avait pas peur d'aller devant les tribunaux alors aujourd'hui je vais bêtement attendre. Attendre d'être convoqué par ce notaire et quand mon frère, cela devrait se passer ainsi, m'appellera je dirai seulement, non je dois parler à Joëlle avant toute chose ».
J'ai décidé que c'était fini d'aller à droite, à gauche pour honorer mes rendez-vous désormais ceux-ci se dérouleront dans ma ville. Je leur ferais comprendre que sans la remise en question du partage, pas de notaire. Je ferais de même pour la surfacturation. Et puis, histoire d'emmerder ce monde pas très beau, je dirais à chacun mes dernières volontés. Le problème c'est que personne ne peut me garantir un quelconque résultat. Malgré tout, pour bien mettre la zizanie je déclarerais solennellement mon souhait d'être enterré...Avec mes grands-parents maternelles. J'ai l'impression que je vais couper l'herbe sous le pied de certaines. Ce duo du diable semble avoir pensé à tout, elles aiment trop l'argent. Je suis sûr qu'elles se sont déjà renseignées sur le nombre de place disponible. Avec elles il n’y a pas de petites économies. Je suis sûr que s'il reste une place ce sera pour elle. Je suis sûr que s'il reste deux places...Pour elle et son mari. Je suis presque certain qu'il reste deux places. Oui, elles ont vraiment pensé à tout mais elles ont oublié une chose. Même si je suis le plus jeune, je suis sûr de partir en premier. Bien avant Joëlle et Alain. Mais tiendra-t-on compte de mes volontés ? Je ne miserais pas grand-chose dessus...Pour voir à la rigueur. Je me dis que c'est Marie Sabine Roger qui a raison « Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. Plus le temps passe, plus on est ligoté, bâillonné, serré dans une gangue. Incapable de bouger, de parler. D'exister ».
Samedi j'ai récupéré ma voiture avec mes sacs de gravier.
Depuis bien longtemps je fais des journées hyper light à la maison. Je devrais revoir la fuite du toit, c'était du provisoire, mais je n'en ai pas le courage. Et puis la météo se veut pluvieuse.
En fait je n'ai plus la force de mettre en route un nouveau chantier. Parfois, je fais une petite bricole.
Cela fait plus de trois semaines que je ne remonte que les samedis.
Ma seule occupation c'est préparer le terrain, en virant les grosses pierres notamment puis en tassant avant de déposer les graviers. Le pire c'est que j'aime bien le faire mais comme je ne charge que peu de sacs j'avance à petite vitesse. Je suis mal organisé, je le sais. Le coffre de la voiture y est pour beaucoup. Son inaccessibilité surtout ! Le pire c'est que je sais qu'il va encore m'en manquer avant même de remonter. Il faudrait que j'en finisse rapidement. Je refais le voyage encore une fois, je devrais bien calculer, puis après je laisse la voiture à Saint Paul
Attention aux flics et autres gendarmes. Il faut savoir être vigilant, ne pas prendre trop de risques.
Donc, pour résumer, ma vie à Saint Paul c'est une histoire de graviers.
Je pars vers huit heures, j'arrive vers neuf et direction la boulangerie. Je me change parfois, je sors les sacs de la voiture, je prépare le terrain, je sème à tous vents mes graviers, je ratisse, je tasse et après... Je rentre. Ah si, je prends le temps d'arroser les plantes. Je repars il est souvent treize heures, je charge les sacs pour samedi prochain et je me gare, il n'est pas encore quinze heures quand j'arrive. Quand je parlais de journée hyper light. En parlant de gravier...
...Je revois Angélique lors de l'enterrement « Toi, tu voulais un enterrement mais pas de tombe, pas de monument, juste du gravier... » Comme on se retrouve. Je me demande pourquoi elle m'a ressorti cela alors qu'elle sait très bien que la dernière fois on parlait de disperser les cendres. Je me dis qu'elles ont dû faire leur calcul. Depuis longtemps on parle de cimetière « surpeuplé » et a cela peu de solutions : Soit on agrandit les cimetières soit, après avoir arrêté les concessions à perpétuité, on réduit la durée de ces dernières. J'ai vu récemment un reportage à la télévision sur les cimetières.
Avant on enterrait les gens près de l'église, nous étions en plein moyen âge, pas vraiment hygiénique pour la population. Alors rapidement sont nés les cimetières en périphérie. A l'époque les concessions duraient cinq ans. On pensait que c'était le temps pour qu'un corps disparaisse. Après on récupérait les os et au suivant… Les gens pensaient qu'après ces cinq années, le deuil était terminé. Puis les temps ont changé, on voulait de la perpétuité. Aujourd'hui c'est terminé cette occupation des sols à perpétuité. Je crois que pour notre ville on signe soit quinze soit trente ans. Mais ailleurs, et notamment dans le cadre de ce reportage, j'ai déjà entendu parler de concession valable deux ans. Un enterrement à l'arrache, ou à coup de graviers, pour deux ans. C'est peut-être moins cher qu'un passage au four ? J'en connais un qui ne va pas faire de vieux os !
Quelqu'un a parlé de recueillement, non ?
Je me suis forcé à éteindre la télévision il était deux heures trente du matin. J'enchaînais des émissions sans intérêt. Las de zapper je suis allé me coucher. Il n'était pas cinq heures que j'étais debout, à nouveau devant l'écran. J'ai pris le premier bus en cette journée de dimanche. A sept heures je montais à bord, direction le marché aux puces. Sur place beaucoup moins de monde qu'à l'accoutumée. Je suis un peu surpris, le temps sûrement. Je ne trouve rien d'intéressant, ce n'est peut-être pas plus mal. Quand je découvre, au milieu d'un stand bordélique, une grande fresque venue d'Inde, peinte à la main et sculptée dans du bois, le tout d'une très grande finesse.
La pièce fait environ un mètre vingt sur trente centimètres de hauteur. Les motifs sont très nombreux, la peinture a gardé tout son charme, les couleurs assez vives malgré le passage du temps sont toujours très belles. L'ensemble semble très délicat. En plus, ça à l'air très ancien.
Ce n''est pas vraiment que je sois un fanatique de l'art indien mais il y a un tel charme dans tout cela. On pourrait croire de la dentelle dans du bois. Quand je demande le prix, d'un air faussement détaché, la réponse m'enlève tout doute. Si je ne le prends pas je vais le regretter alors...
Moi qui pensais ne rien acheter je repars avec bien sûr ma fresque mais aussi une boussole ancienne et un casque audio pour mon téléphone. Ce n'est pas vraiment que j'en ai un besoin urgent, c'est plutôt la bonne affaire : Vendu quinze euros le casque est annoncé à un euro. De plus il est toujours sous son blister d'origine avec le prix commerce en référence. Avec le temps on sait qu'il faut toujours prévoir quand le budget se veut petit. C'est une habitude à prendre. Une bonne habitude.
Je suis rentré juste à temps pour visionner un reportage à la télévision peu avant midi.
A treize heures trente j'ai commencé à piquer du nez, j'ai décidé de faire une sieste pour récupérer.
Hélas, ce fut impossible. Ça tournait dans ma tête. La cause de ce tourment ? Joëlle.
Ça s'est imposé presque naturellement « Je dois lui téléphoner » Allez droit au but comme on dit à Marseille. Sans vraiment m'en rendre compte je prévois ce que je dois lui dire : Reporter le notaire, dans un premier temps, pour faire avant toute chose le partage de l'appartement et qu'elle m'écrive pour me tenir au courant à Saint Paul. Ça évitera de déranger Alain. J'en profiterai pour lui rappeler qu'il est toujours bon de dater le courrier que l'on envoie. Pas la peine d'en dire plus. Je garde le reste sous le pied. A chaque jour suffit sa peine, non ? Et puis moins on en dit mieux sait. Parler c'est souvent trop parler. Y 'a toujours un moment où ça déborde. Je décide de me lever pour poser à l'écrit mes propos. Je recommence pour faire plus court, plus percutant.
Outre Joëlle, je décide de reprendre le chemin des pompes funèbres. Enfin, surtout une !
C'est comme si je reprenais espoir...mes dernières cartouches sûrement.
Je peaufine ce que je nomme le plan de la dernière chance.
Le lundi, ma conseillère Pôle Emploi ne travaille pas, elle est avec un contrat de trente heures, je vais attendre mardi pour la tenir au courant. Je parlerai seulement de mon appel à ma sœur et des propos que je pense tenir. J'ai envie d'avoir son avis. Même si je ne le suis pas obligatoirement il me paraît important d'avoir aussi un autre son de cloche. Je sens bien que je suis trop isolé.
L'être humain est fait pour partager, échanger...On s'éclaire face aux autres ! Avec les autres !
Le côté obscur c'est souvent nous-mêmes. Françoise Dolto l'avait souligné « Tout groupe humain prend sa richesse dans la communication, l'entraide et la solidarité visant à un but commun : L''épanouissement de chacun dans le respect des différences » Après j'irais sûrement téléphoner dans la foulée. J'aimerais bien tomber sur le répondeur, ce serait plus simple.
Mercredi, j'ai prévu de retourner au tribunal. Je tomberai sûrement sur un nouvel, ou une nouvelle avocat(e). Plus on a d'avis, mieux c'est ! J'espère qu'il, ou elle, ne va pas me prendre pour un fou surtout lorsqu'elle, ou lui, va m'entendre dire « Si je ne peux rien faire au niveau de la justice que puis-je faire d'autres ? Je souhaite vivement montrer mon mécontentement. Puis-je m'inviter à l'intérieur de son magasin ? Que se passera-t-il s'il appelle les flics ? Et si je suis à l'extérieur du magasin ? Bref que faire pour l'emmerder ? »
J'ai conscience que ce n'est pas facile pour un avocat, pas facile pour un avocat commis d'office.
Je m'interroge sur la possibilité d'un troisième volet toujours au sujet de mon plan de la dernière chance. Pour cela je devrais tout d'abord faire les photocopies des différents devis puis ajouter la facture définitive au nom de mon frère. Devrais-je faire un courrier ? Pourquoi faire ? J'ai l'impression qu'ils s'en foutent royalement. Et si de surcroît Bernadette et Alain le prenaient mal ?
Confucius a beau me confier « Je ne cherche pas à connaître les réponses, je recherche à comprendre les questions » je pense aussi à Hannah Arendt qui ajoutait « C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal » En attendant je m'en vais écrire à ma sœur.
Le 11 juin.
Salut Joëlle,
C'est pour te dire de reporter le rendez-vous avec le notaire. On doit d'abord parler du partage de l'appartement. A deux cela devrait aller assez vite. Saint Paul tu connais, ça prend moins d'une d'heure. Laisse-moi un courrier avec ce que tu penses faire pour que la chose soit équitable.
Ça évitera d'importuner Alain et sa femme.
Au fait, que tu choisisses la Poste ou sur place, n'oublie pas de dater le dit courrier et bien sûr de me fixer un rendez-vous pour notre future rencontre. Allez, à plus !
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 38 Mercredi 13 juin.
Rencontre avec ma conseillère, deuxième.
« La principale caractéristique de l'homme de masse n'est pas la brutalité ou le retard mental, mais l'isolement et le manque de rapports sociaux normaux » dixit Hannah Arendt. Je le pense et parfois je me dis même et si on enlevait « De masse ». C'est dans la nature humaine...Au plus profond...Une peur lointaine, incontrôlée, incontrôlable… Ai-je eu peur de rencontrer un nouvel avocat ? Une chose est sûre, je n'y suis pas allé. Ça commence bien comme plan de la dernière chance. Et mardi la journée fut-elle bonne ? On voit le verre à moitié vide ou à moitié plein ?
C'est Pierre Desproges qui disait « Sans pile, on perd la face ».
Ma conseillère Pôle Emploi était en rendez-vous tout le matin mais à partir de treize heures trente elle doit faire ce qu'ils nomment de l'administratif. A l'accueil on me précise « Normalement elle devrait pouvoir vous recevoir ». Super, je repasserai dans l'après-midi.
Après un détour par la médiathèque, puis un temps pour manger, je me représente à quatorze heures
Je n'ai pas le temps de poser mes fesses qu'elle arrive. Toujours souriante, parfois des conseillers oublient, c'est toujours une bonne entrée en matière. Elle s'assoit à mes côtés, dans cette salle d'attente, contrairement à d'habitude où nous prenons directement la direction de son bureau.
« Je ne vais pas pouvoir vous recevoir aujourd'hui – silence – je peux demain à treize heures trente, c'est urgent ? -Oui, enfin non...Demain... ? D'accord pour demain ».
Elle me raccompagne, toujours souriante et bienveillante.
Alors ce verre à moitié plein. On va attendre demain pour se prononcer.
Cette journée de mercredi c'était joué d'avance. Je m'y voyais déjà, en train d'attendre l'avocat pour cette matinée et mon rendez-vous avec ma conseillère en début d'après-midi. Avec un réveil à deux heures trente du matin, j'étais plus que large. J'ai traîné devant la télévision. A quatre heures j'ai essayé de me rendormir, en vain. A cinq heures j'étais à nouveau devant l'écran. J'en ai profité pour déjeuner puis j'ai pris la direction de la salle de bain. A cet instant précis de l'histoire j'étais sûr.
En sortant aussi. Je me suis servi un nouveau café... Puis j'ai douté « Vais-je apprendre quelque chose ? Il y a-t-il un quelconque intérêt... ? » Je me suis vu attendant sur ces bancs, lumière tamisée et ce panneau d'affichage avec pas très loin une pendule. J'ai pensé aux questions que l'avocat allait me poser. Je n'ai pas eu envie de me répéter. Et puis je me suis dit que ces informations récoltées par ces avocats elles doivent bien atterrir quelque part. Pas envie de passer pour celui qui abuse, le cas social. Puis j'ai repris espoir. Je devais m'y rendre, je devais le faire. J'ai récupéré ma pochette avec les documents préparés la veille. J'ai programmé mon départ entre sept heures trente et huit heures. Je savoure ce temps que je viens ainsi de m'accorder et décide d'aller visionner différents journaux notamment sur les chaînes d’information, histoire de me faire ma propre opinion.
C'est comme en radio ou en presse écrite, il ne faut jamais se contenter d'un seul point de vue.
C'est ainsi que l'on s'informe, Non ? Je navigue ainsi entre BFM, C News, LCI et France Info.
A six heures j'étais fin prêt...J'attendais l'heure dite… A six heures trente également...Après j'ai repensé à l'attente...Le panneau d'affichage...Les questions de l'avocat...De mes espoirs, peut-être...
Dans ma tête c'était tout noir, on aurait dit du Pierre Soulages : « Le maître de l’Outre-noir » comme l’affirment certains. Des noirs certes différents mais noirs quand même. De la lumière dans tout ce noir ! Ou alors, pour rester dans le monde de la peinture, Van Gogh, oh pas le peintre avec une palette de couleurs belles et folles mais les débuts du peintre avec ses représentations de gens simples comme cette série sur les paysans et notamment « Les ramasseurs de pommes de terre ». Un dégradé de marron et de noir. Une petite lumière, dans le fond. Vincent explique ceci, dans sa correspondance, avec son frère Théo « J'ai voulu, tout en travaillant, faire en sorte qu'on ait l'idée que ces petites gens, qui, à la clarté de leur lampe, mangent leurs pommes de terre en puisant à même le plat, ont eux-mêmes bêché la terre où les patates ont poussé ; Ce tableau, donc, évoque le travail manuel et suggère que ces paysans ont honnêtement mérité de manger ce qu'ils mangent ».
Puis c'est devenu tout noir ! La lampe s'est éteinte.
J'ai enlevé les lacets de mes chaussures, posé ma veste. Voilà, c'était réglé.
Pour me donner bonne conscience j'ai fait du ménage. Pendant plus de trois heures, entrecoupés de reportages, j'ai remué ciel et terre. Du sol au plafond, ou presque. C'est ainsi que je suis passé de la chambre au salon puis la salle de bain. C'est dans cette dernière que j'ai constaté le linge en attente. J'ai revu le quartier où se situe Pôle Emploi et à cinquante mètres tout au plus, une laverie.
Je fais faire d'une pierre deux coups. Ni une ni deux je prépare mon sac, la lessive et l'appoint.
Le temps de manger et hop me voici dans la laverie. Je lance la machine à treize heures vingt.
J'arrive à Pôle Emploi il est treize heures vingt-cinq.
A treize heure trente on vient me chercher, c'est ma conseillère, on s'engouffre dans le bureau.
Je me lance « Voilà j'avais prévu d'aller voir l'avocat comme je vous l'avais signalé la dernière fois mais je n'en ai pas eu le courage. - J'aurai dû normalement reparler de ces factures faites à la main et la manière d'essayer de contrer ceci...Et puis j'ai douté. Vous, je souhaitais avoir votre avis car j'ai décidé d'écrire à mon frère et j'aurais aimé savoir ce que vous pensez du contenu de cette lettre. Parfois je peux mal m'exprimer, au risque de paraître méchant, déplacé alors que ce n'est nullement le but recherché. Il n'y a aucune malice dans mes propos ». Elle me répond favorablement mais avant toute chose me demande. « Quelle est votre quête ? Quel message devrait émerger de ce courrier ? -Je souhaite qu'il sache que la facture ne correspond pas à la prestation, devis des autres entreprises à l'appui ». Elle ouvre l'enveloppe et lit sans rien laisser paraître. Le silence est roi.
« Oui c'est bien cela qui apparaît mais j'ai une question si vous me le permettez. C'est toujours par courrier que vous communiquez ? ». Je crois qu'elle a ajouté « Dans votre famille ? ».
C'est vrai, c'est bizarre comme moyen de communication mais c'est ainsi, simple constatation.
Alain n'a pas voulu communiquer son numéro de téléphone sur les papiers du tribunal et quand il m'appelle c'est en masqué. Joëlle, quant à elle, elle le possède. C'est sûr je suis le vilain petit canard.
J'ai l'impression d'être au premier rang d'un cinéma qui rediffuserait pour la ixième fois ce vieux film de 1976 « Affreux, sales et méchants » d'Ettore Scola et d'entendre en stéréo « La famille, c'est comme les godasses, plus elles vous serrent et plus elles vous font mal ». Là, ça fait que mal !
Alain a de très bonnes raisons de m'en vouloir mais Joëlle, pourquoi ? J'ai toujours tout payé pour elle. Chaque fois que l'on devait participer à un cadeau ou quoi que ce soit d'autres elle disait toujours « Oui, mais là, je n'ai pas d'argent. »
Après ce fut Angélique « Oui, mais tu sais, ma mère n'a pas d'argent ».
Résultat, je payais, et pas qu'une fois, une bien mauvaise habitude en réalité. Une des dernières fois c'était pour la tombe du père. J'ai fait cadeau de plus de quatre cent euros. Un peu forcé il est vrai.
Même pour l'anniversaire de la mère elle n'a pas participé. J'ai quand même dit à la mère son implication financière. J'allais dire, ceci en est presque marrant, elle ne paie jamais et pourtant c'est elle qui embarque le tout lors de ce pillage d'appartement. Ah, cette famille Jusseron ! Quand je pense à eux je vois toujours cette même image. La famille Jusseron de l'autre côté de la vitrine du restaurant alors que chacun récupère ses habits. La peur de payer, certainement, non ?
Mais comme Alain n'a pas payé lui aussi...Putain de famille, famille je vous hais !
Je me suis dit qu'il devait avoir de bonnes raisons pour faire ainsi. Et puis ce n'était que de l'argent.
Bref, j'ai oublié... C'était du passé... Pas important. C'est la mère qui a remis cela sur le tapis. Comme ça, sans prévenir. « … Et pour la tombe, Joëlle et Alain, ils ont payé ? » Au début je n'ai pas répondu ou à côté et comme toujours elle a insisté, lourdement devrais-je dire. Alors j'ai dit « C'est bizarre on dirait que tu es au courant ? » Elle a blêmi, cela se voyait, mais très vite elle s'est reprise « J'ai téléphoné à Alain ! » Je n'ai rien dit. Ceci était tout à fait possible, non ?
Aujourd'hui, avec les procurations j'ai la réponse, bien sûr, toujours et encore trop tard.
C'était comme une mini-pièce de théâtre, une ou deux scènes tirées d'actes différents. Ce qui vient de se dérouler fait partie de l'acte un. Changement de scène et changement d'acte.
Un jour, au restaurant, avec la famille et sans savoir que ce serait la dernière fois que nous nous retrouverons, Alain me pose une question. Il parle doucement et en même temps que je l'écoute je vois du coin de l’œil la mère très attentive à la discussion. La formulation fut brève et la fin tout autant « … On doit combien pour la tombe ? »
J'ai été très surpris. Je ne comprenais pas. Pour moi, c'était réglé. Pourquoi ici et maintenant. Où l'on retrouve la mère dans toute sa démesure. Elle avait appelé pour sûr mais pas à l'instant dit, plus tard.
Après la saynète de l'acte un. Je ne savais quoi répondre. Avec difficulté je me suis rappelé de la somme et j'ai dit « La somme globale de la facture est de 1690 euros. »
Alain s'est retournée vers sa femme, d'où j’étais, je ne la voyais pas vraiment, Alain la cachait pour les trois quarts. Elle lui a parlé ou plutôt chuchoté un truc et Alain m'a dit « Oui, mais pour nous, cela coûte combien ? » J'ai redonné la même somme. Alain a chuchoté à sa femme, l'a écouté puis il a renouvelé cette même question. Là, à cet instant, j'ai pensé qu'il me prenait pour un con.
Et la mère qui n'en perdait pas une miette, les oreilles dirigées dans une seule direction. Je ne pouvais pas être plus précis car la mère savait exactement la somme que ceci m'avait coûté. Comment expliquer que j'en payais la moitié et un quart pour Joelle et Alain. La mère n'était pas au courant de cet arrangement alors...J'ai redonné la même somme. Bernadette se cachait derrière mon frère et j'avais vraiment l'impression d'être le con de service. Je me suis-tu. Fin de l'histoire. Tout le monde descend et moi en premier. Comment la mère a dû jouir. Peut-être la petite fille. Sûrement !
Cela se passait ici et maintenant, sous ses yeux !
Angélique m'avait parlé d'Alain en des termes peu élogieux, une fois comme ça au téléphone.
J'y ai pensé, à cet instant très précisément... Une histoire de lâcheté.
De mémoire Joëlle ne m'a jamais fait de cadeau sauf si l'on compte un calendrier pour Noël. Son nouveau mari travaille dans une imprimerie. C'est gratuit, c'est pratique et ça tombe bien pour la nouvelle année. La chose a dû se produire deux années consécutives et puis...
Je me revois à l'approche de Noël, j'arrivais plusieurs jours avant, avec les bras chargés de courses ;
J'ai toujours su profiter des promotions et autres discounteurs qu'ils soient de grandes enseignes ou de simples particuliers. En moyenne la facture est divisée par deux, mais souvent on peut approcher les soixante-dix pour cent voire plus. Et du côté des particuliers discounteurs, l'article peut être divisé par trois, quatre et plus. J'en profitais pour leur offrir des plaques de saumon format familial qu'ils n'auraient jamais pu se payer, de la viande, des légumes qui leur étaient inconnus, des douceurs diverses et variées...Aujourd'hui je constate. Je revois Joëlle et son premier mari qui nous invitaient pour Noël et les anniversaires. Ils sortaient de leur placard un gâteau Brossard, prix conseillé moins de deux euros, et nous on apportait les cadeaux que le Père Noël n'avait pas emporté. Ou pour les anniversaires. Je reviens dans la réalité. « Vous savez ça fait cinq ou six lettres que je lui ai envoyé. Parfois il me répond, et parfois pas. » Je lui raconte le vidage d'appartement et le fait que je n'ai rien récupéré, pas même des papiers me concernant. Je lui ai proposé de me téléphoner s'il pensait que j'étais dans mes droits sinon j'en déduirais... Il n'a jamais téléphoné. Je lui raconte également le jour de l'enterrement et mon téléphone tombé dans la voiture... De cet air las et fatigué...Peut-être de m'avoir trop vu. J'ai l'impression de ne plus pouvoir m'arrêter.
Je regarde sans vraiment voir, l'air absent. C'est comme si je revivais l'instant. C'est clair, ce n'est pas comme pour un entretien d'embauche à s'observer les yeux dans les yeux.
Je lui dis comment ma propre sœur me prend pour un con. La première fois où je l'ai appelée et cette ligne toujours là mais personne au bout du fil et quand je lui ai demandé des explications :
« Moi je ne réponds jamais à un numéro que je ne connais pas. Un appel ? Non, cela ne me dit rien ». On sait qu'elle ment mais que faire ? On sait qu'elle ment, c'est comme la mère, comme Angélique. Les yeux dans les yeux et à chacun de mentir. On sait qu'elle ment, bien sûr, mais que faire...On le sait mais ici pas de place pour un dialogue, c'est une impasse avec un seul son de cloche, le sien, « la vérité si je mens ! »
Je lui raconte mes rencontres avec ma sœur. La caserne des pompiers alors qu'ils habitent juste à côté. « Ils ont peur que je découvre leur intérieur avec les meubles, et tout le reste, de la mère »
C'est à eux, surtout depuis l'annonce d'Alain et son souhait de ne rien récupérer. Ils ont dû me mettre dans le même sac, trop commode. J'ai continué à parler tel un puits sans fond, je fixais un mur blanc. Ce mur c'était l'écran où les images défilaient, moi je commentais. « Sur l'écran noir de mes nuits blanches- aurait pu dire Claude Nougaro - moi je me fais du cinéma... ». J'ai fini par une constatation que je qualifierais d'amer « Vous savez, le pire, c'est que je serai le premier à disparaître et je sais que mon frère ne voudra rien récupérer à mon décès. Comme pour la mère. C'est Joëlle qui héritera de tout et donc de la maison. C'est fou, non ? ». Là, j'ai levé les yeux dans la direction de ma conseillère. Elle était toujours là, face à moi. Elle était droite sur sa chaise, les mains posées sur le bureau. On aurait dit une bonne élève. Elle était là, face à moi, attentive. Une seule chose trahissait la situation, ses yeux étaient remplis de larmes. Pas des larmes de starlettes que l'on repousse d'un coup de doigt. Pas les yeux rougis mais des grosses larmes prêtent à couler le long de ses joues. Je voyais qu'elle faisait tout pour ne pas le montrer mais c'était trop tard... J'étais tellement étonné que je l'ai regardée une ou deux secondes, parfois les secondes savent être très longues. Elle est restée ainsi, les yeux pleins de grosses larmes qu'elle retenait. Elle a tenu bon.
J'ai regardé à nouveau ce mur mais il n'y avait plus d'image.
J'ai parlé, dans un sens général, du mal que peuvent faire certaines personnes, de ce côté animal.
Quand j'ai regardé à nouveau ma conseillère, elle avait retrouvé les yeux secs, ou presque. Elle a repris certains de mes termes et m'a même parlé de manipulation « Vous devez faire attention à vous. Vous êtes seul, isolé et à la merci de tous. Vous devez faire attention au présent, bien sûr, mais ne pas oublier pour autant l'avenir ». Elle m'a conseillé de reprendre contact avec le notaire pour au moins récupérer mes papiers personnels et autres photographies me concernant et puis de bien réfléchir avant d'envoyer la lettre à mon frère et de me préciser « Vous ne pensez pas que ce serait bien mieux d'en parler de vives voix ? ». Je lui donne raison pour tout. C'est une excellente théorie, et puis il y a la pratique... Winston Churchill rigole « Si tu traverses l'enfer, ne t'arrête pas. Continue d'avancer. » Nous nous donnons rendez-vous dans un mois.
Quand je retrouve les couloirs de Pôle Emploi je repense à tout ça. Mon étonnement face à cette réaction, pourtant très humaine en réalité. J'ai aimé ses conseils. Par petites touches. Ce respect. J'ai aimé cette réactivité. Cela fait un peu plus d'un an qu'elle est devenue ma nouvelle conseillère. Au début nos relations ont été très mauvaises. Puis, au fil de nos rencontres mensuelles, nous nous sommes comme qui dirait apprivoisés à l'image du Petit Prince et du renard. Après nous avons travaillé main dans la main et nous avons d'ailleurs décroché certaines victoires. Nous étions sur la bonne voie. Et dans la bonne direction. Et puis, crac ! Je n'ai pas honoré notre dernier rendez-vous alors elle m'a téléphoné en fin d'après-midi. Je lui ai dit le décès de ma mère. Elle s'est presque excusée, elle m'a dit qu'elle me rappellerait mais a tenu à me dire. « J'espère qu'en ces temps pénibles vous n'êtes pas seul ? ». J'ai répondu « non. » Bien sûr, c’était faux. Faux et usage de faux.
Elle m'a dit que je devais prendre du temps pour moi, pour ma famille. Puis il y a eu notre rencontre, dans un bus, alors qu'elle partait au travail. Je parlais de réactivité et le mot n'est pas galvaudé. Elle a compris que l'humain prenait le pas sur le travail. La santé, la santé mentale avant toute chose... Même si certains persistent à penser que le travail c'est la santé. Je vais rejoindre mon bus et j'entends ma conseillère au loin me déclarer « Pourquoi dites-vous que vous serez le premier à disparaître, un pressentiment ? -Non, purement médical, madame...En même temps si j'avais fait confiance à la médecine il y a belles lurettes... ».
Je quitte les locaux de Pôle Emploi définitivement. Merde, j'allais oublier la laverie. C'est mon sac de sport qui me le rappelle alors que j'allais m'engouffrer dans le bus...
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 39 Dimanche 17 juin
Une libellule comme antidépresseur.
Aujourd'hui je me suis fait un plaisir. Lors de mon passage au marché aux puces j'ai déliré sur une énorme libellule aux couleurs verte et orange. Elle a un corps d'une quarantaine de centimètres et de très grandes ailes en fil de fer tressé. Je l'imagine très bien sur la façade de la maison. J'ai refait, il y a de cela peut être deux ans, l'encadrement d'une fenêtre en brique avec à la base du rouge mais aussi un dégradé de jaune qui part d'un jaune très pale à un jaune style paprika.
Ça risque de très bien rendre, tout en cassant les structures. En réalité, j'ai déjà prévu sa place.
Hier, justement, j'ai récupéré ma voiture et mes sacs de gravier. Conscient de tous mes déplacements à cause de mes chargements, conscient aussi des forces de l'ordre, j'ai récupéré donc ma voiture avec son chargement et avant de quitter la ville j'y ai rajouté plusieurs sacs. Je dois reprendre le chemin des bus et autres autocars et laisser un temps la voiture à la campagne. Je pense en avoir terminé avec les sacs de gravier. Je pourrais, il est vrai, en rajouter mais le plus gros est fait. Les allées sont toutes belles, bien blanches. C'est joli à voir ! Je dois passer à autre chose. Pas la gouttière, je n'en ai pas envie mais je dois reprendre mon toit que j'ai mis en attente.
Demain le soleil revient. On parle même d'été avant l'heure. Une semaine sans nuage.
J'ai quand même peur de me cacher la vérité. J'ai encore une fois le moral à double zéro. C'est moi, là, ce zéro que l'on retrouve tout en bas du cadran téléphonique et Charles Seife, mathématicien américain de poursuivre « Le zéro refuse de grandir. Additionnez deux et zéro, vous obtenez deux. Même chose avec la soustraction. Enlevez zéro à deux, vous obtenez deux. Le zéro n'a pas de substance. Pourtant ce nombre sans substance réussit à saper les plus simples calculs, comme la multiplication et la division ». Mais moi, là, je reste tout en bas du cadran. C'est ma place !
Et ce zéro je le retrouve même dans les propos de Henri Frédéric Amiel « J'ai dissipé mon individualité pour n'avoir rien à défendre, je me suis enfoncé dans l'incognito pour n'avoir nulle responsabilité ; C'est dans le zéro que j'ai cherché ma liberté ». J'ai envie de conclure ce chapitre par une ouverture. Celle de Paul Couteau qui expliquait « Plus on avance, plus on jette des éclairs puissants que sont la pensée, le raisonnement et la connaissance, plus l'horizon s'élargit. Les frontières de notre savoir rendent plus vastes les gouffres de notre ignorance. Nous savons que nous n'arriverons jamais au bout de notre univers, ils sont ouverts de toutes parts »
--------------------------------------------------------------
Je viens de relire « Repères pour un monde sans repères » de Philippe Meirieu, enseignant et chroniqueur. Il y note dans le chapitre « Le droit de lire » : « La lecture est un outil d'émancipation des hommes. Accéder directement aux textes, pouvoir les scruter de près, les confronter... Celui qui sait lire n'a plus besoin de croire les autres sur parole, il peut vérifier les sources de ce qu'on lui rapporte... Chercher l'origine et les raisons de ce qu'on veut lui faire croire. Lire, à cet égard, c'est sortir de la dépendance...Lire c'est pouvoir contredire... »
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 40 Mercredi 20 juin.
C'est la dernière au Palais, rideau.
Mercredi c'est avocat ! Cette fois-ci j'ai décidé de m'y rendre. J'y vais comme l'on irait à une dernière. Étonnement je suis très détendu. La sensation d'être l'élément d'une troupe qui aurait vécu un grand succès et finirait, là, en beauté. Un élément ? Un élément perturbateur, perturbé diront certains. Le retour du vilain petit canard. Cette troupe qui, sans cesse, joue et joue encore. Ces comédiens qui évoluent, sur cette scène, notre scène. Quels rôles jouent-ils ?
En ont-ils conscience ? Quelle définition donnée à conscience...Une ruine.
J'y vais comme un étudiant qui irait chercher les résultats d'un quelconque concours sur une liste sachant très bien qu'il n'a aucune chance d'y être. Comme un effet de partir à l'abattoir dans ces camions ouverts à tous les vents et en même temps je suis serein. Presque tranquille, détendu.
J'y vais comme les religieux le faisaient autrefois, avec par exemple « La confirmation ».
Je suis un bon chrétien, c'est confirmé...Amen. « Au suivant ! » En réalité j'y vais surtout pour que l'on me confirme les dires des deux autres avocats, la simple trinité en quelque sorte.
C'est ça mon plan de la dernière chance. En tout cas ça en fait partie !
Dans la salle d'attente du tribunal une personne a décroché la première place, j'occupe donc la suivante. Il est huit heures trente. Je revois mes fiches comme le ferait un comédien, mauvais car en manque de répétition, le jour de la première ou de la générale. J'ai préparé un petit schéma pour que la chose paraisse plus claire suivi de certaines questions et tous les papiers, photocopies qui peuvent servir. Je vérifie le tout. Voilà, ça m'a pris deux minutes. Je suis prêt à rentrer sur scène pour l'acte du bureau. C'est George Eliot qui soutenait « Il n'est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être ». Une troisième personne prend place. Puis une quatrième. On n'attend plus que l'avocat, ou l'avocate. C'est un binôme qui se présente. Ils envahissent le bureau, l'un des deux ressemble à un étudiant en fin d'études, et appelle le premier. Dix minutes plus tard c'est mon tour.
Je retrouve ce bureau que je semble bien connaître. Contrairement aux autres avocats il ne me demande que deux choses, à savoir mon nom et si je touche plus de mille euros.
Je donne mon nom et dis que je ne touche pas plus de mille euros. C'est parti !
Je me sers de mon schéma pour lui expliquer, le petit jeune est trop excentré, le décès du père, les treize années d'Alain, les treize années me concernant, pour arriver à il y a deux ans au vidage d'appartement et la rentrée en maison de retraite. Je lui montre le courrier de ma sœur reçu en juillet de l'année dernière puis la surfacturation et ma visite chez ce commerçant. Je fais la version light tout en débitant à vitesse grand V. Il me coupe une ou deux fois pour être sûr de bien comprendre.
Voilà, j'ai essayé de tout résumer. J'ai parlé de tout normalement.
Voilà, il déclare « Pour les pompes funèbres tout a été fait comme la loi le demande. Vous ne pouvez rien faire. C'est normal ! - il m'interroge sur l'héritage de la mère - Il y avait-il de grosses sommes d'argent ? » Je lui réponds par la négative. « Pour votre sœur, votre seul recours serait de lui adresser une lettre avec accusée de réception lui demandant les objets auxquels vous tenez.
-Mais ma sœur m'a déjà répondu oralement que tout avait été jeté ou donné à la Croix Rouge.
-Dans ce cas, monsieur, il ne vous reste plus que le procès mais vous partez perdant ».
Il illustre ceci d'un exemple « Vous allez demander certains objets...Et si votre sœur déclare que c'est vous qui les avez, en quelque sorte que le partage a déjà eu lieu... »
J'en déduis, normal : C'est parole contre parole. Et c'est qui le plus isolé ? Toute sa famille sera là pour témoigner s'il le faut. Et Alain... ? Je voulais une confirmation, je l'ai.
C'est con mais en sortant j'ai presque le sourire. Je remercie, en lui serrant la main, l'avocat silencieux et fais de même avec mon interlocuteur. « Voilà, c'est fini. » pourrait dire l’insupportable Jean Louis au téléphone. Fin des espoirs. « Rendez-vous, vous êtes cernés » hurle une vieille série policière. Non ce n'est pas une vieille série policière ou pas, c'est la justice. Qu'on se le dise !
Nul n'est censé ignorer la loi. On vous l'a pourtant dit et répété !
Fabien Marsaud, plus connu sous le nom de grand corps malade, racontait « L'avenir appartient à ceux qui rêvent trop ». Moi, là, c'est un véritable cauchemar. J'essaye de me rattraper à cet autre ami philosophe pour qui « nous avons semé des roses et cueillis que des ronces ».
En descendant les marches du tribunal je repense à cette fin que je qualifierais de tragique.
« Vous partez perdant !». Après son exemple, il s'est levé. J'ai regardé mon schéma, mes questions...Mais j'avais la tête ailleurs. J'ai refermé ma pochette. J'avais écrit, en bas de page, mais en gros caractère le mot NOTAIRE. C'était important. J'ai oublié, c'était important pourtant...
...Surtout que je n'ai des nouvelles de personne. Pas un coup de téléphone, aucun courrier.
On en est où au sujet du notaire ? Ça fait deux mois. Et si...
Je quitte le Palais de Justice avec mon sourire en façade, une façade à rénover d'urgence.
Dedans ce n'est pas beau à voir. Je vais devoir me faire une raison, je n'ai pas le choix, plus le choix.
Je n'arrête pas de me dire « Il doit falloir beaucoup haïr les gens pour faire ainsi ». Et là, les gens, c'est moi. « Je suis une bande de jeunes à moi tout seul » pourrait préciser Renaud. Hélas plus très jeune...Je me sens ridicule, ridiculisé. Je dois vivre dans un conte fantastique. Celui où un géant est ficelé par des habitants tous petits. La seule différence c'est que dans ma version c'est le petit qui est ficelé par des géants. Il n'existe plus aucune solution. C'est trop tard. Je n'aurais jamais dû payer ce simulacre d'enterrement. J'ai foncé tête baissée...Le choc a été très violent.
Je n'ai pas assez réfléchi, j'ai laissé parler l'instinct... Ce côté animal, notre condition en réalité.
Ma priorité c'était avant tout, et si possible, d'être présent à cette cérémonie. Je ne sais pas vraiment pourquoi, comme un instinct de survie. Je ne regrette pas mon choix malgré tout ceci.
Ce serait à refaire, je le referai. C'est sûr, je n'aurais jamais pensé que ceci allait se dérouler de la sorte. Je savais que ce jour arriverait, mais on repousse toujours ce calendrier qui nous entraîne vers la mort. Je savais aussi qu'ils seraient les premiers sur place. Toute la famille Jusseron au grand complet sauf peut-être David. Je savais qu'il y aurait obligatoirement vol du côté d'Angélique mais y associer ma sœur, ça je ne l'aurais jamais cru. C'est en pensant à tout cela que je rejoins mon bus.
Ça m'a coupé la chique, je rentre chez moi.
Sous l'abribus, j'attends. Un homme m'observe. On se regarde. C'est la personne qui était avant moi pour l'avocat. Drôle de coïncidence. Il me demande ce que je pense des avocats. Je vais pour lui répondre quand il répond lui-même à sa question. « Un avocat c'est un mercenaire ». Je ne dis rien mais pense : Pas faux ! Un avocat c'est un bonimenteur, comme dans les foires. Quand je les entends, je ne peux m'empêcher de penser « Mais là, ils le savent qu'il est impossible de les suivre sur ce chemin. Là, il n'y a aucune raison de les croire. Pourtant ils persistent. Alors Oui, ils nous prennent pour des cons. Et nous, on fait comme ci. C’est fou cette histoire, non ? » Fou comme ce nom venu d'un autre siècle, appelez-moi Maître...Et pourquoi pas Dieu. La bêtise disait Albert...
Certains mentent ouvertement. Ils déforment la situation jusqu'à la tordre. Et puis, parfois, par trop d'assurance, ils se vont Hara-Kiri car tout le monde n'a pas le talent de Halimi ou Badinter, non ?
Un ancien jugent déformait cette pensée de Jean Yanne en changeant juge par avocat et affirmait « le jour où le flagrant délit de connerie sera passible des tribunaux, il y a pas mal d'avocats qui n'auront pas à quitter la salle. » Il me raconte son histoire, une histoire de couple.
« C'est une histoire banale. J'ai raconté ceci à l'avocat et lui ai demandé si on pouvait être sûr de gagner. Vous savez ce qu'il m'a répondu ? Qu'il ne pouvait rien me garantir même si le dossier partait avec un avantage certain. Monsieur ne garantit rien mais pour ses honoraires, là, il n'y a pas de souci. Des voleurs vous dis-je !
-Et bien, pour ma part, c'est encore plus simple, il me conseille de ne rien faire.
-En réalité ils s'en foutent du moment qu'ils sont payés. N'oubliez pas que pour nous recevoir ils sont payés par nos impôts ». J'ajoute en guise de conclusion car le bus pointe le bout de son nez.
« C'est bien fait pour nous, ça nous apprendra à être pauvre ». Je crois bien qu'il n'a rien compris, moi aussi. « Dieu doit aimer les pauvres, autrement il n'en aurait pas créé autant » déclarait un ancien président et Lamennais de préciser « Les cris du pauvre montent jusqu'à Dieu mais il n'arrive pas à l'oreille de l'homme ». C’est peut-être à cela que je pensais dans ma réalité.
J'attaque ma côte pour rejoindre mon appartement, en chemin je croise la gardienne. Il y a une chose intrigante au sein de l'immeuble et je décide de lui en parler.
« Vous savez, au premier étage, il y a une grande couverture qui empêche la fenêtre d'un des appartements de se refermer et cette couverture, sous tous les temps est là en permanence, nuit et jour, depuis plus de six mois. De plus cet appartement est situé au premier et une des boîtes aux lettres du premier déborde depuis très longtemps. Et enfin, une moto garée depuis plus d'un an et personne n'y a touchée depuis. Est-ce la même personne ? Qu'en pensez-vous ? »
D'habitude nos rapports sont plutôt de l'ordre de la courtoisie. On se salue, on se dit bonjour mais ceci ne va guère plus loin. Je ne sais pas pourquoi je me mets à raconter ça. Enfin si, je me dis que cette personne est peut-être en danger. En plein hiver, avec des températures négatives, ceci doit être invivable, non ? Je crois que je me fais du souci. Il y a un hic dans l'histoire...
Elle m'apprend qu'elle a déjà signalé ceci aux HLM mais que l'homme en question, car c'est un homme, est connu pour pas mal boire et parfois elle le croise sur le coup des six heures du matin.
Il marche toujours proche des habitations mais « Cette personne ne parle pas ».
J'observe le verre à moitié plein. La personne n'est pas morte. Arrivée presque au sommet de ladite côte nos chemins se séparent quand je vois la jeune fille représentante de l'office et l'archi. Je les interpelle. Je leur raconte la même histoire que pour la gardienne. Moi qui d'ordinaire ne dis rien sur la vie des autres, je me surprends presque. Ils m'écoutent et la jeune fille semble rechercher à l'intérieur d'une pochette des documents. Elle en sorte un agenda « Si, nous devons le rencontrer ce vendredi. Ce même jour d'ailleurs nous verrons également votre voisin de palier ».
Super alors, tout va bien dans le meilleur des mondes ! Avant de les laisser vaquer à leurs occupations je me retourne vers l'archi. « Au fait, vous savez pour l'installation de l’ascenseur vous allez devoir enlever la baie vitrée ? C'est un peu dommage, non ? »
Il me rassure « Non. Nous allons garder une partie en baie vitrée. » Et la jeune fille, dans un sourire, de conclure « Et oui, ils leur arrivent aussi de réfléchir. Au fait, on travaille sur le déroulement des travaux, prochainement vous aurez toutes les informations par écrit ». Mais que demande le peuple ! Jean Jaurès avait encore une fois raison « Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance inébranlable pour l'avenir ».
J'ai noté, dans l'hypothèse d'une conclusion, deux ou trois faits qui me semblent importants et dont je n'ai jamais parlé. Je ne les ai pas classés pour l'heure :
Premier appart ----->Mère----->Rendu des clés----->Cuvette des WC entartrée----->Mère silence.
Travail saison----->absence----->Appel mère----->Réaction du patron.
Actions travail----->Plus de dix ans de cotisation----->Mère procuration----->L'argent a disparu.
Rente----->A ce jour plus de 40 000 euros----->Aucune nouvelle.
Actions----->Environ 15 000 euros. Retraits au distributeur parfois de 200 ou 400E, récurrents.
Virement de compte à compte----->Sans preuve----→indéfini.
Disparition du PEL -----> Environ 20 000 euros...
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 41 Parce que c'était moi, le retour.
Où le narrateur se souvient.
Mes premières vraies vacances j'avais seize ans. Avant je ne connaissais que les colonies, ces jolies colonies de vacances comme le chantait Pierre Perret situées au sein du département ou dans les départements limitrophes. Des souvenirs très bof de ces périodes qui s'étalaient sur trois semaines. Ici, on recherchait le grand air : On marchait dans les forêts, on faisait des cabanes, des jeux de l'oie version grand air et bien sûr les Jeux Olympiques et la kermesse. J'allais oublier une bonne dose d'ennui aussi. Ceux dont les parents travaillaient partaient eux aussi en colonies, parfois, mais la différence c'était les thèmes : escalade, rafting, théâtre... Nous on pouvait déjà s'estimer heureux.
Pour les parents, enfin les miens notamment, c'était gratuit.
Après il restait un mois et demi à attendre le retour des copains et enfin le rythme de l'école.
La ville semblait déserte, vide de ses habitants. Je traînais mon ennui. J'étais seul. Et même si Victor Hugo déclarait « Tout solitaire devient un philosophe naturel » pour ma part j'évoluais surtout dans un monde de questions. Nous partagions la même interrogation, seule la formule changeait. Depuis j'ai pris l'habitude de dire « La philosophie c'est déjà se poser des questions ».
Avec Yves, l'ami de ces premières vacances, cela faisait plusieurs mois que nous avions décidé de rejoindre la mer en vélo. Budget pour vivre pendant dix jours, misérable. Avec Yves nous étions des passionnés des mathématiques. Toute la classe l'appelait Einstein et Yves suite à notre rencontre, m'avait surnommé Von Brown. Ce sont les mathématiques qui ont fait que nous sommes devenus amis et toujours la tête dans les étoiles. L'époque des V2 et autres aventures...
Je crois que ce qui m'a le plus étonné ce fut la réaction de mes parents. D'habitude, si je demandais quelque chose, c'était NON. Ferme et définitif. Même si un collègue m'invitait, tous frais payé, ça restait NON. C'est simple, si un ami demandait à ma mère, j'avais honte de sa réponse... Au loin aucune argumentation. Et bien là, personne ne m'a retenu, au contraire. Pour eux, n'être pas là, c'était le paradis. J'ai compris plus tard. C'est violent, non ? Léo Ferré disait « Qu'avec le temps tout s'en va... » C'est vrai, ici, je me trompe de temps. J'étais plus près des quatorze–quinze ans. Léo disait aussi « Même les meilleurs souvenirs ça t'as une de ses gueules »
Je me souviens effectivement du financement du vélo et du budget. Combien de temps suis-je resté chez ce paysan ? Plusieurs semaines en tout cas. Les grandes vacances venaient de débuter, nous étions à cheval entre juin et juillet. Je partais le dimanche et revenais tard le vendredi.
Quand j'ai eu fini la première semaine il m'a déposé dans un village et là j'ai pris un premier car.
J'étais fourbu, mal partout. Je me suis revu, un soir au repas, impossible de retenir ma tête tellement j'étais fatigué et la voir échouer dans l'assiette de soupe et après le repas monter les escaliers qui menaient à ma chambre à quatre pattes avant d'essayer de me hisser sur mon lit... J'ai lutté pour ne pas m'endormir dans ce premier bus. J'ai quand même pensé que c'était chèrement payé !
Mais bon, j'avais de l'argent. Peu c'est sûr mais au moins je découvrais le monde du travail.
L'homme était entier mais c'est ce même homme qui un jour me dit « Tu vois je gagne ma vie en la perdant ». Cet homme était philosophe. Ce fut un de mes premiers cours. Nous étions en juillet, on travaillait face à face, le temps était superbe...J'avais presque l'impression d'être heureux.
C'est sûr que ça me changeait de mes dernières vacances. Je n'avais pas bougé durant toute cette période. En fait, depuis deux ou trois ans, le temps des colonies et autres camps, c'était du passé.
Je crois que l'on demandait une participation des parents, alors...STOP.
Ce travail chez ce paysan c'était comme Joëlle et son restaurant, à l'instant je n'y avais pas pensé.
Juillet passait telle une traînée de poudre. Une ou deux semaines pour se reposer un peu et août allait voir venir à lui deux cyclistes prêts à découvrir le sud. Et plus précisément le cap d’Agde.
Puis septembre arriva. Au début la routine reprit de plus belle. On mangeait nos pâtes et le soir nos sandwichs, le dimanche petit pois-poulet-crème à la vanille. En fait chaque semaine ressemblait aux autres, les mois suivaient et les années. Et aucun extra, on n'a pas le budget. Les choses allaient changer, je déménageais. Je rejoignais l'internat de mon nouveau lycée. Je ne sais pas les arguments évoqués par ces parents là mais au final on leur donna raison. Je dis que je ne sais pas mais c'est un peu faux, ils ont dû dire, enfin ma mère, que j'étais dissipé, difficile à vivre et que l'internat était sûrement un bon choix pour pouvoir étudier. Et moi je ne pipais mot, comme résigné par avance.
Ces deux ans dans cet établissement se résument en un exemple. Je terminais un stage chez un maraîcher et le fils de l'exploitation me proposa de m'emmener voir ma mère à l'hôpital. Il est des images que l'on souhaiterait voir disparaître, hélas, elles restent trop fidèles. Je montrais à ma mère ce que j'avais réalisé durant ce stage ainsi que mon bulletin de notes. Le fils de l'exploitation dit « Il travaille très bien dans notre entreprise et en plus, au niveau scolaire, les notes sont excellentes ». Je faisais celui qui regarde par la fenêtre mais j'ai bien vu dans le reflet ma mère faire la moue avec les yeux au ciel comme pour dire « C'est gentil à vous mais il reste un crétin, non ? ».
J'ai eu honte. Nous sommes partis. J'ai souvenir que nous avons parlé d'autres choses alors qu'il me raccompagnait à la voiture. Je crois que je regardais mes pompes. A cette date je ne connaissais pas Alain Ayache et encore moins cette citation « Il n'y a pas de honte à perdre ou à échouer. La honte, la seule qui puisse nous faire honte est d'être inférieur à nous-mêmes ». La honte, oui. Cette honte.
Durant toute ma scolarité une seule fois ma mère m'a aidé, c'était à l'école élémentaire. En classe on travaillait sur les opérations de l'addition à la division. Pour l'addition, la soustraction et la multiplication pas de problème. Mais pour ce qui était de la division, là c'était comme l'on dit la perception du maillot de bain, le grand plongeon dans l'inconnu. Et là, ma mère joua vraiment son rôle. J'étais sur la table de la cuisine, c'est là que je faisais mes devoirs, j'ai sorti mon cahier avec les exercices et j'ai cherché à comprendre. Ma mère traînait dans la cuisine, je ne sais plus ce qu'elle était censée faire, elle était là dans mon dos. Je crois que c'est sa curiosité qui a fait que j'ai senti son regard sur mon cahier. J'ai posé la question qui me taraudait depuis longtemps et à ma grande surprise elle m'a répondu. Elle a pris du temps. Elle m'a montré. J'ai compris.
Ceci a peut-être duré un quart d'heure mais ce fut intense, du jamais vu en réalité.
J'ai vu qu'à deux on pouvait être plus fort. J'ai vu surtout une vraie mère, une maman, quelqu'un qui vous veut du bien. Hélas, ceci n’a pas duré. A part une ou deux récitations déclamées à toute vitesse, ma mère m'a oublié. Elle n'aimait pas que je lui parle de l'école, le reste aussi d'ailleurs.
Je ne pense pas me tromper en disant qu'elle s'en foutait royalement. D'ailleurs, peut-être un an plus tard et toujours en école élémentaire, alors que j'essayais de comprendre les mathématiques modernes, toujours sur la table de la cuisine, elle jeta un œil par-dessus mon épaule et déclara « Oulalalala qu'est-ce que c'est que ça ? - Des maths modernes, rétorquais-je.
Oulala, je ne connais pas ça. Alors là, je ne vais pas pouvoir t'aider ».
Pourquoi ne pas essayer de comprendre. On aurait pu ensemble, non ? Une chose est sûre, elle oubliait que cette aide dont elle parlait se comptait en minutes. En tout cas moins d'une heure.
J'ai eu une mère presque une heure pour quinze années de scolarité, qui dit moins ? Sénèque disait « En suivant le chemin qui s'appelle plus tard, nous arrivons sur la place qui s'appelle jamais ».
Un jour, j'avais onze ans, j'ai été invité à un anniversaire. C'était presque comme dans les films.
On était assis autour d'une grande table avec plein de jus de fruits et autres sodas, quelqu'un a tiré les rideaux. Une personne, peut-être sa mère, est apparue de la cuisine avec un énorme gâteau.
Il y avait même des bougies. La scène me semblait irréelle. C'était la première fois que j'assistais à un anniversaire. Ce n'est pas que je ne sois jamais invité mais c'était toujours pareil « Il ne pourra pas être là ». Bien sûr je n'avais pas mon mot à dire. En vérité, comme d'habitude, je n'avais rien à faire mais c'était ainsi. Au final c'était même la double peine, non seulement « je n'étais pas là » mais en plus je devais rester chez moi. Alors je me retrouvais là, sur ma chaise, à attendre que les secondes succèdent aux minutes, et les heures de s'écouler, de s'écrouler. En silence...comme absent.
« Seul, on ne s'entend plus vivre... » affirmait Jacqueline Dupuy.
Mais alors pourquoi cette fois ci ? La réponse, nous étions les voisins du dessus.
La maman d'André avait beaucoup insisté...J'aurais aimé dire ma joie mais elle fut de courte duré.
Quand je rejoignais mes parents j'étais déjà malheureux. J'avais honte mais je n'avais pas de cadeau. Je ne savais pas. Mes parents ne m'avaient rien dit. On n'avait pas les codes, je n'avais pas le code.
Je m'en voulais même si je savais, au fond de moi, n'être pas le seul fautif. Pourquoi faisaient-ils ça ? Pour économiser un cadeau, une babiole ? Je n'ai jamais osé demander. Ce que je sais par contre c'est que pendant dix ans je n'ai plus jamais revu cette scène. De toute façon je n'y étais pas à ma place. J'ai, ou on m'a, évité une honte programmée. On n'avait pas les codes.
Un autre endroit où je ne pouvais trouver ma place, celui des concerts. Ados, on voudrait, moi je ne pouvais pas. Manu, un ami, un ancien camarade d'école, allait régulièrement en concert.
Gérard Depardieu, en parlant d'amitié rappelait « L'amitié, c'est un point d'interrogation. L'amitié n'existe peut-être que dans l'enfance. Les amis, c'est ceux avec qui on grandit » Nous n'étions encore que des enfants, et je rêvais ! Un jour il m'invite à les rejoindre. Il passera demain à dix-neuf heures.
Ma mère a ouvert la porte. Elle a dit non. Ma mère a refermé la porte. Fin de l'aventure.
Avec le temps je me suis dit que ce n'était peut-être pas plus mal car ce jour-là, comme tous les autres d'ailleurs, je n'avais pas d'argent. Même pas de quoi payer ma place. Je ne savais pas, je n'avais pas prévu. J'ai, ou on m'a, évité une honte programmée. On n'avait pas les codes.
Manu, c'est ce que l'on appelle un ami d'enfance, un vrai. On s'est toujours connu de la maternelle à l'école primaire. Et puis nos routes se sont séparées...Mais, c'est toujours avec plaisir que nous nous retrouvons au fil du temps. Certes les périodes se font plus espacées. Manu et son amour du rock ! Sans lui je n'aurais aucune culture musicale. C'est dans sa chambre que nous écoutions les Beatles, les Who, les Stones et aussi Marquis de Sade. Dans cette chambre qui débordait d'amour, là, à ce moment précis, j'étais bien. Sa mère, qui travaillait à domicile en qualité de couturière, rentrait parfois après avoir déposé ses modèles chez son patron. Elle était toujours gentille avec nous.
Manu n'a pas connu son père, je crois qu'il en a été toujours malheureux. Sans jamais rien n'en dire.
Sa mère faisait le maximum, dans la limite de ses faibles moyens, pour lui faire plaisir. J'aurai tout donné pour être à sa place, en même temps cela ne me demandait pas grand-chose. Avec le temps j'ai eu l'impression qu'il en voulait à sa mère. Le jour où j'ai appris son décès je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire « Tu sais, un jour j'étais avec ma mère, et à travers les mots de ta mère j'ai senti un très grand amour et quelques soucis aussi. C'est sûr elle t'aimait...Peut-être à sa façon »
Quand je repense à tout ça. Je nous vois devant son immeuble. C'est, je le suppose, la fin de l'été et face à nous un homme. Un vieil homme ? Forcément, quand on a dix ans, on est toujours vieux, non ? J'aime bien ce vieil homme. Toutes les années, à la même période, il est là, face à son arbre.
On dirait comme un druide, à part que là ce n'est pas du gui mais du tilleul.
Il est là en train de cueillir ses « fleurs » et notamment sa bractée et je ne sais pas pourquoi je trouve cela rassurant. Il m'explique comment il faut s'y prendre et puis, à chaque fois, je lui pose la question qui me taraude : « A votre avis, il est quelle heure ? » Alors il monte sur la plus haute marche de l'escabeau et observe le ciel. J'aime bien parce qu'il explique.« Tu vois le soleil comme il descend vers l'horizon. Normalement il ne va pas être loin de dix-neuf heures » Alors je remercie le monsieur et rentre vite chez moi. Il a dit vrai ! Chaque fois je suis comme sidéré.
Que peut-on attendre de parents qui font, au quotidien, toujours la même chose ?
Voici la journée type :
Lever six heures trente. Petit déjeuner comme toujours à tour de rôle. Le père et la mère rejoignent leur canapé pour attendre onze heure. Parfois ma mère fait un peu de ménage mais comme ici personne ne fait le fou...Parfois ils écoutent la radio, ma mère lit le journal sur la table de la cuisine et le père, un peu plus tard, regarde quant à lui les photos et autres dessins notamment d'humour.
Onze heures, le père fait cuire les pâtes. Onze heures trente repas autour des pâtes. Des pâtes à rien et dans le meilleur des cas une noisette de beurre. Parfois le père fait un régime alors on fait des pâtes sans sel. Des pâtes, trop cuites, sans sel, sans rien. C'est dégueulasse ! On aurait pu mettre du sel dans les assiettes. Et bien non, c'était ainsi. Midi, ils regardent la télévision et le journal.
L'après-midi le père va se promener, retour prévu vers les dix-sept heures. Pendant ce temps la mère regarde une série, on diffusait notamment Columbo ou les Incorruptibles.
A dix-huit heures sandwichs, bien sûr à tour de rôle.
A dix-neuf heures on allume la télévision. Fin de la journée. Et ainsi les journées s'enchaînaient sans fin. Tous les jours se ressemblaient même Noël ou le jour de l'An. Mais que pouvions nous faire ?
Nous n'étions que des enfants et en plus respectueux malgré aucune éducation.
On avait pleinement conscience de tout. Je sais, par exemple, que je n'ai jamais eu de doudou et très vite on m'a dit de ne pas sucer mon pouce. Encore une fois la double peine. Une insécurité de plus.
Ma mère sortait de chez elle seulement trois fois par semaine. Deux mâtinées pour se rendre au marché, les courses dans les supermarchés on s'en chargeait avec bien sûr le ticket de caisse obligatoire et le dimanche après-midi pour se rendre chez ses parents à l'autre bout de la ville.
Alors pourquoi n'avoir rien fait ? Parce que nous n'étions que des enfants, c'est la honte qui nous interdisait de tout dire. On n'accuse pas ses parents !
Des exemples de maltraitance j'en ai déjà signalé beaucoup au sein de ce texte et je pourrais les multiplier sans effort mais quand je pense à ces dix dernières années, c'est le pompon. Je me dis que j'ai voulu être bon et par mauvaises habitudes ceci s'est transformé en éternel bon con.
Pourtant là aussi les exemples furent nombreux. Le coup de l'ascenseur par exemple.
Dans la tour où elle résidait il y avait deux ascenseurs. Un petit pour maximum deux ou trois personnes et un très grand. Avec son déambulateur nous prenions obligatoirement le plus grand.
J'arrivais le matin et j'appuyais sur l'ascenseur. A chaque fois le grand était bloqué dans les étages alors je prenais l'ascenseur jusqu'au dernier étage, puis je descendais à pied et rapportais l'ascenseur désiré. A chaque fois ? Oui, chaque fois. Bizarre, non ? Le coup des infirmières. Chaque fois je lui disais « Dis à tes infirmières de passer de bonne heure, après les courses je voudrais prendre du temps pour moi ». Et chaque fois on attendait, après c'était trop tard, je n'avais plus de temps pour moi. Souvent quand j'arrivais chez-moi elle m'appelait « Tu n'as pas fait attention mais tu as oublié ça ou ça, tu reviens quand ? ». Là encore la liste pourrait-être sans fin. Et dire que je ne saurais jamais la vérité sur Alain. A-t-il bel et bien dit « Si mon frère s'occupe du déménagement seul je lui donne ma part ». Mais comment aurais-je fait ? Le frigo, la cuisinière, le buffet énorme...
Et mes deux équipiers d'enfance. J'ai bien peur qu'il n’y ait plus d'esprit d'équipe du tout.
Y en a-t-il déjà eu auparavant ? J'aimerais crier, j'aimerais hurler « J'accuse ! ».
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------CHAPITRE 42. Mi-juin
Ça « tourne » à Saint Paul, je m'interroge encore et encore.
Je ne sais pas ce qu'il m'a pris, j'ai fait un week-end à Saint Paul. Enfin pas un week-end avec une nuit sur place, que nenni. Les nuits sont encore trop fraîches. Même la matinée, au moins jusqu'à onze heures, il faut mieux avoir sa petite laine. J'ai continué ce que je nomme ma petite bricole.
En début de semaine, normalement, j'ai prévu d'acheter des plaques de toit. Si cela se passe comme je le veux je ramènerais la voiture pour en charger le plus possible. Ça risque d'être très long, c'est toujours long quand on est seul. Eliette Abecassis confirme « L'absence n'est rien d'autre qu'une présence obsédante ». Je pense à mon frère.
J'ai prévu trois trajets minimum pour le chargement des plaques et bien plus pour le déchargement des tuiles en direction de la déchetterie. Ça va être long.…Parfois je me dis même trop long.
Bon, ne mettons pas la charrue avant les bœufs. La première chose à faire pour la journée de lundi sera de me rendre à Brico Dépôt pour voir s'il reste une de leurs références pas trop chères.
Espérons qu'il en reste sinon tout de suite les prix s'envolent. Et puis avec le coffre de la voiture définitivement bloqué je vais devoir m'adapter et seule cette référence à une chance de rentrer.
Je devrais faire un essai, prendre les mesures. Je prévois que ça sera galère aussi bien pour le chargement que pour le déchargement. J'ai mis en attente la gouttière côté voisin, peut-être pour octobre ou novembre si le temps le veut bien. Et puis je ne dois pas oublier mon propre toit en attente. J'ai plein de choses à faire. J'ai trop de choses à faire. Parfois je perds tout courage. Et puis j'ai surtout un truc en tête, un truc qui me prend la tête plus précisément. Ça tourne en bloc et ça se résume par « Il faut beaucoup haïr quelqu'un pour lui faire ça. » Et Martin Luther King d'ajouter « A la fin, nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis, mais des silences de nos amis ».
Y' a même pas d’écho. On joue à domicile, en famille !
Quand je pense que je n'étais même pas invité pour l'enterrement de ma propre mère mais bien prévu pour payer, le vidage d'appartement il y a bientôt deux ans et prévenu un an plus tard on sait pourquoi, la surfacturation, mes courriers à Alain, mes déplacements pour aller à la rencontre de ma sœur, aujourd'hui le notaire et sans oublier tout le reste... Oui, il faut beaucoup haïr, trop ?
J'en appelle à Montaigne « Il n'est réplique si piquante que le mépris silencieux. »
Bien sûr que je ne suis pas un ange. Je dirais que je suis quelqu'un d''entier.
L'innocent expliquait « Je revendique complètement ma connerie et mes dérapages. Parce qu'il y a là quelque chose de vrai. Et si on ne dérape jamais, c'est souvent qu'on est un peu con – L'innocent c'était Gérard Depardieu – Je préfère être ce que je suis. Continuer à être ce que je suis. Un innocent. » Cela fait bien longtemps que je regrette parfois mon comportement. Oui, c'est vrai, parfois je m'emporte. Je dis toujours ce que je pense et ça pourtant je sais que je ne le devrais pas.
L’honnêteté n'a jamais payé ni la franchise. Dire de quelqu'un qu'il est gentil c'est toujours négatif.
Il faudrait mentir face à ce style d'individu mais on ne se refait pas comme on ne refait ni le monde ni les autres. Hegel racontait « L'histoire n'est pas le lieu de la félicité. Les périodes de bonheur y sont ces pages blanches » Qui a dit trop bon, trop con ?
Je me revois enfant, j'allais vers mes onze ans, je m'étais juré de ne jamais mentir. Je voyais mes parents, la famille, et sans cesse « Tu dis rien à.… » « Je te le dis mais chut... ». Je pensais que mentir ne servait à rien. J'ai tenu ma parole d'enfant. Le roman de la vie a remplacé les contes de fées. J'ai tenu ma parole d'enfant le plus souvent possible, presque toujours. Je crois que ceci m'a coûté très cher. Trop sûrement. Pourtant on a toujours le choix, non ? Je voudrais être Jack Nicholson dans ce film de George Miller « Les sorcières de Eastwich » et m'entendre dire « Ce n'est pas nous qui distribuons les cartes mais rien ne nous empêche de jouer comme l'on veut. »
Je pense à tous ces cadeaux que j'ai fait durant toutes ces années à ma sœur sans avoir besoin d'une quelconque date et je pense à aujourd'hui. C'est l'heure des bilans, c'est triste.
Parfois je me dis que je devrais en parler à mon frère. Aller le voir et tout poser sur la table : Les devis, l'estimation de l'appartement et le notaire... Est-ce toujours à l'ordre du jour ?
Je regrette de ne pas en avoir parlé lors de ma visite au Palais, la dernière sûrement.
Je repense à Alain et sa peur de payer quand il croisera le notaire. Une manipulation de ma sœur, accompagnée par sa fille ? Et si Alain était de mèche ? Parfois je me dis que je suis peut-être le seul à avoir payé un enterrement auquel je n'aurais pas dû être invité. Alors, oui, je pense à cette version où Alain aurait un rôle. Pourtant je n'ose me l'avouer... Ce serait fou, non ?
J'aurais voulu ravaler mes mots pour lui donner davantage de crédit, augmenter mon temps de parole en quelque sorte mais je n'y arrive pas. Je préfère ne pas y penser, pas lui. Je dois me faire une raison. Même si je pense que tout ceci n'est guère raisonnable. Tirer un trait de l'appartement jusqu'au notaire. Tirer un trait sur ma mère...Ne garder que ce classeur et cette photographie.
Si je veux être honnête avec moi-même, j'ai peur de rencontrer à nouveau Bernadette et Alain.
J'ai peur qu'ils le prennent de haut. Style « Oui, bon, c'est du passé » ou je-m’en-foutiste « Chacun a touché ce qu'il devait, non ? ». Mais ma plus grande peur, ma plus grande surprise serait de les entendre dire « Ah oui, c'est tout bon. Joëlle s'est occupée de tout. Tout est réglé désormais »
Là, je risque de péter les plombs. Il ne faut surtout pas...Et pourtant. C'est un pile ou face.
Ils peuvent percuter de suite...Ou jamais. Merci et au revoir. J'aimerais qu'ils se sentent concernés, comprenant cette manipulation mais je ne peux m'empêcher de penser au pire. Pourtant même dans mes rêves je nous vois tous les trois. J'imagine une lutte...mais parfois je ne vois aucune lutte.
Seulement une personne isolée, moi.
Il y a une autre chose qui me turlupine. J'allais même dire que la chose en question commence à dater, c'était au mois de juillet dernier quand tout a commencé, quand tout a recommencé. Pas pour le courrier de ma sœur déposé comme on le sait mais quand la première lettre en AR est apparue.
Ce premier courrier, venu tout droit du tribunal, m'avait pris beaucoup de temps. Aujourd'hui je me rends compte que je n'y ai, pourtant, pas accordé assez d'importante et notamment des renseignements importants sur mon frère et ma sœur. Pour preuve j'ai réalisé que mon frère n'avait pas indiqué son téléphone seulement au moment où j'en ai eu besoin, c'est à dire bien plus tard. Idem pour l'adresse de ma sœur. Je n'ai même pas vu que l'adresse qu'elle m'avait donnée ne correspondait pas à celle notée sur les papiers de notre dernière comparution.
Contrairement aux écrits j'ai gardé une bonne mémoire et notamment du juge quand il nous a questionnés. C'est Joëlle qui a ouvert le bal...Costumé, déguisé et plus...
J'ai entendu très nettement « Mon mari touche 1490 euros par mois et moi je ne travaille pas ».
C'est là, dans cette phrase, qu'est mon questionnement. Déjà, elle mentait... Pour le jugement il était écrit 1690 euros. Envie de dire, elle a peur de rien Joëlle. Mais en même temps c'était triste, à l'heure du numérique, croire que personne n'allait percuter. Mais revenons à cette phrase. J'en connais un qui a déjà dit « Vous verrez, vous allez tout de suite percuter sur une omission ».
Il manque quelqu'un. Où est Idriss ? Idriss avait le même âge que l'aîné d'Angélique. Et de quoi avait peur cette dernière, que son fils ne soit obligé de payer car il venait tout juste d'être majeur.
Je sais qu'Idriss et Jordan ont partagé un temps la même école et la même classe.
Mais Jordan a rejoint l'école privée... Qu'est devenu Idriss ? Bien sûr que je ne serai jamais pourquoi ma nièce a été conviée à comparaître. J'ai bien au minimum deux idées mais je sais que je ne saurai jamais la vérité. J'aurais dû en parler lors de notre passage au tribunal. Engager la discussion avec la directrice de l'EHPAD et la tutrice quand je suis parti du Palais. Elles étaient là, juste en retrait de quelques mètres mais j'avais aussi constamment Angélique qui ne m'a pas quitté du début à la fin. Ce n'est peut-être pas un hasard, non ?
Par contre pour l'âge de son fils je suis quasiment sûr de la véracité de ses dires.
Mais pour en revenir à Idriss, où est-il ? A à peine dix-huit ans, est-il retourné chez son père ?
Il y a de cela près de dix ans Angélique m'avait appelé au téléphone, un brin alarmiste « Oui tu sais le nouveau mari de ma mère – le deuxième avant que n'arrive l'actuel - il refuse de partager le lit avec ma mère et il ne lui adresse plus la parole. J'ai peur, avec Idriss, qu'il décide de partir dans son pays d'origine. On peut faire quoi ? ». Je crois lui avoir dit « S'il est venu pour obtenir des papiers – il était là depuis près de trois ans - normalement ce n'est pas pour repartir mais je peux me tromper ». En tout cas Idriss avait disparu. C'est fou, c'est la même histoire. Chacun prend son envol la majorité venue, comme pour les parents. Mais alors rien ne change. Quel que soit le choix d'Idriss j'imagine qu'il ne devait pas être heureux. Je repense à Angélique, David et Teddy... Eux aussi ils n'ont pas fait de vieux os ! Angélique est partie vers seize ans, David vers ses quinze ans et Teddy à préférer vivre chez son père alors qu'il terminait son CAP. Oui, c'est la même histoire. On change les acteurs mais on garde la trame de la pièce. Le cas échéant on l'adapte différemment mais le fond reste le même. Diable ! Je repense, toujours lors de notre comparution, à ma déclaration.
Elle était fort simple, je touchais le RSA. Je revois la scène. Personne ne m'a rien dit, rien demandé.
Je sais que si les rôles avaient été inversés, j'en aurais parlé.
Pas devant tout le monde, ceci n'est pas mon style, mais à l'écart. J'aurais attendu la fin et quand la chose se serait présentée j'aurais dit aussi bien à mon frère qu'à ma sœur « Si tu as des soucis, tu sais que tu peux compter sur moi. N'hésite pas à m'appeler ou laisse-moi un courrier à Saint Paul ».
Là, il n'y a rien eu de tout cela. J'ai pensé très fort à Théo et Vincent. Quelle belle histoire d'amour !
J'aurais tellement aimé qu'avec Joëlle et Alain on forme un bloc. J'aurais tellement aimé en parler avec eux, de ses parents terribles. Dire comment, chacun à sa manière, nous avions traversé cette enfance, ses séquelles... Parler de cette non-éducation mais ceci aurait été impossible dans cette réalité, notre réalité. Oui, impossible et c'est encore une fois de ma faute. Je n'ai pas su voir.
De ma sœur, durant toutes ces années où nous nous sommes fréquentés et notamment ces vingt premières années en couple, je n'ai voulu voir que le bon côté. Pourtant c'était criant. Ma sœur se levait vers les dix heures et sa journée se partageait entre petit ménage et feuilletons à l'eau de rose.
Je me souviens avoir dit à ma mère mais aussi à ma sœur que la vie ce n'était pas ça. Une ou deux fois je sais que j'ai dit à ma sœur « Mais pourquoi tu ne travailles pas ou alors t'investir dans le monde associatif en qualité de bénévole ». Je ne souhaitais pas être méchant, juste leur faire comprendre que la vie ne se limitait pas à du ménage, des feuilletons et baiser à longueur de journée. Ma sœur a toujours aimé le sexe, ça elle l'a transmis à sa fille. Pas une histoire d'amour, non, juste l'acte...animal. J'imagine, aujourd'hui, qu'elle a dû mal le prendre. C'est peut-être la raison, ou une des raisons, de tant de méchanceté et cette phrase qui revient sans cesse « Il faut beaucoup haïr quelqu'un pour lui faire ça » Une histoire d'éducation ? Helen Keller précisait « le meilleur aboutissement de l'éducation est la tolérance. » Nous, on ne nous a pas éduqué. On a oublié de nous lire le Petit Prince ou Candide. Et le reste aussi.
Parfois, je pense comme Yann Moix dans « Naissance » : « On allait me donner la vie, jamais on ne fournirait (je le savais bien) de quoi la remplir. On me fournit le contenant, non le contenu. »
Et puis ce grand final. Je l'ai vu en rêve. Je ne me souviens pas du début de ce rêve. C'est une image, une simple suite d'images mis bout à bout. Un peu comme ces romans photos à l'eau de rose, style « Nous deux ». Ma mère en était d'ailleurs très friande. Ma sœur également. Il y en avait toute une pile, une bonne pile !
J'ouvrais une porte. J'arrivais dans une chambre style chambre d'hôpital. J'observais ma mère, là dans son lit. J'ai vu une larme coulée sur sa joue. J'ai pris la direction du lit. J'ai écrasé doucement cette larme avec ma main. J'ai pris la main de ma mère. Je tenais ma main dans la sienne ou le contraire. J'étais apaisé. J'aurais aimé pouvoir dire, nous étions en paix...Et puis le rêve a disparu.
------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 43 Fin juin.
Je m'invite chez mon frère, première.
Lundi je suis allé à Saint Paul. Je ne suis pas passé par la case Brico Dépôt, je ne le sentais pas.
J'ai pris le chemin le plus court. Moins de risque de rencontrer les forces de l'ordre.
A peine arrivé j'ai pris la direction du toit concerné. J'y ai constaté une petite anomalie.
J'ai rectifié quelques tuiles. J'ai observé de plus près ce toit de la grange et au final j'ai décidé de ne pas acheter les plaques de toit. Plus tard, dans un ou deux ans.
La météo prévoit treize degrés le matin et trente l'après-midi, le tout sans aucun nuage et sans vent.
Voilà pourquoi j'ai prévu d'être là mercredi et également deux jours d'affilés, à savoir vendredi et samedi et d'y rester pour la nuit. Pour que ces journées soient profitables j'ai rangé tout mon bordel et j'ai terminé par mes géraniums. J'ai sorti de nouveaux bacs pour l'occasion et replanté les boutures obtenues. J'ai arrosé le tout et après j'ai pris le chemin du retour.
Mercredi je suis resté chez moi. C'était le jour des soldes, alors je suis allé voir. Je résumerais par « Bof ! » J'ai acheté trois conneries dont une scie, un nouveau coupe bordure et un tableau électrique. Le tout démarqué à soixante-dix pour cent. L'après-midi, cela fait plusieurs jours que j'y pense, je me suis rendu chez mon frère. Ma conseillère a raison, il faut mieux en parler de vive voix
J'ai prévu une pochette pour mettre les devis, factures...
Pour être plus libre, et moins solennel aussi, j'abandonne la pochette. Les devis et factures se retrouvent, pliés en quatre, et de force, dans la poche arrière de mon pantalon. Quand j'arrive sur place la voiture est là. Je sonne, il est presque dix-sept heures. Personne. Alain a dû aller chercher sa femme au travail. Je sais qu'ils remontent en bus. Ils sont tellement collés, inséparables que Lamartine s'impose de lui-même « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Je décide d'attendre. Au bout de quelques minutes je préfère rejoindre la station de bus où ils doivent arriver.
Il y a deux chemins différents, j’en prends un. Les deux en réalité se valent.
Ça prend deux minutes pour arriver sous l'abribus. Voilà je pose mes fesses sur le banc.
Un bus arrive, rien. Un deuxième, un troisième, un quatrième...
A raison d'un bus toutes les dix minutes le résultat se veut simple : Je suis là depuis quarante minutes. Je fais quoi ? J'en attends un dernier, avant de grimper cette fois ci à l'intérieur.
Je vérifie les personnes qui en descendent, rien. Je verrai demain.
J'entends, au loin, la voix de Robert Badinter me murmurer « Les amis qui s'éloignent emmènent avec eux une part de nos souvenirs, c'est à dire de nous-mêmes ». Je n'ai plus d'amis. Je n'ai plus de famille. Je ne me sens pas vraiment concerné même si je partage l'avis de ce grand homme politique. Et plus philosophe que certains de nos ministres. De l'éducation, non ?
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 44 Fin juin.
Chez mon frère, deuxième...Suite et FIN.
Ce matin j'ai décidé de me rendre chez mon docteur généraliste. En fait, je n'ai pas trop le choix, je n'ai plus de traitement. La veille je suis allé voir le papier qu'il a mis sur sa plaque. Désormais il reçoit, sans rendez-vous, quatre jours sur cinq de sept heures trente à neuf heures trente sauf pendant les petites vacances. Il est sept heures quand je ferme la porte de mon appartement. Ça ne prend pas plus de dix minutes à pied, et je suis large. Sur le chemin je prends mon temps. Un îlot de petites maisons a émergé sur les lieux d'un ancien collège, tiens justement le mien. Un peu plus loin d'autres travaux ont également lieu sur une vieille maison, des palettes de mortier en témoignent, des outils aussi. A ce train-là j'arrive il est sept heures vingt. J'observe ce petit matin, les gens peu nombreux, les voitures, le soleil qui dresse ses rayons et joue à découper les ombres.
Sept heures vingt-huit. Il va bientôt être en retard. Par chance je suis le seul à attendre.
Sept heures trente-cinq. Ce n'est pas normal, non ? Je vais consulter à nouveau le papier sur sa plaque. Oui, c'est bien ça. Nous sommes à une semaine des grandes vacances donc rien à voir avec les petites vacances. Je relis. Merde, c'est le seul jour où il ne travaille pas. Je n'ai pas été assez vigilant. La journée débute bien.
Avec mon sac rempli de livres je rejoins le bus qui m'emmène dans le centre-ville. Des mini-bibliothèques ont fleuri sur certains trottoirs, j'y dépose mes anciens amis. J'ai envie de dire « Longue vie à vous » Je vois offert à tous Platon, Houellebecq, des essais, un ouvrage sur l'univers... Au retour je passe par Pôle Emploi pour l'actualisation et le renouvellement de ma carte de transport. Voilà, c'est fait. Il fallait le faire. Maintenant je dois être fin prêt pour mon rendez-vous avec Bernadette et Alain. J'ai prévu d'être sur place entre dix-sept et dix-huit heures.
C'est comme si j'allais passer un examen. Le trouillomètre à zéro. Ou pour retrouver un côté un peu plus sportif, un match d'un intérêt capital où la défaite serait impossible, le match à ne surtout pas perdre. Quelqu'un a parlé de « remontada », non ? Je pense et repense à Bernadette et Alain...Quelles réactions auront-ils ? Vont-ils me croire, ou pas ? « Le principal fléau de l'humanité n'est pas l'ignorance, précisait Simone de Beauvoir, mais le refus de savoir ».
Souvent, avant de passer une épreuve, on préconise une sieste. J'ai essayé...Pour preuve. J'ai essayé...Dix minutes, peut-être vingt. J'ai entendu dire que même si vous ne dormiez pas, le fait d'être dans le noir, les yeux fermés, au repos total était aussi réparateur. Je me dis que certainement. C'est possible. Et puis là ça m'arrange ! J'ai plus de deux heures à tuer.
J'avais prévu un chiffrage de l'appartement. J'ai commencé, presque fini (D’après « le bon coin » prix du lit électrique avec potence entre 500 et 800 euros, prix du fauteuil électrique multi positions entre 300 et 500 euros, prix du fauteuil roulant entre 200 et 300 euros...) et puis j'ai laissé tomber...
J'avais prévu un courrier pour ma sœur et puis... Je voulais aussi retrouver dans tout mon bordel la pochette sur l'EHPAD, dessus était notée sa situation bancaire. De mémoire il était question, je crois sur son livret A, ou B d'une somme d'environ sept mille euros. Le problème c'est que j'ai survolé ce document en me disant que je verrai ceci plus tard. Impossible de savoir si cette somme correspond à son arrivée dans cette maison ou lors de son décès. Pour cela je dois remettre la main dessus mais, là, pour l'instant, je n'en ai aucune envie. Pas envie de remuer tout ça, tous ces papiers, ces souvenirs... Avant de partir je prends un Xanax, on ne sait jamais. Je prends les devants, surtout ne pas s'énerver. Je dois être calme, zen. Allez, je m'habille ! Les devis et autres factures dans la poche arrière de mon pantalon, le tout plié, de force, en quatre. Il fait une chaleur écrasante, environ une trentaine de degrés. Il est dix-sept heures tout juste passé, c'est l'heure.
Je navigue entre deux eaux. Parfois je suis sûr de mon frère et de sa femme, c'est sûr ils comprendront. Aussi bien le vidage de l'appartement, la surfacturation et le notaire. Et puis...
Tous mes doutes je les emporte avec moi. Sur la route, c'est sûr, je ne suis pas seul !
La voiture est là. Bien sûr ceci ne veut rien dire. La voiture c'est seulement pour se rendre dans leur maison de campagne et pour les courses sinon ils ont un abonnement annuel pour le réseau des bus.
La dernière fois où j'étais en voiture avec eux, pour l'enterrement, mon frère était tout fière de me dire « Nous on a trouvé une solution pour avoir toujours une belle voiture – J'ai dû répondre : Ah bon ? - Oui, on a choisi le système de la location. On change de voiture tous les trois ans et cela ne nous coûte que 250 euros par mois – J'ai seulement demandé combien de kilomètres ils faisaient en moyenne – On fait 6000 kilomètres par an ! » J'ai trouvé ce système très, très cher mais bon, je n'ai rien dit. 3000 euros pour 6000 km, c'est l'agence qui devait être ravie de la bonne affaire. Trois ans plus tard, la voiture était comme neuve. Je sonne. Personne. Dans sa boîte aux lettres on voit une lettre en attente. Mon frère n'a pas dû rentrer. De toute manière je ne connais que peu de choses d'eux. Dire rien serait plus logique. En plus de quinze ans, date de son mariage, on a dû se croiser moins que les doigts d'une seule main. C'est fou, non ? On n'y fait pas attention. On regrette aussi.
Il y a tellement de chose qu'on aurait pu partager, je n'ai pas su. Misère, va !
« Rien n'est immortel, ni la nature, ni l'homme, le seul événement permanent, c'est le changement »
affirmait Arthur Schopenhauer. Bon, ce n'est pas l’heure, ni des regrets ni des remords. C'est la vie, banale. C'est l'heure, c'est tout. Malgré tout je ne sais que faire. Là, près de l'immeuble, avec ce parc ombragé, c'est agréable. On dirait que le soleil voudrait tout écraser. Pas un nuage à l'horizon, pas de vent non plus. Pas un pic de vent. C'est chaud bouillant ! Pourtant je ne m'imagine pas attendre là. Je vais rejoindre l'arrêt de bus. En plus, de mémoire, l'abribus est à l'ombre. Allez, c'est parti.
Je rejoins la rue et fais quelques pas. Quel trajet pour rejoindre l'arrêt ? Je décide de faire le même que la veille. En réalité je ne fais que quelques pas. C'est comme si j'avais l'alarme à l’œil.
Au loin...Au loin, peut-être cent mètres, mon frère et sa promise. J'ai l'avantage de les voir en premier. Ils ont pris l'autre chemin. Ils marchent côte à côte, là, sous ce soleil. Ils traversent la rue et arrivent sur le même trottoir que ma pomme. Sont-ils heureux ? Impact prévu dans dix secondes. La chaleur est écrasante. Mon regard croise celui de Bernadette de façon furtive. Elle avertit aussitôt mon frère d'une manière qu'elle croit discrète.
Arrêt du couple, on dirait que quelqu'un a tapé sur « pause ».
Impact maintenu et prévu dans six secondes. Quand je les vois ainsi je ne peux m'empêcher de penser à ce véhicule qui recule Bip...Bip...Bip. Ils pourraient, ils le feraient, sûr ! Ils ont dû y penser un très court instant mais j'ai l'avantage de les avoir vu en premier. Ils parlent entre eux. On dirait qu'ils font du surplace. Impact prévu, retardé, mais maintenu à environ cinq secondes.
Je ne le sais pas encore mais à cet instant précis ils ont un plan. Ils remarchent normalement.
Bernadette a reculé de quelques mètres, peu, deux ou trois maximum. Alain assure la tête.
Impact prévu dans une seconde. Alain se retourne vers Bernadette, il me tourne par la même occasion le dos. Impact ! Il fait celui qui ne me voit pas et parle avec Bernadette tout en marchant.
Je suis transparent, bienvenue à l'homme invisible.
Alain, le philosophe disait « Aimer c'est trouver sa richesse hors de soi » pour l'heure, je cherche, je creuse mais je ne trouve rien. Je fonce dans le mur et je n'ai aucune protection, diable !
Je dois faire quelque chose. Dans moins de deux secondes il sera trop tard. Alors, comme dans un film, j'ai l'impression de m'entendre crier. Je suis l'acteur de cette mauvaise série. J'espère que dans la réalité je n'ai pas crié mais je ne jurerais de rien. Je n'ai dit qu'un mot « Alain ». On aurait dit comme une plainte, presque un cri du loup, une longue plainte qui envahirait la nuit. Une nuit noire, en forêt, loin de tous repères. J'étais tellement tendu par la situation que je n'ai pu prononcer autre chose. Il m'a regardé, comme s'il était surpris, puis il s'est arrêté. Bernadette s'est arrêtée également.
Ils avaient gardé entre eux les deux mètres qui les séparaient. Pas vraiment des plus commodes pour discuter. Il faut choisir, on parle à l'un ou à l'autre. Hélas j'ai dû combiner d'où obligatoirement une perte d'efficacité. J'ai commencé par Alain, puis Bernadette, puis un coup l'un et un coup l'autre, puis à nouveau Alain. Ça ne s'est jamais arrêté durant tout notre échange, environ vingt minutes.
C'est fatiguant, c'est épuisant ! C'est super long, je me sentais hyper seul !
Un homme, sans doute de la résidence ou du quartier fait mine de s'arrêter. Comme s'il sentait le couple en danger. J'ai peut-être crié trop fort ? Puis il passe son chemin. Je crois qu'Alain lui a fait un signe comme quoi tout allait bien. Je reste ce vilain petit canard, c'est sûr. Avec du recul, je sais aujourd'hui qu'il s'agit du gardien de l'immeuble. Ce style de résidence cossue avec une petite maison indépendante pour le gardien. On ne s'embrasse pas. Ce n'est pas comme la dernière fois. Je me lance face à Alain. Je lui demande pour le notaire. Il me répond « Que pour lui il n'y a rien d'inquiétant. C'est tout à fait normal. Peut-être même pas avant septembre, vacances obligent ». A ce moment j'aurais dû changer de sujet. Parler des devis mais comme on parle de notaire j'enchaîne par mes craintes au sujet de Joëlle, ai-je parlé de sa fille ? Bernadette m'arrête aussitôt. Elle me raconte qu'elle a déjà connu ce style de situation « Pour le partage tout le monde doit être présent, aucune autre possibilité ». Je sais qu'elle a raison. J'en viens aux devis et je les commente. J'explique comment je les ai eus. Pourquoi je l'ai fait et ma surprise quant au prix, le double !
Alain écoute. Bernadette semble déjà perdre patience « Mais on a dû faire ça dans l'urgence. On n'avait pas le choix, le corps changeait à vue d’œil ». J'entends comme un gros sous-entendu, style « c'est facile de juger et de ne rien faire ». Je leur parle de cet enterrement misérable, de cette robe bleue que tout le monde cherchait alors qu'elle l'avait toujours sur elle. De la toilette inexistence et de l'urne aussi. Alain semble vraiment chercher à comprendre. Bernadette s'irrite « On aurait dû ne rien faire ! ». Heureusement que je suis d'un calme olympien. Je prends sur moi, je prends et même les restes.Je parle du devis signé, sûrement ultérieurement, et de l'impossibilité de revenir dessus, de ma rencontre avec ce monsieur des pompes funèbres, situé au cinq rue du marché, et de sa réaction.
« Tout a été fait dans les formes. Vous avez trouvé moins cher, c'est votre problème... »
Bernadette se croit accusée et le formule. Je leur explique que je suis venu pour avoir leurs avis, leurs conseils. Alain a tout à fait compris et le lui dit. Elle ajoute quand même « C'est Joëlle et Alain qui ont signé le devis. On n'avait ni le choix ni le temps ». J'apprends ainsi cette signature inconnue, le nouveau nom de ma sœur. Désormais elle est devenue Madame Michel, comme la mère...Et son chat. Je l'avais oublié. C'est voleur un chat, non ? En guise de conclusion elle précise « De toute façon il fallait bien le payer cet enterrement et puis ce n'était pas votre argent ». Tiens, prends ça dans les dents ! Je crois voir passer un vilain petit canard. J'en conclus pour ma part « Merci et au revoir ! » Je parle enfin du vidage de l'appartement. De cette lettre que je lui ai envoyé il y a environ un an au sujet de l'appartement alors qu'en réalité tout ceci avait eu lieu un an auparavant. Je vois qu'Alain essaye de comprendre le fil de cette histoire. Bernadette s'en fout, elle attend la fin. J'explique quand même, je termine mes dernières cartouches, pourquoi ce courrier un an après et la peur de la présence de la mère au tribunal. Je soutiens qu'il s'agit d'une façon fort cavalière pour un partage. J'ai du mal à comprendre. J'interroge Alain sur la date de ce pillage d'appartement. Il marque un temps puis me répond « non. » En réalité il a dit ça comme il aurait dit autre chose. J'interroge Bernadette sur cette manière d'agir. Silence. Je reviens sur certains sujets déjà traités. Alain écoute poliment, Bernadette perd patience. Elle prend la parole « Alain t'a appelé. Pourquoi tu lui as raccroché au nez ?
-Pardon ! Je ne vois pas pourquoi je ferais ceci à mon frère alors que c'est moi qui le sollicite.
-Quand il a rappelé, c'était le répondeur ! » Je tombe des nues. En plus Alain confirme les dires de sa femme. Il m'interroge à son tour. Pour la première fois, je vois, j’entends mon frère mentir. Comme seule défense je parle de cet appel reçu non pas mercredi mais jeudi. Je demande des explications. On a du mal à se comprendre, c'est la confusion.
Je rappelle que je ne cherche qu'à comprendre et ce n'est pas Joëlle qui va m'aider vu qu'elle se fout royalement de ma gueule. « Elle ne sait pas, elle ne voit pas, elle ne comprend pas pourquoi. »
Là, je ne suis sûr de rien mais je crois bien que mon frère a souri. Ça m'a fait mal. J'étais si triste que je n'ai pu m'empêcher de penser à Françoise « Ce n'est pas parce que la vie n'est pas élégante qu'il faut se conduire comme elle ». Audrey Hepburn confirme « L'élégance est la seule beauté qui ne se fane jamais. » Je parle aussi de l'avarice d'Angélique « Et qu'un devis comme celui-ci elle ne l'aurait jamais accepté, sauf si... ». A la fin je suis mort. Épuisé ! Je remets, en désespoir de cause, les devis et la facture. Elle me dit « Je regarderai ». Je sais que c'est faux. Au plus elle va survoler, comme pour les papiers du tribunal, et ne rien constater. Alain acceptera son jugement, obligatoirement. Ne faites plus vos jeux. Circulez, il n'y a plus rien à voir !
Je vais pour repartir...Il n'y a plus rien à faire. Je me dis que j'ai tout donné quand je retrouve, au fond de mes poches, un bout de papier sur lequel j'avais noté les éléments à aborder. Je vérifie que je n'ai rien oublié. Si, là. Je n'étais pas sûr de le noter et puis je l'ai fait quand même. C'est au sujet de notre brouille. J'hésite et puis « Tu sais pour les photos de mariage...La mère...Notre rencontre...Bernadette et son silence...Mon interprétation et ma rancœur...Pourquoi je ne voulais pas saluer Bernadette ? » Alain semble soulagé, enfin ce n'est que mon interprétation.
Je parle parfois à Alain, et parfois dans le vide.
J'ai bien fait. Ça m'a soulagé d'un poids. C'était important qu'ils sachent, surtout mon frère.
Avant de repartir je les remercie pour leur écoute. Voilà, c'est fini ! On raccroche. Bip, bip, bip...
De retour, je décide de remettre la main sur la pochette de la mère. Je dois conclure définitivement cette mauvaise histoire. Je suis trop seul face aux autres...Il faut savoir tirer un trait. Je suis fatigué de tout ça ! Comme je l'ai déjà signalé je n'ai plus de force et même si Amelia Earhart déclare « Le courage est le prix que la vie exige pour accorder la paix » tout me parait si loin, hors de portée...
J'ai fait un sacré rêve il y a de cela deux jours. Enfin non, pas un rêve mais un terrible cauchemar.
Il était un peu plus de deux heures du matin quand j'ai ouvert les yeux en grand.
J’assistais à mon enterrement. Il faisait très froid. On parlait de moi au cinq rue du Marché...
(Depuis quelques jours je sens monter une violence en moi.
J’ai des idées noires, ultra-noires, « Soulagiennes » diraient certains.
Je pense de plus en plus au mot « Violence » et puis « Haine ».)
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 45. Fin juin.
Une histoire de cambriolage avec méthode Couet.
J'ai très mal dormi cette nuit. Je n'ai pas retrouvé la fameuse pochette.
J'ai bien pensé à une chose mais j'ai préféré... Une histoire de trousseau, de clefs avec adresse fournie. Non, ça serait trop affreux ! J'ai essayé de me persuader que j'avais mal cherché dans tout mon bordel. Oui, j'ai essayé de me persuader, une sorte de méthode Couet. Je m'en vais tout oublier. Je passe ce week-end à la campagne. J'arrive sur place, en voiture, il est huit heures trente. A neuf heures, boulangerie oblige, je suis sur le toit. J'interviens et profite du jour qui se lève. Comme une envie de dire « Enivre toi de l'éternité de cette journée ». On se sent toujours libre sur un toit comme en dehors de la maison, de la société. J'aime bien cette sensation. Je m'assois, je ne fais rien, je suis bien. Envie aussi d'entendre Serge et « Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve »
Parfois un petit vent agréable, et puis plus. Je profite comme certains de l'instant, du présent.
Comme le temps se veut superbe, un ciel bleu immaculé et des températures dépassant les vingt degrés le matin et prévues pour l'après midi à plus de trente, j'ai prévu de faire bronzette sur mon transat. Cela fait des années, près de dix, que je ne l'ai pas fait. Pour l'heure le soleil n'arrive pas encore dans le jardin alors je décide de m'attaquer à ce que j'ai toujours appelé « La petite maison » et plus précisément refaire une partie du plancher. Le programme de ce matin sera de scier les différentes planches, prévoir et donc couper des cales de maintien par avance et clouer une partie du plancher. C'est mieux de faire ainsi. Il faut savoir prendre son temps. Parfois cela permet de mettre en évidence des oublis voire des erreurs. Une fois cloué c'est du définitif !
Quand je lève enfin le nez de mon ouvrage il est près de treize heures. Je mange sur le pouce, deux mini sandwiches préparés par mes soins, et direction le transat. Comme c'est bon, j'avais oublié !
J'ai l'effet d'être bombardé par des millions de petites particules. J'ai cette sensation de n'être que l'une d'elles, perdue dans cet univers et je pense au docteur en astrophysique Trinh Xuan Thuan.
C'est lui notamment qui comprimait quatorze milliards d'années en une seule. Extrait de la collection « Dictionnaire Amoureux » du ciel et des étoiles il explique « Le 1 janvier c'est bien sûr le big-bang, le 21 février naît la Voie Lactée et il faudra attendre le 3 septembre pour qu'apparaisse le système solaire et ses planètes. Le 23 septembre c'est au tour des premières cellules de vie sur terre. Les premiers poissons et autres vertébrés devront attendre le 18 décembre et dix jours plus tard apparaîtra un astéroïde géant et par la même une sortie de scène des dinosaures. Quant à l'espèce humaine, tout son développement se déroulera au soir du 31 décembre et encore à peine avant 22 heures ». Comme un voyage dans le temps. Cela relativise, non ?
Je me dis que si je continue ainsi je risque carrément de me laisser aller et je ne suis pas à l'abri de m'endormir. Une phrase résonne dans ma tête « Soit tu te rendors pour continuer tes rêves soit tu te lèves pour les réaliser » Je lézarde près d'une demi-heure. Entre le soleil et moi pas un obstacle.
J'ai l'impression de perdre toute mon eau, mon front est en sueur et le reste aussi. Je sais qu'un corps, de surcroît sans aucune protection, abandonné au soleil ne doit pas être exposé plus de vingt-trente minutes alors, passé ce laps de temps, je me lève. De toute façon je ne pouvais plus tenir.
Je savoure d'être à l'ombre avec en prime un très léger vent. Je retourne voir mon plancher.
Pas mal. Je laisse ainsi. Je balaie, range mes outils, remets les meubles et quitte la petite maison.
Je termine cette journée entre des passages sur mon transat et des bricoles que j'aurais dû faire depuis longtemps mais que je reportais continuellement. A dix-neuf heures je rejoins la maison. Souper léger et direction le lit. J'écoute les cinq-six stations disponibles sur la bande FM.
C'est ainsi à Saint Paul, suivant la radio dont je me sers j'obtiens parfois deux ou trois stations, parfois plus de vingt et pour l'heure cette radio que j'ai me permet d'arriver à six maximum.
Souvent, si je ne trouve pas mon bonheur sur France Culture ou France Inter, c'est mort.
Il ne reste que France Musique, c'est sinistre, enfin faut aimer, NRJ ou une radio locale avec des succès d'autrefois, de l'accordéon voire même des chansons folkloriques. Pour les amoureux d'accordéon et de Berthe Sylva c'est le paradis, faut aimer aussi. France Culture ne m'intéresse pas, idem pour Inter alors j'écoute un temps NRJ. C'est bête et méchant comme dirait Hara-kiri. Ils ont changé d'animateur, dommage. L'équipe n'est plus la même. Ça frôle la gêne. J'arrête la radio.
La nuit est tombée depuis bien longtemps. Je dois dormir. Je pensais que la nuit serait plus fraîche et ce fut tout le contraire. La température fut très agréable. Je regarde l'heure, il est quatre heures, j'ai donc dormi cinq heures. J'écoute la radio avant de débuter ma journée. Une journée qui sera obligatoirement courte car j'ai prévu de partir avec le car de midi. Un match de football se déroule, à la télévision, cet après-midi dès seize heures. J'attaque dès six heures par du ménage puis du désherbage. A sept heures je fais parti des premiers clients de la boulangerie. Jusqu'à dix heures je fais ce que je nomme de la petite bricole. A quinze heures je suis devant ma télévision.
A noter : J'ai fait des recherches sur Internet et j'ai enfin trouvé d'autres réponses à mes questions.
« Pendant longtemps on a opéré les amygdales par la guillotine de Sluder- explique le docteur Dervaux- Il s'agissait d'une pince, un peu comme un coupe-cigare, qui permettait d'énucléer les amygdales. L'intervention durait environ cinq minutes. Aujourd'hui elle se fait sous anesthésie générale, avec intubation et par dissection. L'intervention dure en moyenne une demi-heure ».
(Depuis un certain nombre de jours, je sens monter en moi une très grande colère. Le jour, la nuit...je me transforme en assassin. J'élabore une multitude de plans divers.)
Plus tard.
Je me suis réveillé en nage. Putain, quel cauchemar ! Je vois, devant mes yeux, mon frère...Et moi à côté. Mon frère rigole. Son rire se transforme en « Malin ». Il me parle « Bien sûr que je suis au courant de tout. Du vidage de l'appartement et tout le reste... C'est bien fait pour toi...Allez... » Et moi je reste là, assis dans mon lit, comme un con, comme un raté, comme une merde. Shit alors ! Fin du cauchemar, le réveil affiche trois heures trente-cinq. Je me lève... ou pas ?
Je me laisse aller à la rêverie...Comme disait Coluche dans l'un de ses sketchs « J'ai tout lu Freud ! »
Presque pareil. Mais j'ai fait l'impasse sur l'interprétation des rêves, ni voyant aucun intérêt.
C'est bien de découvrir la psychanalyse avec Sigmund. Il a l'avantage d'être simple à lire, accessible
Pas de grands mots, presque un plaisir, un certain plaisir. Même si je reconnais encore plus de plaisir avec Carl Gustav Jung. Où quand l'élève dépasse le maître… J'aurais dû lire ce bouquin. Pensait-il comme les anciens grecs, à l'âge de Socrate notamment, que le rêve pouvait avoir un quelconque lien avec l'histoire ? Je me souviens de mon déplacement à Vienne. De ma visite dans son ancien appartement, du quartier. De son grand canapé dès la porte franchie, de cette lumière tamisée... J'étais venu presque spécialement pour voir l'endroit où Freud vivait...Je repartais presque heureux et en profitais même pour aller à la rencontre des cafés viennois et ses douceurs.
Freud et ses belles théories. Parfois je me dis, un peu comme Jean-Jacques Rousseau, il y a la théorie et puis...La pratique. Faites ce que je dis mais pas ce que je fais. Et pourtant Jean-Jacques l'avait confirmé « Pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un, il faut agir comme on parle » Mais Jean-Jacques l'a-t-il fait ? Toujours fait ?
« Adieu l'Émile je t'aimais bien », par habitude. L'éducation, version Émile, moi, cela m'a plutôt séduit. Je m'en souviens c'était pendant l'étude, à l'heure du lycée horticole. Depuis quelques années je venais de découvrir...un univers fascinant ...les bibliothèques municipales et notamment une.
Chaque semaine on avait le droit d'emprunter dix livres. Quel luxe, non ? Il m'est arrivé un truc bizarre, comme ça, s'en crier gare. Comme toujours, depuis ce fameux 13 février, je pensais à tout ça et puis tout le reste et notamment ces trois derniers mois qui nous emportaient fin juin. Je refaisais mon monde quand une image s'est imposée à moi.
Normalement c'est le cerveau qui déclenche un raisonnement ou une image mais parfois on dirait que ce dernier ne trouve pas sa place. L'image sort de nulle part et se retrouve là, sous vos yeux.
J'étais là à mettre des images sur tous ces comportements, à essayer de comprendre le pourquoi du pour qui ; le comment du parce que, quand mon cerveau a « bug » J'avais plein d'images qui se succédaient, s'enchaînaient, se croisaient, quand ma mère m'apparut.
Nous étions dans la cuisine. Moi sur le tabouret et elle sur sa chaise. Elle me parlait de l'enveloppe pour Alain. J'avais annoncé un chiffre et ma mère a fait la moue. Elle semblait contrariée. Pas vraiment d'accord...Je me suis même dit qu'Alain était bien descendu dans son estime. J'ai fait les deux chèques en même temps, un pour mon frère et un pour ma sœur car les deux étaient proches et au moins je n'aurai pas à le refaire. Je ne possédais pas, à ce moment, une enveloppe, enfin deux enveloppes pour mettre les deux chèques. Alors ma mère m'a proposé de faire enveloppe commune. Moi, je ne voyais aucun problème pour le faire et même cela m'arrangeais. Je n'ai jamais aimé toutes ces cérémonies... Oui, ainsi c'était très bien ! Après je n'y ai plus pensé. Pour Joëlle nous avons fait de même, la même somme. Moins pour Angélique étant donné ma « non invitation »
Ai-je eu vraiment raison ? Après les procurations ? Après le coup des photos ? Après la rente ? Après tout le reste, et encore plus...
A-t-elle respecté notre accord ? J'ai pensé à Bernadette et sa conduite, à Alain depuis son mariage et aussi à Joëlle avec son mari. Mais aujourd'hui personne pour répondre. Personne ! Rien que des doutes. Je vais devoir prendre sur moi...et même les restes ! C'est totalement fou !
Quand je pense au mariage d'Alain et de Bernadette je revois Guy et sa fierté d'offrir un chèque en Euro. Presque personne n'en possédait, non je crois que l'on peut enlever le presque.
Sauf erreur de ma part et même si nous ne partagions pas la même monnaie (je restais fidèle au Franc, comme tout le monde d’ailleurs) j'étais plutôt content quand il a inscrit le montant. En effet, sans se concerter à quelques dizaines d'euros, moins de cent, les sommes étaient similaires.
Oui, au début, j'étais plutôt heureux. Je me suis même dit qu'en tant de directeur, et même à la retraite, il aurait pu faire mieux. Et juste après, pour ne pas dire au même instant, j'ai pensé qu'en qualité de frère c'est moins qui m'étais trompé. Et puis je me suis dit qu'il en avait été ainsi. Pour moi le plus important était que pour ma sœur et mon frère il n'y ait pas une quelconque préférence, une quelconque différence. Oui, c'était cela l'important.
« AU VOLEUR ! A L’ASSASSIN ! AU MEURTRIER ! JUSTICE ! JUSTE CIEL !»
L’avare de Molière.
Et comme si tout ceci ne suffisait pas « Y’ en a un peu moins, je le prends aussi »
Je suis retourné à Saint Paul. Désormais je ne ferme plus le volet qui empêche, normalement, toute entrée. Ceci ne sert à rien. Je sais depuis bien longtemps que des choses disparaissent mais là ce fut… un CHOC. La porte à peine franchie tout semble « normal » Je prends la direction des chambres. Dernièrement, pour ne pas dire très récemment, j’ai changé la pile de la pendule. Je constate, une fois dans la première chambre, que tout semble « normal », idem pour la deuxième. Je pose mon téléphone avec ses écouteurs, les clefs… quand soudain je vérifie l’heure à la pendule. Elle retarde d’une heure et demie ?!?!??? Je regarde ma montre. Je regarde la pendule. Énorme interrogation… Je ne suis pas fou quand même !!! J’ai pensé à eux, j’ai pensé à elles. Pourquoi ? « Et pourquoi pas ? » diraient les autres. Je préfère ne pas aller plus loin dans ma réflexion car je dois profiter de ces vingt-quatre heures sur place. Je remets les aiguilles de la pendule à l’heure.
Outre pas mal de choses à faire, je dois impérativement changer une tuile sur le toit de la maison principale. En vérité cela fait deux rendez-vous que je ne l’ai toujours pas fait mais aujourd’hui je dois le faire. Pour être tout à fait honnête cela fait presque deux ans que je suis l’affaire. A l’époque j’avais eu la flemme d’aller chercher une tuile dans ce débarras situé de plain-pied dans la petite maison et armé d’un gros scotch étanche j’avais résolu le problème. Puis je l’avais oublié. Aujourd’hui je me devais de le faire, c’était ma mission numéro 1 !
Je récupère une tuile, la brosse et direction le grenier. C’est d’ici que l’on accède au toit du grenier mais également à la maison principale. Passé le seuil de la maison, le salon, me voici face aux escaliers avec ses marches branle-ballantes, enfin surtout deux. J’allais rejoindre enfin la dernière marche. Depuis je ne sais plus quand, la première chose ou plutôt les premières choses que l’on aperçoit ce sont ces nouveaux escaliers pour accéder à la lucarne de toit, un meuble bas qui me sert aussi de range vis, clous et autres outils pour bricoler et enfin un tableau en bois sculpté, avec des couleurs tellement belles… Ce dernier doit faire environ cinquante centimètres pour un hauteur d’environ un mètre. Il n’est plus là ! Il a disparu ! Au voleur ! Mais…
C’est un choc !!! Que faire ?? Quoi faire ? Rien… Encore une fois. Je ne m’attendais pas à cela !
Je me retourne dos aux escaliers. Je vois les vélos, les meubles, des outils, du parquet, des longues planches de bois achetées pour la grange… Bref ! Tout le monde est là. Tout le monde ?
Petit retour en arrière : Depuis environ une dizaine d’années j’ai changé ma table de salon de mon appartement. Et toute naturellement j’ai stocké l’ancienne dans mon grenier à Saint Paul. Le grenier étant bien rempli j’avais déposé celle-ci en plein centre et l’avais recouvert d’une bâche.
Avant de la recouvrir j’y avais entreposé une tronçonneuse et un taille-haies encore dans son emballage. Il n’y avait plus rien ! Plus de table, plus d’outils !!! J’étais sonné. De nouveau sur le ring, de nouveau sur le grill. J’étais tellement écœuré que je suis redescendu aussitôt. J’ai rejoint ma chambre et me suis allongé.
Vers seize heures je suis parti, direction le transat et un peu de bronzette.
Le vent a fait que je n’ai pas vu l’heure passée et ce sont les cloches de l’église qui m’ont annoncé qu’il était cinq heures. J’ai flemmardé quand même un petit quart d’heure supplémentaire.
En me levant j’ai vu la haie. Je devais la tailler. J’en ai fait la moitie, peut-être plus. J’ai mis les branches dans deux grands sacs et direction les poubelles. J’ai fait deux voyages puis j’ai repris à nouveau les sacs et remis les dernières branches coupées. Demain, à l’aube, je viderai le reste.
Pour le toit on verra demain !
« Celui qui peut sourire alors qu’on l’a volé…
…vole lui-même quelque chose à son voleur. »
Othello de Shakespeare.
J’ai très mal dormi. Je me suis réveillé à une heure trente. Deux heures ont sonné à l’église, puis trois. A trois heures trente j’ai arrêté la radio. J’ai dû m’endormir vers quatre heures. Quand j’ai ouvert à nouveau les yeux le jour s’était levé. Je me suis levé comme un seul homme et cela tombait bien, j’étais seul à bord. Moi qui débute mes journées toujours entre cinq heures trente et six heures, la pendule affichait sept heures. Ma montre aussi… J’ai sauté du lit, mis mes chaussures et pris le sac. J’ai vidé ce dernier et comme toujours je suis passé par les WC public. Je me suis lavé vite fait, très vite fait, rempli des bouteilles d’eau et j’ai profité de l’occasion pour la grosse commission.
J’ai rejoint ma chambre pour faire le point. Je devais changer cette putain de tuile, aujourd’hui !
Vers huit heures j’ai pris la direction du grenier. J’étais tel un automate.
Je devais le faire alors je l’ai fait. J’ai changé la tuile. Mais une fois sur place celle d’à côté s’est avérée problématique également. Je suis retourné vers la petite maison, brossé la tuile et renouvelé l’expérience. Voilà, c’est fini ! J’ai fait le tour du toit : RAS ! Je suis assez content du résultat. J’avoue avoir eu peur de complications… Mais non ! Tant mieux.
Le temps de tout ranger, il n’était pas loin de dix heures quand j’ai refermé la porte. Avant de fermer définitivement je suis retourné dans la chambre. J’ai regardé ma montre, la pendule affichait la même heure. Je crois bien que je ne me suis pas remis de la scène d’hier.
Quand j’arrive chez moi, et comme toujours, la première chose que je fais s’est rechargé mon téléphone. Après je range mon sac : la bouffe au frigo et le reste ailleurs…
-----------------------------------------------
Mon téléphone est presque chargé, soixante-seize pour cent. Je l’allume. Sur Twitter il y a de nombreux messages en attente. Je survole un peu tout le monde quand je vois…
...Une photo, cette photo, la photo, sa photo. Cette jeune fille de trente-cinq ans qui depuis de nombreuses semaines partageait avec les internautes. Elle était en soin palliatif et souvent elle rêvait « Je voudrais tellement pourvoir être dans mon jardin, avec mon mari, mes enfants, ma famille, les gens que j’aime. Dans mon jardin et sentir la douceur d’un soir. » Elle était décédée.
La dernière fois où j’ai eu des nouvelles, sans compter celle-ci bien sûr, et pour la première fois j’avais relevé ses mots et j’étais bien loin de penser qu’ils seraient parmi les derniers « L’approche de la mort enlève tout à coup les barrières, les craintes, les retenues. Si seulement on pouvait le comprendre plus tôt… que d’angoisses et de temps perdu on s’éviterait ». Il était dix-huit heures quarante-cinq. Twitter n’est pas un monstre, qu’un monstre et puis Bip… Bip… Bip.
Et encore une belle journée de merde, non ? Et encore un beau week-end de merde, non ?
Et encore une belle vie de merde, non ? Merde, Merde,et Re-Merde !!!
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 46 Fin juin.
Du docteur à l'hôpital, mauvaise histoire.
Cette fois ci, c'est la bonne. Direction le cabinet du docteur ! Sept heures dix, j'arrive. Deux personnes sont déjà présentes. Je fais un rapide calcul : Ouverture du cabinet à sept heures trente. Fin du premier patient sept heures cinquante, fin du deuxième huit heures dix, après ma pomme, sortie vers huit heures trente. Je dois me rendre à l'hôpital pour neuf heures. Le trajet dure au total trente minutes. Il faut prévoir de passer par le bureau des entrées soit environ dix minutes...
C'est trop juste ! Ça va me faire stresser et ceci n'est pas bon.
Je remets à demain ce rendez-vous et me présente bien à l'heure, un peu avant même, à l'hôpital.
Il y a une chose que je n'ai pas bien comprise. Je vais régulièrement à l'hôpital et toujours à la même heure, environ vers les neuf heures, et à chaque fois c'est la surprise. Parfois la salle d'attente est quasiment vide et parfois les bancs, pourtant très nombreux, semblent ne pas suffire. Je n'ai trouvé, pour l'heure, aucune explication satisfaisante. Là, par exemple, il y a foule !
Je prends mon ticket, douze personnes sont devant moi. Heureusement, cela va très vite, de nombreux bureaux sont prêts à accueillir le public. Je reste moins d'une dizaine de minutes.
Puis il faut passer par l'accueil du service en question et enfin l'accueil du lieu des consultations.
Pourquoi faire simple... La personne du bureau des entrées était très compétente et sympa. Celle du service, un grand en dessous, mais quand même compétente et sympa. J'arrive au troisième, une petite jeune, la trentaine. Avec un air pas sympa...Madame est au téléphone...Pas le temps d'accueillir ni d'un geste ni d'un sourire. Elle se la joue, c'est triste. Mais qui produit ce film, merde ? Je rejoins la salle d'attente. Deux personnes arrivées après moi, passent avant moi. Ça a le don de m'énerver même si je sais que l'heure d'arrivée n'engage en rien. Enfin la petite jeune vient me chercher et me désigne un des cabinets de consultation, me dit d'enlever mon tee short, ma ceinture et de m'allonger. C'est la démarche habituelle. J'attends. D'habitude le médecin arrive presque aussitôt. Je regarde l'heure, ça fait plus de dix minutes. Je me dis que c'est la petite jeune la responsable. J'attends ! Un quart d'heure est passé. Je suis persuadé qu'ils vont me dire qu'ils m'ont oublié. Je me lève. Je remets ma ceinture et mon tee short et je quitte les lieux.
La personne de l'accueil me récupère alors que j'allais franchir la porte du service « Mais monsieur, vous devez attendre...Le médecin va arriver... ». Je dis mon mécontentement quant au timing, j'hésite, mais je rejoins le cabinet et j'attends. Le médecin arrive « Il y a un problème ? » Je crois bien, non je suis sûr, qu'elle parle de ma manière de me comporter. Je réponds à côté « Non, c'est pour un suivi. » Cette dame fait très bien son travail. L'examen est total et approfondi. Plusieurs fois elle me fait comprendre qu'à l'hôpital on n’est en rien prioritaire. Je sais bien qu'elle a raison. C'est ma faute… Encore une fois je regrette de m'être emporté. « Errare humanum est...
Bilan : RAS. Je remercie maladroitement ce médecin, me rhabille et sort.
La dame de l'accueil me dit « Au revoir » Vraiment je n'ai pas assuré « Quel con ! »
Je me suis fait tout un monde ! … Sed perseverare diabolicum est ».
(Depuis pas mal de jours, je sens monter en moi beaucoup de colère, trop.
J'ai acheté des gants chirurgicaux pour les empreintes…)
Je pense à Alain. Et aussi à Paulo Freire. C'est lui qui écrivait « Lire est un acte de révolte. Et c'est pourquoi nous ne pouvons apprendre à lire à quiconque. Nous ne pouvons qu'aider les hommes à s'apprendre à lire...Personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque seul, les hommes s'éduquent ensemble par l'intermédiaire du monde. » Parfois j'ai envie de lui dire « Alain, tu sais, on peut apprendre la lecture, et l'écriture bien sûr, à tout âge. » J'aimerais lui parler de cette femme de cinquante ou de cet homme de soixante...De cet apprentissage qui peut s'étaler sur un ou deux ans suivant la formule retenue. Mais ai-je un quelconque crédit à ses yeux ?
J'aurais aimé lui dire « Si tu le fais, c'est sûr, tu l'auras ce passeport pour la liberté. » Je viens d'apprendre qu'une dame indienne de 99 ans vient de décrocher ce passeport. Rien n'est impossible !
Depuis plus d'une semaine je ressens comme un mal. Assez peu fréquent en journée, cela vient peut-être du fait que je passe la plupart de mon temps à écrire et que mon énergie et ma concentration sont en jeu, en soirée ce mal devient omniprésent.
Un jour, sans prévenir, mes deux bras sont devenus hyper-douloureux. Je regardais la télévision, il devait être vers les vingt heures, et soudain cette sensation d'avoir mes deux bras comme tétanisés. Comme si mes muscles restaient constamment sous pression. Comme une séance de sport qui n'en finirait plus. Cela me faisait tellement mal que j'ai essayé de me masser, peine perdue. La première fois j'ai pensé que la nuit allait tout réparer... J'ai pensé aux propos de Guy, un jour au restaurant « Passé la cinquantaine, si vous vous réveillez sans aucune douleur c'est que vous êtes morts. »
J'ai même cru que le lendemain je l'avais oublié. Et puis il y eu une nouvelle soirée et les mêmes douleurs et puis une autre, et puis une autre...jusqu'à hier. Entre-temps ma voiture refait parler d'elle. Pour de mauvaises raisons, bien sûr ! Il y a comme un hic dans l'histoire et me revoici de nouveau à pied. J'avais décidé pourtant de me rendre à Saint Paul, non pas pour poursuivre mes travaux mais pour arroser les plantes qui sont nombreuses. Je maintiens mon départ pour demain.
C'est le soir de ce départ sans voiture, environ dix-neuf heures, je regarde la télévision. Je suis presque surpris, je n'ai plus aucune douleur. Enfin une bonne nouvelle !
Pendant un temps je savoure. Un temps seulement. Certes je n'ai plus mal aux bras mais, un temps passé, la douleur s'est comme délocalisée. J'ai les deux jambes, les cuisses surtout, comme tétanisées. Les muscles tendus à l'extrême. Je peux dire que là je déguste. C'est violent.
Je pense à une ancienne maladie que je croyais en sommeil. Je savais bien au fond de moi que je me mentais mais je préférais faire ainsi. J'ai des difficultés pour rejoindre mon lit. Mes muscles sont hyper tendus. Dans mon lit, j'ai mal !
Je m'interroge pour demain. Vais-je pouvoir faire les cinq kilomètres qui me sépare de Saint Paul ?
Et pour le retour ? Et ma côte ? Je m'endors avec plein de doutes.
Je me réveille quelques heures plus tard avec les jambes dans le même état. J'ai cette sensation d'avoir vieilli de vingt ans, minimum ! Je ne me reconnais plus. J'ai mal. Tout est douleur.
Je me dis que cela ne va pas durer. Juste le temps de relancer la machine. Je me force à rester optimiste. Je le dois. Je déjeune, il est à peine cinq heures. Je me relève avec difficulté, malgré tout je vais me doucher. Je suis en avance sur le timing alors avant de m'habiller je rejoins mon lit. Je me tiens les jambes repliées sur elles-mêmes, version fœtus ou chien de fusil. Cela me soulage un peu.
Je m'interroge de plus en plus sur ce déplacement. Et si je n'arrivais pas à effectuer ces fichus cinq kilomètres ? Et si je n'arrivais pas à faire le chemin retour ? Et si, et si… J'ai hyper peur de ne pas y arriver. Le trouillomètre à zéro et le moral aussi. Je suis resté près d'une demi-heure dans la même position. Et puis il fallait bien penser à se lever. J'ai détendu mes jambes, j'ai ressenti une violente douleur ! Je me suis assis sur mon lit...Puis je me suis levé. Mes jambes semblent ne plus répondre, ou alors mal. J'ai l'air ridicule quand je marche, j'ai honte. Je ne vais pas pouvoir sortir ainsi ? Que faire ? Je n'avais pas d'autres solutions que rester terré dans mon appartement. J'ai passé la matinée au lit. Midi sonne. J'ai honte de ne pas y être allé. J'ai eu l'impression de ressentir un léger mieux alors après avoir mangé j'ai pris la route. Pas celle de Saint Paul bien sûr, c'est trop tard, mais celle du labo pour récupérer mes résultats. Puis l'hôpital pour confirmer une date et enfin le réseau des bus car ma carte ne fonctionne plus, ou très mal.
Pour rejoindre le laboratoire j'ai pris le chemin qui me mène d'ordinaire vers mon frère avec ces escaliers en descente puis j'ai bifurqué, toujours en descente, vers ce chemin qui me mène à bon port. Je me dis que « jusqu'à là tout va bien, jusqu'à là tout va bien ! »
En face du laboratoire, l'arrêt de bus. A vingt mètres tout au plus. Après ce premier bus je descends pour ma carte des transports, au total moins de cinquante mètres et changement de véhicule, je me retrouve dans le tramway. Direction l'hôpital. Un pont sépare l'arrêt du tramway et les portes de l'établissement, un pont d'une centaine de mètres peut-être.
Je ressors de l'hôpital, reprends le pont et me voici prêt à rentrer. Je quitte ce tramway pour un nouveau bus, le numéro 4, le dernier. Je décide de descendre un arrêt avant le mien pour acheter du pain et des yaourts. J'ai marché une centaine de mètres pour effectuer mes achats et j'ai fait les trois cent mètres pour rejoindre mon arrêt habituel. Je n'allais quand même pas prendre le bus pour un misérable arrêt, ce serait abuser, non ? Et après, la côte !
Quand j'ai fait mes courses j'ai eu mal aux jambes. Petit à petit puis de plus en plus fort.
Quand je me suis retrouvé à effectuer les trois cents mètres, j'ai regretté « Heureusement que je ne suis pas parti ce matin. » Je marchais très mal. Comme déséquilibré ! Je me suis senti ridicule. J'ai pensé aux personnes âgées, celles que l'on voit parfois marcher avec une drôle de dégaine. Comme si la personne était désarticulée. Presque une poupée qui aurait bien vécu, trop vécu. J'étais l'une d'elles. Bienvenue aux clubs des seniors. Non, des super-seniors ! J'étais au plus mal. Dans ma côte j'ai vécu l'enfer. Obligé de m'arrêter pour soulager un peu mes jambes « Heureusement que je ne suis pas parti ce matin. C'était tout bonnement impossible et je ne parle que de l'allée. Mon dieu comme je suis mal. Je viens de me prendre un de ces coups de vieux ! » J'ai vieilli d'un coup.
Après ma côte et pour prendre la direction de mon allée, et pour la première fois depuis dix ans, j'ai noté deux séries de huit escaliers. Au même moment je n'ai pu m'empêcher de me questionner. « Et si je n'arrivais plus à grimper, franchir ces seize escaliers. En plus l’ascenseur ne commence pas sa course au rez-de-chaussée mais entre celui-ci et le premier étage. Un entre-deux qui oblige à rajouter douze escaliers supplémentaires. Moi qui disait n'être pas concerné par l'ascenseur j'ai bien peur d'y être obligé. J'ai grimpé mes escaliers, j'étais tel un mort-vivant.
Si j'en avais eu la force, une fois à l'intérieur de l'appartement, je crois bien que j'aurais pleuré.
J'ai pensé à autrefois, c'était il y a presque un quart de siècle. J'étais au journal en trait d'écrire sur mon ordinateur. Un collège passe une tête dans le bureau
« On organise un match de foot pour la journée de samedi. La rédaction des sports contre nous. T'es des nôtres ? - Et comment ! » lui ai-je répondu. J'étais trop content de montrer aux autres comment j'évoluais sur un terrain. J'étais un peu trop confiant, je crois. J'avais oublié que j'avais arrêté sa pratique vers l'âge de quinze ans et depuis l'armée le sport ne rythmait plus ma vie.
Samedi est arrivé, comme j'étais content ! Le match venait de débuter quand un collègue, me voyant démarqué, m'envoie le ballon dans la profondeur. Je fonce pour récupérer le ballon mais l'accélération n'a jamais eu lieu. Je pensais courir très vite et je faisais du surplace. J'étais comme une marionnette, désarticulée. J'ai eu honte. On a fini la partie et depuis je n'ai plus jamais pratiqué ni même fait aucun autre sport.« No sport » disait Winston Churchill.
(Je devrais canaliser cette violence que je garde au fond de moi, je n'y arrive pas.
Que dois-je faire ?)
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 47 Je vous parle d'un temps...
Il ne « manque » que Pépé... Et Mémé, au loin.
Pépé, pendant toute mon enfance... Enfin non, jusqu'à l'âge de six ans, il était mon ennemi.
C'était ce petit vieux avec un air méchant. Il était là, il disait à peine bonjour...et puis il se rasseyait.
Mémé était là aussi, en tête de table et Marius, le Pépé en question, trouvait place au milieu de nous.
Tout ce petit monde autour de la table qui remplissait presque toute la pièce. Hormis le fourneau obligatoire et nécessaire, ils étaient arrivés, outre la table, à mettre un buffet et un lit.
C'est là que dormaient ma mère et sa sœur. Marinette a quitté la couche quand elle s'est mariée.
Ma mère l'a imitée une dizaine d'années plus tard. Entre-temps le couple avait eu deux autres filles, toutes mortes. Les décès d'enfants étaient, hélas, fort courant à cette époque.
Tous les dimanches on partait chez nos grands-parents côté maternel. Je n'ai jamais rencontré, même une seule fois, les grands-parents côté paternel. De grands inconnus !
Comme ses frères et ce seul souvenir, une partie de cartes. Et puis, une autre fois, pour l'enterrement d'un de ses frères. Je ne sais pas, je n'ai jamais su, le nombre de frères qu'il avait. Cinq, six ?
Peut-être une sœur aussi. Je me souviens de tante Arlette. On en parlait parfois, rarement.
Physiquement je n'en garde aucun souvenir, elle n'était qu'un nom.
Un jour, je devais avoir six-sept ans, l'un deux a frappé à la porte. Il a expliqué que leur frère – je n'ai pas mémorisé le prénom, peut-être Antoine mais avec de grosses réserves, « Sous réserve d'acceptation... » diraient certains. Ce frère était mort. Un accident du travail. Le frère est reparti dans la foulée...Mes parents se sont-ils rendus à l'enterrement ? Je n'en sais rien.
Après, plus de nouvelle. On ne l'a plus revu, jamais. Enfin, je m'égare.
Retour chez Pépé et Mémé, c'est ainsi qu'on les nommait et dans cet ordre.
Chez Pépé, ça ne rigolait pas, un peu comme chez-nous. On s'asseyait autour de la table et puis...on ne bougeait plus. C'était drôlement long ! Les minutes des enfants... Quand j'avais fini la lecture du magazine « Le Pèlerin », je regardais par la fenêtre. L'hiver, bien sûr, elle était fermée et l'été, elle était grande ouverte. On voyait les jardins des mineurs. Chacun le sien !
Comme disait Coluche « A l'époque les gens travaillaient à mi-temps, douze heures par jour. Après ils faisaient ce qu'ils voulaient ». Souvent ils partageaient leur temps entre le bistrot et le jardin.
Le jardin c'était des fleurs, parfois, et puis de quoi se nourrir. Le jardin était une chose importante.
Aussi bien pour l'économie que pour le bien être du mineur. Ils étaient beaux ces jardins.
L'été c'était aussi le temps des mouches. Elles tournaient, elles tournaient sans fin autour du lustre. C'était peut-être à cause des jardins, non ? Fenêtre ouverte, elles s'aventuraient et ça tournait, et ça tournait... Je passais mon temps à observer des mouches, quelle misère ! Le pire, c'est que parfois cela tournait au cauchemar, au film d'épouvante. Je n'aimais pas ça. Je ne pouvais rien y faire.
Sous le lustre, parfois, ils installaient comme une bande, jaune, qui s'enroulait sur elle-même.
Quand je voyais cette bande d'un ou deux centimètres sur peut-être vingt – une fois déroulée – ça ne rigolait plus du tout pour les mouches. C'était le carnage. C'était la guerre. Les mouches piquaient comme des avions, droit sur la bande. Et là, la mort. Une mort lente...Quelqu'un a parlé d'agonie ?
Les pattes collées à cette bande. Bande autocollante, bien sûr ! Jaune, pour bien attirer les mouches.
C'était Alésia, c'était le retour des croisades, c'était Waterloo, c'était Verdun...C'était sans fin.
Beaucoup pensent que la mouche, par excellence, à une très bonne vue, mais c'est faux !
C'est vrai que la mouche à des yeux bien spéciaux et notamment toutes ses facettes qui composent chaque orbite et lui permettent d'avoir une vision presque à trois cent soixante degrés. C'est fou quand on y pense, la mouche à des yeux dans le dos mais aussi sur le côté...Bref, elle voit tout et pourtant ce n'est pas la vue qui est son point fort mais le mouvement. Elle ressent le moindre mouvement. S’il y a déplacement d'air, cela peut vouloir dire danger. Quand on chasse une mouche elle s'échappe aussitôt...C'est ce mouvement qu'elle analyse, bien avant la confirmation de l’œil. Avec cette bande autocollante, aucun mouvement donc aucun danger. J'essayais de détourner le regard. Je ne pouvais rien y faire. Ces bandes ont perduré des dizaines d'années. On en trouvait de partout, aussi bien chez les particuliers que dans les administrations. Les gens étaient cruels mais ils n'en avaient pas conscience. Quelle importance pour une mouche. Une mouche cela ne sert à rien.
Est-ce que ce produit existe encore ? Mystères et boule de gomme ! J'espère bien que non.
Mémé elle dirigeait la discussion. Ça parlait beaucoup des autres. Pépé était là, silencieux.
Parfois il lisait un livre. Il récupérait, je ne sais où, des livres policiers. Je crois qu'il se fournissait, gratuitement bien sûr, chez un collègue. Je crois qu'il aimait ça. Avait-il le choix ? En tout cas il ne parlait jamais. Comme absent de l'histoire. Parfois j'aurais voulu bouger, au moins pour me dégourdir les jambes mais ce n'était pas possible. Si je bougeais Mémé disait « Marius, t'as vu ? » Alors Marius levait les yeux et avec sa casquette constamment sur sa tête, il faisait mine de la retirer comme pour nous frapper. Jamais, il n’a retiré complètement sa casquette. Mais moi, j'avais peur.
Après, il replongeait dans son livre où il retrouvait ce regard absent, comme perdu.
Pépé, il n'a pas eu de chance, deux guerres mondiales en pleine gueule ! « La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas. » constatait Paul Valéry. Et entre-temps « le plaisir » de descendre à la mine.
Je n'avais pas six ans, je n'aimais pas ce grand-père et pourtant je n'aimais pas ce que disaient Mémé, la mère, ma tante Marinette et parfois les deux maris. Moi, j'étais là. A ma place.
Je savais pertinemment ce que chacun pensait : « il est trop jeune », « Il ne peut pas comprendre » Certains auraient pu dire « Il est trop con ! » Mais je dois reconnaître ne l'avoir jamais entendu, enfin je crois. C'est pendant ces moments-là que Marius en prenait plein les dents. Lui, il était au jardin. C'est comme ça, en écoutant, que j'ai appris la fois où il était rentré saoul comme un cochon alors qu'il venait juste de recevoir sa paie. J'imagine que ceci n'a pas dû se produire bien souvent.
En ces temps-là, les mineurs recevaient leur paie en espèces et quand c'était le jour J, les femmes attendaient ces derniers à la grille. Et hop, perdu la paie ! Adieu le bistrot, adieu moment de fête !
Mémé a dû être malade peut-être une fois sinon elle était toujours en tête devant la grille. Mais l'histoire on ne cessait de la raconter, encore et encore... Parfois c'était plus méchant. Comme la fois où mon grand-père aurait volé la gamelle d'un autre mineur. Oui, c'était très méchant.
A partir de six ans j'ai rejoint ma sœur. Je passais une semaine, peut-être deux, chez les grands parents pendant les vacances d'été. Là encore, je ne vois à aucun moment la présence d'Alain.
C'est super long, on s'ennuyait. Et puis il y avait ce putain de carillon. Pourquoi, dans presque toutes les familles, l'on retrouvait cette « machine ». Ce truc qui découpe le temps. Ça sonnait toutes les heures. Ça sonnait toutes les demi-heures. Ça sonnait tous les quart-d’heures. Ça n'arrêtait pas de sonner. Quelques notes pour les quart-d'heures, le double pour les demi-heures et quand arrivait l'heure pleine c'était tout à la fois, puis un coup sec pour chaque heure écoulée. Quand on arrivait en fin de matinée c'était l'enfer : Double mélodies et dong, dong, dong, dong, dong, dong, dong, dong, dong, dong, dong...Il était onze heures.
Un jour ma grand-mère a dit à Marius « Tu vas au jardin ? Emmène le petit avec toi ». Alors je l'ai suivi. Je n'étais sûr de rien mais bon autant tenter, non ? Je ne risquais rien à essayer.
Là, j'ai découvert un autre Marius. D'abord il m'a fait visiter sa cave. Dedans, plein d'outils.
Il s'était fabriqué comme un petit atelier. C'était joli à voir. Et fonctionnel aussi ! Il m'a parlé – J'ai été presque choqué – avec beaucoup d'amour de ce lieu. C'était un peu sa cachette. Quand il pleuvait c'est là qu'il bricolait. J'ai compris l'importance de ce lieu. Après on a pris la direction du jardin. C'était simple, il suffisait de ressortir de l'allée, faire le tour de l'immeuble et juste sous ses fenêtres, le jardin. Il était drôlement beau son jardin ! Il s'était « fabriqué » deux allées, toutes belles, toutes simples. Les trois quarts étaient en légumes, et un quart pour les fleurs. Elles étaient belles ses fleurs ! Quand ce n'était pas l'hiver, chaque fois ma mère avait droit à son bouquet. Je crois que cela le rendait Heureux. Heureux de partager, et d'offrir aussi. Sa cave et son jardin comme seul bonheur. Et il aimait à le partager. Oui, c'est sûr, j'ai découvert un autre Marius.
Entre-temps chez la mère ou chez sa sœur, elles se recevaient une ou deux fois par an, les grands parents étaient le centre des discussions. Moi je continuais mon rôle de meuble « Il ne comprend pas ». Je ne disais rien. J'étais à ma place. J'écoutais en silence...Moteur...Action. Marius continuait sa chute sans fin et Mémé le rejoignait. « Tu te rappelles ! Quand le père allait acheter le pain, ces gros pains d'un kilo et que la mère l'obligeait à y retourner car le poids ne correspondait pas. Après avoir vérifié le poids sur la balance il devait repartir. C'était la honte ! Tu te souviens ?
-Mais tu sais, aujourd'hui rien n'a changé. Tu sais, quand ils vont fêter Noël à « la Maison des Pauvres », ils repartent avec de la bouffe dans leurs poches... »
Je crois que ma mère n'a jamais aimé la sienne. Et elle aimait son père, à sa façon.
A sept ans j'aimais bien ce Pépé, à huit aussi et à neuf également... Et puis, le drame ! Prémédité ?
Marius reprenait le rôle du con de service, non je devrais plutôt dire le con hors-service.
Un sujet de discussion revenait régulièrement. Mémé se plaignait que le jardin, j'imagine qu'ils devaient payer une location en plus, coûtait plus qu'il ne rapportait. Avec la mère, elles en parlaient.
Je n'ai pas gardé en mémoire les propos de ma mère mais un jour Pépé a été privé de jardin.
En douce, Mémé a supprimé le jardin. On ne lui a pas laissé le choix. Il n'avait pas droit à la parole.
Hors-jeu, hors du jeu, hors-service. Lui qui avait vécu toute sa vie avec son jardin sous ses fenêtres je l'ai imaginé...J'avais mal. J'avais mal pour lui. Comment il a dû souffrir. Cela ne se raconte pas.
J'avais dix ans quand il est mort. Putain de vie, merde !
Pépé, c'est dommage on s'est loupé dans l'histoire. Un mauvais aiguillage si l'on veut...ou pas.
J'aurais bien voulu faire un bout de chemin, ensemble, plus long aussi. J'ai gardé en souvenir un jour précis, précieux. Il faisait beau et avec Pépé on partait à la découverte des autres jardins. On marchait et j'avais ma main dans ses grandes mains calleuses. Je me souviens de la fierté de mon grand-père. Chaque fois qu'il croisait un jardinier, un autre mineur, il déclarait « C'est mon petit-fils ! Il travaille bien à l'école en plus... » Et dans ses propos, plein d'amour. Lui, il me donnait confiance, loin de toute honte. J'étais bien. J'étais heureux.
Heureux qui communique ! Oui, avec Pépé on parlait.
J'ai dit une ou deux fois cette histoire à ma mère, je crois qu'elle ne m'a pas cru. Mais, moi, je sais bien qui était Pépé en vérité ! Juré ! Craché ! Mémé, je t'en ai voulu...Et puis j'ai pardonné. J'étais jeune, j'en avais les moyens. On pardonne tout, ou presque, quand on est jeune. Après, c'est parfois différent. L'homme s'endurcit à coup de grandes baffes dans la gueule mais je sors du ring, je crois.
Plus tard Mémé est morte. Quelqu'un a-t-il vu un trésor suivre un corbillard ? Sur les comptes de Mémé, plein d'argent ! Pépé n'en a jamais vu la couleur. La vie se conjuguait en noir et blanc, et parfois en bleu. Je le revois avec son éternel bleu de travail.
Pépé, je le soupçonne de ne pas avoir été heureux. Ou alors si peu. Dans « ces » livres peut-être, au jardin. Mémé a toujours été dure, financièrement aussi. Pour Pépé, pas de bistrot...Pas de sou.
La courte période où nos chemins se sont croisés, il était tout maigre. Il a toujours été très maigre.
En écoutant ma tante et ma mère j'apprenais que toute sa vie avait été ainsi. Mémé mettait de côté. Moi, je l'excusais. Je pensais à la guerre et les privations qu'elles entraînent. Et puis Mémé n'aimait pas cuisiner. Et puis il n'y avait pas de frigidaire. La nourriture à la fenêtre l'hiver et l'été dans le buffet avec un torchon par-dessus ou dans la chambre à coucher, la pièce la plus froide, glaciale.
Pépé avait eu une sacrée vie, pourtant sur cette photographie, avec son régiment, il était tout sourire
Il semblait heureux. Il affichait un franc sourire. On en oubliait la guerre !
On aurait dit mon frère, bien plus tard ou plus tôt, c'est suivant : « Au suivant, au suivant ! »
Je crois bien qu'il s'agit de la seule photo où il sourit d'ailleurs.
Pour sa photo de mariage il avait cet air grave, en même temps c'était de coutume, non ?
Oui, après l'armée il n'a plus souri même en dehors des photos et même en dehors du cadre.
Serge Tisseron soulignait « Tant qu'il y aura des traumatismes, il y aura des Secrets. »
Mémé, elle était la cheffe de cette famille qui autrefois avait accueilli en son sein six personnes.
Elle était la comptable en quelque sorte, la tête pensante. Elle pensait pour tous et chacun.
Mémé, elle me tenait à travers une soupe. Mais quelle soupe ! Elle est la seule à m'avoir permis de savourer un instant de pure félicité. C'était ma Madeleine à Moi. Je la volais à Marcel. Échange Madeleine contre petit bol de soupe. Je n'ai jamais su comment elle arrivait à ce résultat. Ça glissait dans le palais avec un goût presque sucré. Certains auraient pu dire « Une vraie soupe de pauvre, populaire va ! » Oui la soupe était simple. Du riz et un bouillon. Mais quel bouillon ! J'en ai, presque, le goût dans la bouche. J'aimerais bien un jour retrouver cette sensation. Comme un goût d'enfance. Dommage que ma mère n'en ait pas gardé la recette, avec les portions de pâté et de fromage, souvent une vache qui rit, ceci eut été un mieux. C'est plus nourrissant que du pain. Et puis la soupe, au frigo, ça se garde plusieurs jours, au moins deux ou trois, non ? Et puis ce n'est pas cher. Mais la mère en avait décidé autrement. Je me suis souvent posé cette question « Ma mère ne cuisinait pas : Par économie ou par paresse ? » Peut-être les deux mon capitaine ! Et puis, dans l'hypothèse où la soupe fut retenue cela entraînait également de réchauffer cette dernière et après de faire la vaisselle puis...oui trop cher et pas pratique. Les portions étaient bel et bien la solution.
Ah, la soupe de Mémé, c'est sûr elle était drôlement bonne. On aurait presque cru à un risotto, version Mémé ! Je revois Joëlle. Elle aussi elle aimait ça. Par contre je ne vois pas mon frère dans l'image. Et puis en dehors de l'image il y avait aussi Pépé. Pépé, lui, il n'avait pas droit à la soupe.
.J'ai l'impression que la soupe c'était à chaque fois mais ma mémoire exagère peut-être. En tout cas c'était bon et meilleur que le chocolat. Car chez Mémé on avait droit à deux choses, une soupe et un ou deux carrés de chocolat. Peut-être que c'était l'un ou l'autre. Peut-être, oui. Sûrement ! Dans le buffet, elle récupérait un vieux Tupperware avec des vieux chocolats. Elle nous tendait la boite et on hésitait lequel choisir... Parfois elle ajoutait « Prend en un autre. » Alors on retrouvait notre hésitation. En réalité, le but du jeu était de trouver, assez rapidement, celui qui n'était recouvert d'une poudre blanche. On savait que les chocolats en question n'avaient plus de goût. Puis, après, il faillait gratter ce chocolat pour essayer de retrouver la couleur d'origine. Bref, ce n'était pas bon ! Des carrés venus de tablettes différentes. Je pense qu'ils devaient récupérer ça lors de repas pour les aînés ou autres occasions. Mais même si ce n'était pas bon je faisais comme ci. J'avais conscience qu'ils se privaient pour nous. Pépé, encore une fois, n'avait pas droit aux douceurs, même un peu oubliées.« La vie c'est comme une boite de chocolat... » disait la maman de Forrest.
Pour Pépé...Pas de chocolat.
Voilà Pépé, Voilà Mémé et Jean Louis arrête donc avec ce « Téléphone. » Et voilà cet argent, trop cher, dont vous n'avez jamais profité. Putain de corbillard !!! « Insupportable » corbillard.
Si j'avais pu, mais on ne m'a rien demandé, j'aurais bien récupéré lors du déménagement de Mémé, ce petit bureau avec plein de tiroirs. Un vieux bureau qui ne payait pas de mine et je pense, que bien loin d'un antiquaire ou autre videur d'appartement, il a dû finir sa vie dans une déchetterie.
Quel dommage ! Bon, en même temps, je n'avais pas vraiment de place pour l'accueillir.
CHAPITRE 48 Fin juin.
Fin de la méthode Couet, une histoire sans fin ?
La méthode Couet n'a pas tenu. J'ai tout fait pour...Et pourtant.
Il y avait d'abord la pochette, une histoire de clefs...
Je repense à cet enterrement et ce discours « Loin de toute hypocrisie ». Cela me ramène à la morale, cet ensemble des règles d'action et des valeurs qui fonctionnent comme normes dans une société. Pour ma part j'aime bien la définition d'André Comte-Sponville qui précise « C'est l'ensemble de ce qu'un individu s'impose ou s'interdit à lui-même ». Là, je suis interdit, à tout. Stopper et c'est du ferme ! C'est totalement incompréhensible. Mais ou et donc Ornicar ?
On recule en avançant, nous sommes en pleine progression négative, on accélère en freinant...
Mais que dire, mais que faire ? Une histoire de trousseau, de clefs avec adresse fournie...
Y' a effraction sans effraction. Où est le vilain petit canard ?
Que dire face à ces gens, véritables étrangers ? Nous sommes bien loin des mots de Simone Weil « Aimer un étranger comme soi-même implique comme contrepartie s'aimer soi-même comme un étranger ». C'est une chasse, chasse à l'homme ? Que faire face à ce mur de mensonges ?
André Comte-Sponville vient à mon secours. « Celui qui ne pense qu'à soi, que lui importe la pensée ? Celui qui ne vit que pour soi, que lui importe l'universel ? Celui qui n'hésite pas à profaner la liberté de l'autre, la dignité de l'autre, la vie de l'autre, pourquoi respecterait-il le principe de non-contradiction ? » Je ne peux que lui donner raison, ça s'inscrit dans ma logique. Mais dans cette famille je ne partage rien, aucune logique, pas de lien. Je dois remettre mes idées en place.
Tout a débuté avec la remise des documents, six cartons et une sacoche, avec ma sœur et son mari près de la caserne des pompiers. Pendant une journée j'ai trié, presque exclusivement des factures, j'ai fait des tas. J'ai jeté plus des deux tiers et mis dans l'entrée un carton et la sacoche.
Dans le carton, des factures dont je savais qu'elles n'avaient aucune importance mais que je gardais. Je pensais les jeter définitivement une fois terminée cette période difficile. Dans la sacoche quelques papiers du père et de mon frère. J'ai mis en attente ces derniers comme j'ai survolé des dossiers de l’EHPAD mais aussi, et là je regrette de ne pas y avoir accordé assez de temps, une lettre écrite par ma mère. Enfin non, je m'exprime mal. Ce n'était pas une lettre. C'était une sorte de compte-rendu de courriers me concernant alors que je n'en avais jamais parlé. A personne ! J'avais oublié que depuis toujours elle volait les courriers dans les boîtes aux lettres. J'avais eu cette faiblesse de l'avoir oublié. Parfois elle essayait de recoller le tout mais parfois ils disparaissaient totalement. Là, c'était le cas ! Une écriture fine. Toutes les pages étaient écrites sans aucun intervalle, à la suite. Ceci devait représenter de nombreux courriers, de nombreux échanges. Hélas, je n'ai lu que les premières lignes, une moitié de page sur peut-être cinq ou six feuillets.
C'était mon histoire. Personne n'était censée être au courant. Il y a un peu plus de quinze ans j'ai été victime d'un braquage violent dans le cadre de mon travail. C'est le premier courrier que j'ai parcouru rapidement. Dessus on rappelait la date, les circonstances, mes rencontres avec des médecins du travail notamment...Puis j'ai vu aussi qu'une commission, je n'ai aucune information sur l'affaire, m'octroyait une rente annuelle, équivalent à environ deux mois de travail, à payer en une fois. C'était écrit tel quel.
C'est dès le lendemain, ou dans les premiers jours qui ont suivi, qu'a eu lieu le vol. De retour, j'ouvre ma porte, comme d'habitude en fin de matinée, et la boite a disparu. Ne reste que la sacoche ! Imaginez ma réaction, le loup de Tex Avery, bouche bée. Je suis sidéré et le mot est loin d''être trop fort. Mais alors le trousseau demandé...L'adresse ? C'est là que je m'en suis remis à la méthode Couet. Faire comme si tout allait bien. Se forcer à oublier même si la chose se veut difficile. En vérité, j'étais en plein stress ! J'ai revu, comme si j'étais dans cette réalité-là, une expérience racontée par le docteur David Khayat, cancérologue de son état. Une expérience où le rat était en quelque sorte le roi d'une étude sur le stress et le cancer.
Tout ceci débute par un rat qui prend place à l'intérieur de deux espaces distincts, un peu comme un appartement de deux pièces. Dans l'une d'elles le rat reçoit des décharges électriques, immédiatement le rat passera dans l'autre espace, l'autre pièce. Fin de la première expérience. Prenez deux rats ne disposant que d'une seule pièce. Des décharges électriques envahissent les lieux. Résultats de la deuxième expérience, les rats s'agressent. Enfin troisième expérience. Prenez un seul rat ne disposant que d'une seule pièce. Les décharges électriques arrivent. Le rat n'a aucune possibilité de retrait. Pas de possibilité de combattre non plus. Alors on a remarqué que ce rat-là avait plus de chance, ou de malchance, de développer un cancer.
Je ne suis plus le vilain petit canard, je suis ce rat. Et même si on sait que le rat est un être vivant très intelligent, comme le sont le poulpe, l'éléphant et sa mémoire, le porc, nos cousins les chimpanzés et la liste serait bien trop longue pour prendre place ici, dans cet exemple c'est moi le sacrifié au nom de cette science. Je suis ce rat, pourtant loin de toute expérience scientifique...Mais avec cette même finalité, cette même réalité. L'intelligence en moins.
J'ai tout fait pour oublier. Émil Cioran écrivait « Sur la vie on ne peut écrire qu'avec une plume trempée dans les larmes ». J'ai lutté contre mes interrogations. Elles sont pourtant restées.
Un ou deux jours sont passés quand, toujours choqué, j'ai décidé de récupérer la sacoche.
Avant je n'en avais ni la force, ni le courage. J'ai ouvert. A l'intérieur on avait échangé le contenu contre des factures sans aucun intérêt. J'ai cru que j'allais devenir fou. J'ai pensé à Samuel Beckett « Nous naissons tous fous. Quelques-uns le demeurent. » Fini, la méthode machin ! C'était du harcèlement, non ? La lettre de la mère, les papiers du père et de mon frère, disparus !
Cette lettre que je n'avais pas pris la peine de lire en entier...Comment prévoir qu'on allait me cambrioler car il faut bien appeler un chat un chat. Et la mère Michel dans tout ça ?
Pour eux, enfin surtout elles, c'est normal de faire ainsi, logique ! J'imagine que la fille a dû vouloir vérifier les papiers gardés par sa mère, non ? Je suis humilié, mise à terre, piétiné.
Je crois bien que sur ce courrier apparaissaient certaines références, le nom d'un docteur – peut-être Roux- mais je ne suis sûr de rien. Maintenant je n'ai plus rien. C'est fou !
Qu'est devenue cette rente ? Puis-je demander d'avoir accès à mon dossier médical ? Ceci apparaîtra, ou pas ? Y a-t-il eu confirmation ou abandon ? Et puis ceci date de plus de quinze ans, c'est énorme ! Parfois je me dis que le mieux aurait été de n'avoir jamais été au courant de tout ceci.
Peu de temps après ces événements, tout a été il est vrai très vite, j'ai vu dans l'entrée un livre qui n'était pas à sa place, une boite qui semblait déplacée dans le salon. Quand je me suis levé pour vérifier, outre la boite bel et bien déplacée, j'ai également ouvert un des tiroirs de ma bibliothèque. Il manquait la moitié des clefs de mon trousseau, en réalité toutes ces clefs en double voire en triple exemplaires que l'office des HLM ne manquerait pas de me demander quand le bail sera fini, normal. Je ne sais plus quoi faire ? Peut-être rien. Dans les heures qui ont suivi et toujours dans le salon, mais cette fois ci dans le tiroir du buffet, j'avais laissé une liasse de billet de cinquante euros. J'avais pris le soin de cacher cette somme sous un grand carnet et sur les trois mille euros qui auraient dû être là il ne restait maintenant que neuf cent cinquante euros. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être avaient-ils – ou elles- séparé la somme en trois et cinquante euros pour le déplacement ? Comment ne pas devenir fou ? Et puis, le pire...Toujours à venir. Presque envie de dire « Y' en a un peu plus, je vous le mets quand même ? ». Non, je devrais plutôt dire « Y' en a un peu moins, je vous le prends quand même ? » Une clé USB avait disparu. Dessus était écrit les vingt-cinq chapitres de mon histoire. L'ordinateur que j'avais pris l'habitude d'enfermer dans mon armoire à vêtements depuis quelques jours avait été lui aussi déplacé. On avait essayé de le remettre en place, cela se voyait ! En plus, j'avais mis comme mot de passe ma date de naissance.
Si vous tapiez un faux code, l'ordinateur vous donnait une indication « date de naissance ». Je donnais le bâton pour me faire battre ma parole ! C'est sûr que pour la famille c'était un jeu d'enfant. Je revois ma sœur lors de notre première rencontre et en guise de phrase d'accroche « Au fait, bon anniversaire et blablabla... » Depuis j'ai changé de code mais c'est bien évidemment trop tard.
Résultat des courses :
Ils (?) ne sont pas venus une fois en prenant dans l'entrée les documents et repartis aussitôt comme je l'avais pensé la première fois. Non, ils (?) étaient plusieurs, avaient le temps d'agir et ils sont revenus plusieurs fois. Je pense au minimum deux fois. La première fois je n'avais pas encore mis en route mon ordinateur. J'en étais encore à rédiger à la main, une vieille habitude. En dérobant la clé USB, Angélique a récupéré tous les chapitres de zéro à vingt-cinq. Elle sera tout de ma vie, tout ce que je pense, de notre jeunesse à l'enterrement en passant par l'annonce du tribunal. C'est ce qui me fait le plus mal, bien au-delà de l'argent ou même de mon trousseau auquel il manque énormément de clefs, trop. Profitent-ils des week-end à Saint Paul pour agir en toute sécurité ? J'ai la haine ! Et ma sœur dans tout ça ? Qu'ai-je demandé à ma sœur ? Les courriers me concernant, bancaires et ce trousseau. Aujourd'hui, pas d'effraction donc pas de problème. Anne Bert, écrivaine, disait peu de temps avant de mourir – elle était atteinte de la maladie de Charcot et avait fait le choix du suicide assisté en Belgique- « Je n'ai jamais eu de mode d'emploi, ni pour vivre, ni pour faire des enfants...ni pour mourir. Ma vie c'est entre l'instinct et la réflexion que je l'ai réalisée ».
Elle disait aussi « Il faut que j'apprenne à me quitter ». « Le suicide est l'espoir de ceux qui n'en ont plus » disait Guy...de Maupassant. J'ai envie d'y ajouter cette remarque de Pierre Mérot « Les gens se rencontrent, se quittent, se reprennent, se quittent à nouveau. La fin de la vie ressemble peut-être à la fin d'une fête. Des solitaires s'accrochent à d'autres solitaires ».
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 49 Plus tard...Trop tard.
Ça sent la fin, non ?
Aujourd'hui me voici bien désabusé. J'ai l'impression qu'il y a trop de chose où je suis passé à côté, à côté de la vie, la mienne. Je n'ai pas su bien voir. Mais où sont ces yeux que racontait Saint-Exupéry ? De ma mère et ma nièce, je connaissais leur méchanceté gratuite pourtant je faisais comme si... Ma sœur, je l'ai installé sur un piédestal alors que tout n'était que fumier.
Mon frère, je n'ai jamais remis son intelligence en doute et maintenant je doute...
Les autres, je crois bien, n'ont pas plus d'importance que celle qu'ils m'accordent.
Je n'ai pas su bien voir et ceci ne date pas d'hier. Parfois, je me demande si ce n'est pas depuis toujours. Il y a au moins trois moments où je n'ai pas percuté et notamment pour les soixante-dix ans de la mère, c'était il y a presque dix ans (j’attaquais ma septième année à sa disposition), puis lors de cet enterrement. J'aurais dû être plus vigilant, poser des questions quant aux dires de Guy...Je n'ai pas su, misère. Et quand je pense misère je pense aussitôt à Michel Colucci « Le jour où il pleut des billets, c'est là que le pauvre réalise qu'il n'a pas de poche, ni de sac ».
Si je l'avais fait, c'est sûr ceci m'aurait ouvert les yeux. Je n'aurais pas fait tout ça avec Joëlle et Alain. J'aurais compris que cela ne servait à rien. Je crois que l'on peut classer ceci dans les dénis, ça en a tout l'air. Que le Dalai Lama m'en soit témoin « Nous sommes comme des enfants qui croyons qu'en accumulant des instants de bonheur nous échapperons au malheur ».
Guy, c'est mon cousin. Marinette, sa mère, est la sœur de ma mère. Entre Guy et moi, une génération nous sépare, environ une quinzaine d'années à la louche. Avec Antoine, son père, et sa mère, ils ont su profiter des trente glorieuses. De trois fois rien, soit la vie des parents, ils se sont issus dans cette fameuse classe moyenne, voire un peu plus. Ils ont fait le choix de n'avoir qu'un enfant et de lui accorder toutes les attentions. Voici l'exemple vivant d'une éducation réussie.
Ma mère disait parfois de sa sœur « Avec moi vous êtes heureux, vous auriez Marinette...Son fils ne sort jamais de chez lui ». Alors nous, comme nous étions très con on pensait, enfin surtout moi car j'étais plutôt seul entre ces quatre murs « Oui, on a au moins cette liberté-là ».
J'imaginais Guy, seul chez lui, regardant les enfants en train de jouer sous ses fenêtres. Par contre j'oubliais totalement que lui partait en vacances avec ses parents, était abonné à des revues, pratiquait un sport et des activités diverses et variées... Des parents, quoi ! De bons parents !
Des parents durs parfois, certes, mais toujours respectueux et aimants. Ils sont devenus propriétaires et dans leur nouvelle maison, beaucoup plus grande, Guy était comme un coq en pâte. Alors qu'il devenait un fier adolescent, il gardait sa chambre pleine d'amour - certainement revue et corrigée - et en plus il disposait d'une autre pièce faisant office de bureau. Un vrai bureau de ministre... Ou de directeur. Je m'en souviens très bien car après le départ de Guy la chambre et le bureau sont restés en l'état et ceci pendant de nombreuses années. Quand il est devenu directeur de banque, Big Flo et Oli n'existaient même pas, les parents ne s'étaient, peut-être, même pas rencontrés pourtant une phrase de ces grands enfants résume bien cet amour « La réussite c'est la fierté dans les yeux des gens que l'on aime ». Ils étaient si fiers, ça se voyait ! C'était beau à voir, tout ça dans leurs yeux ! Et côté parole c'était comme pour les yeux, comme pour le cœur. Ça crevait l'écran !
Guy c'était mon parrain par accident. J'étais programmé pour avoir comme parrain un des frères de mon père. Qui ? Je n'en sais rien. Ils étaient plusieurs. On ne les fréquentait pas. J'ai souvenir d'avoir « joué » avec une petite fille et un petit garçon qui normalement auraient dû être mes cousins, sur le carrelage d'un couloir, et d'une partie de cartes chez l'un de ses frères. J'étais si petit que je n'arrive pas à me donner un âge. Je ne suis sûr de rien mais je ne sais pas si cette partie de cartes ne fut pas le déclencheur de la dispute. Après on ne les a plus jamais revu, plus du tout, point.
Dans mes souvenirs il me semble voir mon père essayant de jouer à la belote alors que lui-même ne pratiquait que la bataille. D'un frère qui aurait peut-être dit « Mais tout à l'heure t'as pas joué carreau et maintenant... Ça n'a pas de sens ». Dans ces souvenirs-là, mon père aurait d'abord baissé la tête puis se serait levé, emportant avec lui femme et enfants, et une bonne dose de colère retenue aussi.
Suite logique : Plus de parrain. Ma mère, tel un sauveur, prise de court aussi, a demandé à Guy.
Il a accepté. Ou peut-être n'a-t-il pas pu refuser ? Il était déjà le parrain d'Alain.
Guy, on ne le voyait pas souvent, peut-être tous les quatre-cinq ans, mais quand on le voyait on était heureux, j'étais heureux. D'abord de sa réussite professionnelle. Lui parlait peu mais ses parents n'étaient pas avares de compliments. Ils parlaient de ses rendez-vous importants, des restaurants où il se devait d'être présent...Un autre monde, inconnu. Ça faisait rêver. Quelle chance !
Puis avec le temps, de sa réussite amoureuse. Ma tante aimait à nous dire « Ils ne viennent pas du même monde. Nadine est née avec une cuillère en argent. Ses parents, j'ai oublié leurs fonctions mais certainement très grandes : Diplomate, ambassadeur ? ont vécu dans plein de pays différents. Ma tante aimait à raconter qu'en Afrique du Sud ils vivaient dans une très vaste exploitation avec plein de boys pour les servir. Pour eux le monde s'agrandissait et pour nous il n'existait tout bonnement pas. On ne pouvait même pas le soupçonner. On n'y avait pas l'accès, pas les codes.
Moi j'étais super fier de mon cousin ! C'est lui qui pour la première fois nous a amené au cinéma.
Pour moi le cinéma se limitait à une salle qui s'ouvrait parfois pour visionner des films dans le cadre du patronage. On regardait des court-métrages de quelques minutes de Laurel et Hardy.
Il devait y en avoir un bon stock, malgré tout je les ai tous vu un nombre de fois incalculable.
La séance devait durer environ une heure. Ce n'était pas plus mal car passé ce temps les fauteuils en bois se rappelaient à votre bon souvenir. Bref, on avait mal à son séant.
Ici, avec Guy, la salle était immense, des lumières de partout, un écran si grand et des fauteuils si confortables. On aurait presque aimé s'y endormir. Comme on ne savait pas, on a pris la première rangée face à l'écran. C'est un peu près ! Même pour visionner un film on n'avait pas les codes. Derrière nous il y avait peu de monde. Ils étaient là, bien derrière, avec les codes. Misère, va !
Après la séance, Guy nous a offert des livres. J'ai souvenir avec Alain de rechercher ce livre passionnant. Mais on ne savait pas quoi choisir alors on a pris des livres sur les animaux. Dommage
Pour ma confirmation Guy m'a offert une montre. C'est bien une montre ! J'étais très content. Je n'ai jamais eu de montre auparavant. Au poignet des élèves, ils étaient nombreux à avoir une montre. Tous, je crois ! Les riches s'affichaient avec les toutes nouvelles : Les Seiko à quartz.
Alors une montre, oui j'étais content. Vraiment content ! Mais d'après la mère « Une montre c'est fragile. Si je la portais je risquerais de la casser ». Alors elle a mis la montre dans son étui et l'étui dans un meuble. Perdu la montre !
J'ai eu une montre l'espace d'un instant. Le temps de la fixer, une fois, à mon poignet et...Oups
Quand Marinette est décédée, Guy s'est fait plus présent, dans la limite du raisonnable. Il téléphonait pour la nouvelle année, l'anniversaire...Et puis on essayait de se voir tous les cinq ans.
Guy a dû être un père fabuleux, ça se voyait ! Il a accompagné, avec sa femme, les études de droit pour sa fille Véronique et des études de médecine pour son fils Brice. Aujourd'hui l'une est huissier de justice et l'autre médecin. Quel parcours ! En deux générations ils sont partis de tout en bas pour finir notables. Voici une réelle motivation et un vrai but pour mieux vivre.
Nous on n'a pas changé, pas d'évolution à l'horizon mais où est Darwin, merde !
La dernière fois où je l'ai vu avec toute la famille c'est comme s'il était venu deux fois. Non, il est vraiment venu deux fois ! Désormais il venait le plus souvent seul.
Pour les soixante-dix ans de la mère et juste avant pour le mariage de Bernadette et Alain. Lors de l'anniversaire de la mère, comme à chaque repas, nous étions voisins de table. J'ai une image que j'ai trop vite classée et où ma mère montrait son vrai caractère, son vrai visage. Avec Guy nous parlions finance. C'était l'époque de Bernard Maloof, on ne parlait que de lui. J'étais justement en train de lui parler d'un voleur qui possédait le même prénom. J'aimais bien ce quiproquo. Je lui ai laissé me dire « Ah oui, ce fameux Bernard Madoof... » J'ai rétorqué « Non je ne te parle pas de ce système pyramidale connu de tous et bien fait pour ceux qui ont cru la chose possible : Malheur à ceux qui oublient le passé ! Non je te parle d'un voleur purement Français, payé par l'argent de tous les français. Ça c'est vraiment du vol et tout le monde paie pour un seul individu ». Nous n'avions pas la même vision des choses. Il était persuadé qu'il était dans son bon droit et moi je pensais le contraire. Mais j'avais des arguments et ils étaient nombreux. Et pour commencer le prix d'achat par ce fameux M Bernard, la mauvaise tenue des affaires et le déclin annoncé et donc la revente et aujourd'hui un procès où l'on demandait un multiple, et quel multiple. Inimaginable ! J'allais lui parler d'une addition de plusieurs centaines de millions et de près de cinquante, à rajouter bien sûr au magot déjà obtenu, pour une histoire « De nom traîné dans la boue ». J'allais lui dire le million cent quarante d'euros pour quinze années passées en prison à travers l'affaire Patrick Dils, dont 700 000 de dédommagement. La comparaison ne pouvait pas accepter une telle raison, Non ? Sans oublier la condamnation de la ministre pour avoir accepté un tel dédommagement avec une « petite » période de prison mais le tout saupoudré de sursit et plus tard un poste en or à New-York Cela sert de connaître certains hommes politiques, non ? Nous n'avons pas eu le loisir de continuer la discussion. La mère s'est mise à émettre un son, un peu comme un grognement. On a changé de discussion pour se concentrer sur la mère. Il faut être un peu folle pour faire ça, s'exprimer à travers un grognement ? Et bien ça aussi je l'ai oublié. Rangé dans ma mémoire, au plus profond. Pas envie de voir la mère telle qu'elle était en réalité. A l'horizon...Aucune évolution.
Mais si je parle ici de Guy c'est avant tout pour parler vacances, enfin presque. Depuis au moins deux rendez-vous, Guy me tenait régulièrement ses propos « Au fait, c'est quand que tu viens nous voir ? ». Moi, j'étais gêné. Bien sûr que je me souvenais de l'invitation lancée à toute la famille pour découvrir son lieu de résidence près de Nice. Peut-être même une invitation un peu imposée.
Mais pourquoi n'invitait-il que moi ? Je n'ai rien répondu ou dans le vague. Angélique rigolait...
Aujourd'hui j'ai la réponse mais bien sûr toujours trop tard. En fait, il faut remonter à ce fameux mois de février, c'était il y a cinq ans, et la dernière rencontre avec ma mère.
J'avais la réponse sous les yeux et je n'ai pas voulu ou pu la voir. Un déni. Un de plus !
C'est la fois où j'ai voulu récupérer mes photos, ainsi que celle de Muriel. A chaque feuillet je ressortais les photos nous concernant quand je fus stopper net. Une photo, style format 18X24, emplissait toute la page. J'ai retourné l'album et là... J'ai vu, en rang d'oignons, toute la famille près de la piscine de Guy. Au centre la mère, Alain et sa femme, Joëlle et son mari, Angélique avec son ancien mari et ses trois gamins, David et Teddy avec leurs compagnes et chacun un enfant...Bref il n'en manquait qu'un. Pablo Picasso déclarait « Je n'évolue pas, je suis. Il n'y a, en art, ni passé, ni futur. L'art qui n'est pas dans le présent ne sera jamais ». Moi, sans art et sans présent, je n'avais même plus de racine désormais. Comme un arbre que l'on sort de sa forêt pour l'abandonner ici ou là. Je n'ai pas voulu me souvenir... alors je me suis battu tel Don Quichotte. Battu pour connaître la vérité de la bouche de mon frère, puis de ma sœur, quelle tristesse aujourd'hui.
La dernière image que je garde de Guy c'est plutôt en réalité un son. On parlait ensemble de boulot. A l'époque je bossais pour une boîte d'intérim comme responsable de chantier pour un grand groupe d'électricité...Mais sans la paie conséquente. J'ai l'impression d'avoir traversé la vie toujours mal payé. J'ai toujours pensé et toujours dit à qui voulait l'entendre que « L'argent ne fait, bien sûr, pas le bonheur, l'argent n'est qu'un moyen. L'argent ne doit pas être un moteur, le seul de votre vie ». Comme le disait Mirna Loy « La vie, ce n'est pas avoir et obtenir, mais être et devenir ». Mais j'avais conscience qu'il y avait un hic dans le déroulement de l'histoire. Je payais, en quelque sorte, des boulots trop différents. J'aurais dû rester dans la même branche, sur la même branche...
On sortait ensemble du restaurant : « Et toi, tu vas bien ? -Moi ? C'est la retraite. Que du vieux !
-Le boulot ne te manque pas trop, on m'a dit que tu t'investissais beaucoup dans ton travail ?
-Tu sais, je suis bien content que tout ceci soit désormais terminé. J'ai débuté avec la fleur au fusil comme tout jeune qui en veut et arrivé en fin de carrière on me demandait des choses qui ne me correspondaient pas, ce n'est pas ainsi que je voyais le métier de banquier. Tu vois, à la fin, j'étais tellement... que je suis parti avant la fin. J'avais la possibilité de racheter des trimestres et je n'ai pas hésité. Je ne regrette rien ». Comme il existe des croque-morts honnêtes, des plombiers, des garagistes ou des avocats honnêtes, Guy faisait partie de cette grande famille alors que ces professions ne sont pas reconnues pour cela. J'avais bien aimé sa franchise. Rien ne lui obligeait.
Bon, allez, terminé cette nostalgie avec un cousin, mon cousin, le seul. Je range mes billes.
Fini les parties endiablées sous le préau de l'école, en recherche de soldats et de petites voitures.
Allez, on range tout ! Et même Bossuet est là pour me le confirmer « J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir. Je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres, après, il faudra disparaître ». Je parlais plus haut de trois moments où je n'ai pas su percuter, le premier vient juste de passer. Les deux autres ont eu lieu lors de l'enterrement de la mère.
(Comment lutter contre cette violence, ma violence. Je dois trouver une solution, maintenant)
Une pièce, deux actes...Deux scènes...Deux comédiens et quelques figurants.
La première scène s'est déroulée lors de la remise du classeur sur la coupe du Monde. A cela il y avait un « cadeau » en plus. Elle a ouvert une boîte à photos. A l'intérieur peut-être une dizaine de photographies prenait place. J'ai eu l'impression qu'elles me concernaient toutes mais je n'ai rien dit. Ma nièce a pris la première sur le tas, puis a refermé la boîte et m'a tendu un cliché ».
Une photo que j'avais totalement rayé de ma mémoire. Une photo pas vraiment à mon avantage.
Bref Rappel : Pendant près de dix ans j'ai été vendeur photo pour une grande enseigne, là encore toujours mal payé. Au départ de cette aventure on m'avait prêté un appareil réflexe avec différents objectifs. Pour faire plaisir à ma mère je lui avais proposé de lui faire un portrait. Je suis venu chez elle, j'ai pris mes clichés et à la fin la mère m'a demandé « Je peux essayer pour voir ? ».
Bien sûr, j'avais répondu par l'affirmatif et tendu l'appareil après avoir réalisé les réglages.
Aujourd'hui je pouvais constater les dégâts.
Autrefois, et c'est entièrement de ma faute, j'ai eu un assez grave accident de voiture. Je me suis écrasé contre le pare-brise de ma voiture, bien sûr pas la peine de parler du non port de la ceinture de sécurité. J'avais une énorme cicatrice, pas belle du tout, sous la lèvre. Le truc immonde. Plus tard un chirurgien a proposé de m'opérer alors que je dissimulais cette cicatrice sous une mouche. Merci Docteur ! Ça a changé ma vie ! J'avais vraiment oublié et la scène et cette photographie. Mais là j'étais spectateur privilégié. Ma tête en très, très gros plan, grâce à un téléobjectif 135, et cette énorme cicatrice qui apparaissait rouge sang. Ce n'était pas beau à voir, je comprends mieux la réaction du docteur. Mais pourquoi cette photographie sinon pour faire mal, humilié autrui. Autrui c'est moi. « Ave Caesar morituri te salutant » semble chanter en chœur les gladiateurs venus mourir
Moi, ce n'était pas devant César que j'allais déposer les armes et saluer. Enfin, et pour en finir, le troisième moment où je pense ne pas avoir percuté c'est une phrase qui m'a glacé le sang et encore une fois venue tout droit de la bouche d'Angélique. Je ne vais même pas chercher à argumenter quoi que ce soit. Je me la livre comme on livrait autrefois des esclaves ou un vulgaire colis. Presque envie de rajouter comme un message d'alerte « Attention certaines scènes peuvent être choquantes... ». « Tu sais c'est moi qui ai abrégé ses souffrances. Quand je suis passée à l'hôpital le médecin m'a demandé quelle suite donner. Il m'a expliqué qu'on pouvait essayer de faire quelque chose mais la vie mérite-t-elle tant de souffrance ? Il m'a expliqué que nous pourrions peut-être gagner quelques semaines. J'ai préféré ne pas la voir souffrir ».
J'ai toujours aimé Louis Ferdinand Céline.
Quand je pense à lui je m'étonne toujours. Certes ses écrits en fin de vie ne sont pas, et loin de là, les meilleurs mais pourquoi devrions-nous oublier « le voyage » ou « mort à crédit ».
Une vie c'est long. Une vie ça a des hauts et des bas. Suivant l'âge, nous ne sommes pas toujours les mêmes. Il n'y a que les cons qui ne changent jamais, ils sont trop sûrs d'eux-mêmes. Michel Audiard avait l'habitude de dire « Les cons ça ose tout, c'est à cela qu’on les reconnaît » Alors Céline disait « La vérité, c'est une agonie qui n'en finit pas. La vérité de ce monde c'est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n'ai jamais pu me tuer moi ». Et puis il y a aussi un quatrième exemple, comme il y en a un cinquième, un sixième et « ad lib ». Je terminerais par celui-ci car il est censé représenter l'Avenir. Là, encore, pas de commentaire. C'était le jour de l'enterrement. Ce jour où, il est vrai, j'en ai pris plein la tête. Comme elle venait de se séparer et n'avait pas de ressource – ça c'est la version officielle - on lui a trouvé un emploi dans le cadre des emplois aidés par le gouvernement. Mais elle n'a pas prévu d'y faire de vieux os car d'ores et déjà elle m'a informé « Tu sais avec mon nouveau compagnon, on a prévu de faire un enfant... » Mais moi, là, je ne suis plus concerné. C'est l'histoire qui reste en route, ou en déroute, non ?
René Char écrivait « Vivre, c'est s’obstiner à achever un souvenir ».
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 50 En guise de conclusion.
Parce qu'un jour il faut bien conclure, non ?
J'ai l’impression d'être en plein dans « les années collège » avec un professeur, au loin, qui nous rappellerait les règles d'une bonne dissertation « Alors, vous n'oubliez pas l'introduction, thèse, antithèse et synthèse et puis surtout soignez la conclusion avant de penser à élargir votre propos ».
Est-ce que les mots d'Alex Kahn pourraient être cette ouverture.
Extrait de la préface : Tout homme est une merveille « L'ADN codant les propriétés des cellules est de plus de 98% identique entre l’homme et le chimpanzé, l'analogie restant de 80% avec le rat et, encore, de 50% avec la levure ». Ou peut-être les propos de Yves Coppens qui soulignait quant à lui « La population de la planète est passée d’un à six milliards d'individus en deux cent ans – depuis 1815 – alors que trois millions d'années avaient été nécessaires pour atteindre le milliard d'humains ! », Ou encore, et pour rester dans la même thématique Frédéric Lenoir. Lui, c'est la précision « Le 31 octobre 2011, nous avons franchi le cap des sept milliards d'habitants sur terre alors que nous n'étions que 1,6 milliards en 1900 et, à peine plus de 650 millions au XVIII siècle ». Je vais rester sur Axel Kahn et lui redonne, par la même occasion, la parole « Pour le généticien « Matérialiste évolutionniste » que je suis, l'homme est un avatar de l'évolution au même titre que le rat, le grain de riz ou le chêne, sans qu'aucune idée préconçue ait présidé à son émergence ». A cela, je réponds par un énorme OUI ! Bon, ça fait trois ouvertures en guise de conclusion : On retrouve l'homme, le rat pour l'animal et le chêne pour le végétal. C'est bien dans ma philosophie... Je sais bien que l'homme est un animal mais la majorité pense le contraire...Ils sont cons, non ?
Mais revenons-en à moi, au moins le temps de cette conclusion. Comme souvent des images se bousculent et bien sûr loin de tout ordre. Il y a le fond, et puis la forme mais souvent le fond revient à la surface. « Le fond est en train de céder » hurle un fou !
Ma sœur m'a déçu, mais je ne le suis qu'à moitié. Je savais bien que ceci se passerait ainsi, mais pas à une telle échelle. C'était un tout ou rien. Là, c'était rien ! Un classeur, une photo, pas d'enterrement, pas de notaire mais un vrai monde d'hypocrites.
Et Alain ? C'est ce qui me fait le plus mal. Ça s'est passé récemment, je classais des documents quand je suis tombé sur les papiers du tribunal. Plus précisément ceux concernant le compte rendu final. Comme souvent hélas, j'avais lu celui-ci en diagonale : La diagonale du fou dirait un joueur d'échec. Échec et mat à tous les étages ! Autant j'avais bien relevé le mensonge de ma sœur au sujet du salaire de son mari autant j'étais passé à côté d'Alain. Il faut dire qu'à cela il y avait une raison, pour lui, son salaire était le même que lors de son audition, à l'Euro près. J'avais glissé sur le salaire de Bernadette et pour être honnête j'ai même cru que les deux salaires avaient été cumulés. A quelques centaines d'euros près on pouvait le comprendre.
Lors de l'audition il avait déclaré « Je touche 1690 euros et ma femme 1790 »
La réalité se voulait quant à elle différente. Oh, pas grand-chose, un peu plus de mille euros.
Pour nos deux fonctionnaires, avec le treizième mois plus les primes trimestrielles, le couple tournait avec environ 5000 euros par mois. Assurément, nous ne jouions pas dans la même cour.
Et encore Alain n'avait jamais fait de formation interne. Ces formations où régulièrement vous êtes conviés pour augmenter vos revenus et donc votre net. Une connaissance m'avait affirmé, mais je n'ai pas vérifié l'information « Vous passez quelques semaines à l'extérieur et à la fin c'est comme pour « l'école des fans » tout le monde a gagné. Et vous reprenez votre petit train-train quotidien ».
Il aimait aussi à dire « Ce sont les fonctionnaires qui ont ruiné la France, sachez le bien ! » Il n'avait pas digéré certaines choses comme les agents EDF. A la date du passage des trente-cinq heures. Eux, ils ne se sentaient pas concernés ; Normal, depuis bien longtemps un temps plein se calculait sur une base de vingt-neuf heures. Et puis le calcul de la retraite sur les six derniers mois lui sont toujours restés à travers de la gorge. Les cheminots toujours en grève et cette prise en otage des usagers. Il avait été estomaqué le jour où, pour aider le public senior, en leur offrant une journée de travail, un de ses représentants avait proposé « nous travaillerons une minute par jour ». On aurait pu ajouter ces jours de grève payés pendant des décennies et « normalement » abandonnés. Sans oublier le nombre des fonctionnaires par rapport aux autres nations, Européennes notamment.
Seules les infirmières, et encore des hôpitaux – pas les libérales – trouvaient raison à ses yeux, certains policiers, pas tous, les pompiers. Mais dans l'ensemble il déclarait souvent « Ils passent leur temps à défiler avec cette promesse de le faire pour tous. En nous rejoignant, nous tirons le privé vers le haut ». Bizarrement une fois obtenues les revendications ils restaient fidèles...Mais chez eux.
Il finissait souvent par ses mots « Dans quelques décennies, quand on comparera le Public et le Privé, les gens penseront qu'il n'était pas si loin le temps du Moyen Age et de ses privilèges. »
J'ai repensé aux devis que j'avais remis à Bernadette et aussi à mon frère. Encore une fois, il avait raison : « On croit connaître les gens et puis... ». J'y voyais aussi l'empreinte du couple mère-fille, sœur-nièce. Ce couple infernal, sans limite, sans morale. J'étais ce rat, loin de toute expérience scientifique mais avec cette même finalité, réalité. L'abbé Pierre précisait « Un sourire coûte moins cher que l'électricité et éclaire autant ». Ici c'est noir et électrique. Je dois sortir...Je dois sortir de là !
Je m'interroge de plus en plus au sujet de mon frère. Je le croyais tellement fort, tellement intègre.
J'aimais ce calme qu'il affichait à chaque moment, j'aimais cette honnêteté, cette bienveillance, sa disponibilité aussi. C'était un peu le contraire de la mère, fille et petite-fille comprise. Un peu comme un repère dans la nuit, tiens ! Salut Richard, ou le phare près des côtes, à la frontière.
Mais il y a une chose qu'il ne faut pas oublier. Pendant plus de dix ans il s'est occupé de la mère au quotidien. Il était SEUL. Et la mère qui jouait à son jeu : Morbide et assassin. Diviser pour mieux régner ! Comme souvent je pensais aussi à Saint Paul. Je venais tout juste d'acquérir la maison que ma mère me demandait « Avec Alain on aimerait bien passer une semaine dans ton village. » J'avais, comme toujours, répondu par l'affirmatif. J'avais donné les clefs, en toute confiance. Aujourd'hui, je le savais en réalité depuis le début mais sans vouloir l'analyser, je savais que ma mère en avait profité pour fouiller mes papiers personnels et surtout faire un double des clefs. Merci Alain ! Depuis j'ai la visite, régulière d’Angélique, pour les autres je ne suis sûr de rien même si... Malgré tout l'illettrisme de mon frère continuait à me perturber. Je comprenais la raison de la mère mais pourquoi Bernadette, depuis près de vingt ans, n'avait-elle rien fait ? J'ai pensé en parler de vive voix avec Alain et puis j'ai eu peur. Aller à sa rencontre pour me faire humilier, encore une fois, alors que je ne souhaitais que son bien. Je ne m'en sentais pas le courage, plus le courage.
Où je repense à ma sœur « Tu sais, Alain, c'était le préféré ». C'était faux. En tout cas pas durant notre enfance. Pour une raison simple : Il n'était jamais là ! Peut-être n'ont-ils pas encaissé le partage du poulet du dimanche ou l'obligation de s'occuper de leur petit frère. Je ne vois pas d'autres avantages que ma position pouvait m'apporter. Il faut dire que pendant toute mon enfance, l'adolescence aussi, j'ai joué le jeu de ma mère. Je ne demandais jamais rien – et, bien sûr, je n'avais rien – et le peu que je pouvais offrir à ma mère je le faisais avec amour. Parfois légalement à travers des cadeaux et parfois illégalement à travers des vols commis chez des particuliers ou dans des magasins. J'ai souvenir, je devais avoir huit-neuf ans, chez des amis, d'avoir volé, sur un meuble, une pièce de cinq francs. Quand nous sommes partis, une fois dans la rue, je me rappelle avoir ouvert la main et mes parents se rapprocher. Fièrement j'affichais la pièce au creux de ma main. Ma mère a pris la pièce, j'ai relevé la tête. Les amis étaient là, sur leur balcon. Même pour voler on n'avait pas les codes ! On ne les a plus revus. Je crois que quelque part ceci arrangeait ma mère. En effet, ses amis rencontrés assez récemment incitaient ma mère à prendre un emploi. Enfin, surtout la femme de ce couple. Il faut dire que pour cela elle avait des arguments. « Regarde je suis rentrée à l'hôpital pour faire le ménage. Aujourd'hui, et ceci après cinq années en qualité de femme de ménage, je viens de passer mon diplôme d'aide-soignant. Si je le veux, après cinq années en qualité d'aide-soignant, je peux me présenter aux concours d'infirmier. C'est un métier intéressant et qui permet une réelle évolution ». Mais la mère avait décidé d'un autre destin.
Je ne sais plus si ceci avait été scellé avant ou après, les deux choses se sont déroulées quasiment au même moment, mais le cas du père avait, lui aussi, été sur la sellette. Là encore j'en avais été le témoin. Le seul. Il faut dire aussi que j'étais seul entre ces quatre murs.
On devait regarder le film de 20H30 quand mes parents se sont mis à discuter. Moi, j'étais à ma place. Une discussion qui s'est très vite enflammée. Alors on m'a prié – Enfin manière de parler – de rejoindre ma chambre. Moi, je n'avais nullement sommeil alors j'ai écouté les propos des parents.
Le père :« Oui, mais moi je ne veux pas faire cantonnier.
La mère : C'est quand même un boulot de la ville. Si tu acceptes, tu seras considéré comme fonctionnaire. Toi-même tu disais que les jardiniers avaient la belle vie.
Le père : Oui, mais là c'est pas pareil. Tu me vois en train de balayer les rues... »
Ils ont continué à discuter ainsi quelques instants. Pas vraiment très longtemps quand ma mère a définitivement clos le sujet « Bon, écoute, dans ce cas-là, je m'arrangerai ».
Mais comment ça s'arranger ? Il n'y a pas d'arrangement possible.
Mais la mère avait sa solution : Les allocs ! Ce n'est pas une solution. Elle nous condamnait ! Le savait-elle ? Comprenait-elle ce qu'elle faisait ? Mon dieu, quand rien ne va... !
Nous étions en plein dans ces fameuses trente glorieuses, du boulot bien sûr qu'il y en avait. Avaient-ils conscience qu'ils laissaient passer une chance offerte sur un plateau. Là, ils auraient pu recoller au train, tiens, le train de la vie. Nous on l'a pris en pleine face !
Ils ont laissé passer leur chance, c'est tellement triste. Surtout pour nous. Eux aussi !
Manque de confiance, manque total, manque... La vie en aurait été changée. Quel dommage !
Je n'en ai jamais parlé à personne. Pas même à Muriel. On est resté sur le quai... mais je m'égare.
Je parlais plus haut de vols chez des particuliers, ceci en est un exemple, et puis dans des magasins.
Je nous revois au rayon duvet. Je rentrais en BEP et donc en internat. Le duvet était obligatoire.
A cela il fallait aussi ajouter un bleu de travail, des bottes et puis j'ai oublié le reste. Bref, c'était bien cher pour le budget de la famille. Les parents tiquaient. On sentait presque un climat qui se voulait hostile. Alors quand je suis arrivé au rayon duvet, et pour schématiser, je dirais qu'il y avait trois grands modèles : Le premier prix, dégueulasse ! Le milieu de gamme, honnête et le haut de gamme, impensable, pas pour des gens comme nous. En ces temps, les codes-barres n'existaient pas.
J'ai inter-changé l'étiquette du duvet premier prix et le milieu de gamme et je l'ai déposé dans le caddie à la vue de mes parents. A la caisse tout s'est passé comme sur des roulettes mais je me souviens alors que j'attendais à cette même caisse m'entendre dire « Si la caissière percute n'attend rien de leur part ». En effet, j'étais sûr qu'ils auraient joué les choqués
« Mais comment as-tu pu nous faire ça ? ...On t'a pas élevé ainsi ».
Élevé, oui le terme était bon. Loin de toute éducation. Élevé, oui, tel un poulet de batterie, hors sol !
Mais quand je pense à mes parents j'ai une autre situation. Je devais avoir neuf-dix ans. Je rentre de l'école. C'est l'effervescence dans le quartier, enfin plus précisément dans mon allée. Un voisin a oublié de couper l'eau et ça déborde dans sa salle de bain, lui il est parti. Nous on habite au rez-de-chaussée, le voisin en question au deuxième. Les plafonds sont d'ores et déjà détrempés. Dans les communs de l'immeuble, un mini torrent. Les occupants du premier repoussent l'eau prête à rentrer dans les appartements. Ils accompagnent cette dernière avec des raclettes, parfois un simple balai, en direction des escaliers et bien sûr ça retombe au rez-de-chaussée. Quand le mini torrent arrive devant les occupants du rez-de-chaussée en question, je vois mon père et le voisin d'en face pousser l'eau, toujours dans les escaliers, direction niveau moins un. Là, il y a un truc que je n'ai pas bien compris. Ils jetaient l'eau dans les escaliers alors qu'ils auraient pu tout aussi bien l'évacuer vers la sortie de l'immeuble. Oui, je n'ai pas compris le pourquoi de l'histoire. Au final, le niveau moins un comportait une habitation, une seule. Une vieille dame. Une grand-mère qui ne sortait quasiment jamais de chez elle. Parfois, elle était là à sa fenêtre, un peu comme si elle était de plain-pied, comme nous. J'ai oublié son visage mais je n'ai pas oublié cette boîte en fer. Une boîte en fer en forme de cœur. Quand elle était à sa fenêtre, elle ouvrait la boîte en forme de cœur…et dedans : Plein de bonbons ! Des bonbons de toutes les couleurs. C'était à chaque fois une découverte.
C'était la grand-mère « comme je l'imagine » aurait pu dire Véronique. Alors la dame du sous-sol est partie en premier. Et les parents aussi. On a changé de quartier. On s'est déplacé de deux ou trois cents mètres, à vol d'oiseau. On changeait de vie. Pas les mêmes boutiques, pas les mêmes marchés... A partir de là, ma mère très fière d'elle-même déclarait à qui voulait l'entendre – j'ai dû entendre l'explication des dizaines de fois - « En tout cas c'est grâce à moi que tout s'est bien déroulé » Et d'expliquer « Oui, j'avais arrêté l'assurance de la maison et alors que je venais juste de la remettre, une histoire de jour il me semble, arrive cette inondation. Là, j'ai bien assuré. ». Moi, au même moment, je pensais et j'ai bien peur de n'être pas le seul « Mais cela veut dire que ces parents-là ne sont pas capables d'offrir un toit à leurs enfants. Alors qu’en est-il du reste ? ». Mais, pendant ce temps, la mère était très fière de raconter cet événement. Quand je repense à tout ça je me souviens que mon frère n'était déjà plus là, quant à ma sœur je n'en ai aucun souvenir. Sans doute la raison d'être comme un enfant unique. Je savais que ma sœur et mon frère étaient là. Mais où ?
Je sentais que je partais dans tous les sens. J'ai repensé à la période où j'ai pris, contraint et forcé, mon appartement. Moi, sans le vouloir vraiment, j'avais coupé les ponts. Je fêtais les anniversaires quand j'y pensais, Noël, la fête des mères et parfois un brin de muguet. Enfin, je dis fêter...Non, le terme est impropre. C'est à l'image de cette fête des mères où j'achetais une grande plante, presque un arbuste en réalité. Je l'ai déposé devant la porte des parents puis je suis parti. J'ai téléphoné à ma mère, les portables n'existaient pas « Je t'ai fait un cadeau, ouvre la porte ». Elle a raccroché...Puis elle a dû trouver la plante. Avec mon père j'avais vraiment coupé les ponts – depuis l'âge de quinze ans nous ne nous parlions plus – même si je le croisais, des années plus tard, nous, enfin non, je réagissais comme face à un étranger. Ça, je crois que je le regrette.
Quand je pense à mon père, j'y vois une vieille photo jaunie. Toute petite. La seule qu'il possédait de toute son enfance. Il était là, sur un chemin. Il était là perdu dans ce paysage, tout petit ! Voilà pourquoi il prenait tant de photos, c'était comme une revanche sur cette vie et voici aussi pourquoi il avait ce style de cadrage, une habitude, mauvaise, la seule. Parfois j'ai eu l'impression que lui aussi en était malheureux. Avec le temps, avec du recul, je crois que c'est la mère qui a tout exagéré. On était, peut-être manipulés. Non, on était sûrement manipulés. Non, assurément, nous l'étions. C'était son jeu. Sa raison de vivre. Elle était persuadée d'être la plus intelligente et nous étions ses sujets. Et c'était valable pour tous : Le père, les enfants, les autres...Sauf, peut-être, sa sœur. Elle, elle avait réussi professionnellement. C'était un peu elle aussi, non ? Peut-être Guy ? ...Pas sûr...
Le jour de ma dernière rencontre avec ma mère, outre tout ce que j'ai déjà raconté, elle m'a aussi dit
« En tout cas, avec ton frère tu étais bien content de nous trouver. Tiens, quand on t’a emmené pour partir en voyage, tu étais content. Le reste tu t'en fous ! Avec Alain, on ne retrouvait plus les entrées d'autoroutes. Le voyage retour a été un véritable enfer ». Là encore, je découvrais. Pourquoi ne pas m'en avoir parlé ? Cela faisait partie du jeu de la mère. Diviser pour mieux régner. Et régner pour soustraire. J'ai eu les boules jusqu'à par terre. C'est vrai, il roulait depuis peu, et il faisait toujours les mêmes trajets, ceux de la mère. C'était l'époque où il vivait à travers elle, lui n'existait plus. J'ai dit « Je dois me rendre à Budapest. Je vais partir en train pour rejoindre la ville de départ car le prix du parking sur place est totalement fou pour deux semaines de stationnement. A moins que tu te sentes capable, si tu le veux bien, de m'accompagner avec ta voiture. Je décolle de bonne heure, les bouchons en sortie de ville ne seront pas encore présents ». Je lui avais laissé le choix même si j'avais argumenté « Ce serait bien de te faire la main autrement que dans ta ville ». Je crois même que je lui ai laissé plusieurs jours pour réfléchir. Il a dit oui, alors on l'a fait. Au retour j'aurai dû demander, je n'y ai pas pensé. J'avais pensé à lui faire un cadeau mais je ne pensais plus à ça.
C'est sensiblement à la même période que j'ai demandé de l'aide à mon frère. Le mot aide est peut-être un peu fort. C'était plutôt, pour moi, un deal. Je voyais mon frère travailler de sept heures jusqu'à quatorze heures puis il faisait son jogging, à fond, à fond, sa douche et à partir de seize heures il était à la disposition de la mère. Et de l'emmener en voiture au cimetière, dans les grandes surfaces, chez des producteurs… Sa vie était réglée comme une partition de musique avec la mère en qualité de chef d'orchestre. Tu m'étonnes qu'il ait les mains pleines de crevasses !
Moi, je travaillais dans une station-service, Tchao Pantin, va, et je rédigeais des articles pour la presse écrite. Parfois, je devais me rendre pour un sujet mais je n'en avais pas toujours le loisir.
Alors, j'ai proposé à mon frère, s'il le voulait bien, d'aller prendre des photos pour illustrer mes prochains articles. Je faisais le reste par téléphone ou plus tard sur place. J'avoue lui avoir demandé plusieurs fois. Bêtement, je n'y voyais que des avantages. Pour moi, bien sûr, mais pour lui aussi.
Cela lui permettait de casser cette routine. Hélas, ma mère accompagnait Alain dans ses périples. Cela lui donnait de l'importance « Mais passe pas par-là...Tu te trompes...Passe pas par là... »
Treize ans à s'occuper de la mère. Tous les jours. Toujours sur son dos. A entendre de moi toujours la même chose : Du négatif et encore du négatif. A la fin, je comprends. Je n'excuse pas mais je comprends. En plus je n'étais pas tout blanc...Après elle avait tout loisir pour le mettre à sa sauce. De toute manière Alain n'était pas qu'un ange, surtout avec ce couple qu'il formait désormais avec la mère. Je l'ai cru longtemps. Presque cinquante ans « On croit connaître les gens et puis... ». J'ai retrouvé, dans la sacoche de la mère, des étiquettes faites par ordinateur, autocollantes, avec mon nom et l'adresse de mon amie. A-t-elle écrit ? Je ne suis au courant de rien, je suis un CON ! Je savais pertinemment qu'elle en était capable, hélas ! Ça c'était signé Alain. Lui seul savait. Et sûrement Angélique pour la réalisation de ces étiquettes. Par la suite j'ai appris plus grave mais il faut bien un jour s'arrêter, non ? Heureusement que je n'ai pas fait comme lui sinon j'imagine sa surprise. Si j'avais écouté ma mère j'aurais dû répondre favorablement à ses demandes et notamment celle-ci formulée juste après le mariage d’Alain « J'aimerai bien voir leur maison de campagne. Je sais qu'ils vont au marché les samedis ou les dimanches. Tu veux bien m'emmener ? »
J'étais capable de ne pas être assez vigilant avec moi-même, pas avec les autres.
Avec ma sœur et mon frère j'ai toujours été très respectueux, avec les autres aussi. Trop sûrement !
Et Joëlle dans tout ça. Joëlle, elle n'était pas exposée comme mon frère et moi. Pourquoi ?
A cela deux réponses : Parce qu'elle n'habitait pas à proximité et puis surtout, comme la mère, la fille ne bougeait pas de chez elle. Peut-être comme la mère, deux ou trois fois par semaine. Son mari, quant à lui avait, en quelque sorte, fait un copié-collé avec le beau-père, il sortait se promener les après-midis et touchait son invalidité. Impossible d'aller voler, ou même seulement fouiller.
Dans cette vie basique, était inscrit comme dans du marbre, les rendez-vous mensuels à la mère.
Ça, on ne peut pas le lui enlever, elle ou sa fille, elles étaient toujours, ou presque, à chaque rendez-vous. Autant la famille Jusseron n'achetait jamais rien ou alors parfois, mais rarement... une boite de pâtes de fruits -Ce n'est pas cher des pâtes de fruits, non ? - autant ils étaient là, ou plutôt elles étaient là pour ces rencontres mensuelles. Elles venaient aussi pour le muguet. Mais jamais le jour même, toujours un ou deux jours plus tard. La raison ? Après les prix sont divisés par deux, trois, quatre voire plus. Il n'y a pas de petite économie. Comment peut-on être ainsi ? Aussi radin !
Cela me fait penser à Alain. Pour ses quarante ans ils lui ont offert un tee-shirt avec un slogan débile sur la quarantaine. Pareil, ils étaient cinq sur le coup. Cinq pour un tee-shirt à dix-vingt euros, et encore on voyait que ce n'était pas de la qualité. J'ai honte pour eux !
Alain, lui, il ne regardait pas à la dépense. Oui, il était généreux. Pourtant je me souviens qu'une fois il m'a bougrement étonné. Je lui avais proposé de m'accompagner à un vide grenier – bien sûr la mère s'était invitée naturellement j'allais dire – et je vois mon frère qui discute avec un vendeur.
Je m'approche et lui demande ce qui a retenu son attention. Mon frère « Là, regarde, une luge ! ».
En effet, là, il y avait bel et bien une luge. Ce style de luge des années cinquante tout en bois avec des bandes en fer pour bien glisser. Je me suis demandé pourquoi il était intéressé par cet article.
Mon frère « C'est pour Noël, les gamins de la Joëlle ». Nous étions au mois de mai et il prévoyait déjà pour Noël. Il a ajouté dans la foulée mais je ne souviens plus des termes employés « que c'était bien assez bon pour eux. » Donc, à l'époque, il avait bien conscience de cette famille Jusseron.
Aujourd'hui le temps a passé... De toute manière je me doute bien que pour cette famille amorale c'était du pain béni. Mon frère qui s'est occupé de la mère pendant treize ans et qui a lâché la rampe, puis moi par la suite et cette même finalité. Pendant ces cinq dernières années elles ont eu tout le loisir de voler dans un premier temps, puis la surfacturation, puis…Enfin, pas cinq ans si on retire les deux années de la maison de retraite. En plus le jour où nous nous sommes retrouvés près du parc municipal, Joëlle m'a confié « C'est sûr que j'étais moins présente avant mon déménagement mais depuis je m'y rendais tous les mois » Voilà pourquoi la mère avait fait écrire par sa représentante « Qu'elle venait irrégulièrement » Et puis ma sœur avait ajouté « De toute manière avec mon mari on faisait tapisserie. Souvent la mère ne parlait même pas » Tu m'étonnes ?
Quelqu'un a parlé d'hypocrisie, non ?
Elles n'avaient qu'un seul objectif : Elles visaient l'héritage ! En effet, ma sœur et leurs gamins, depuis toujours parlent de l'argent de la mère. Plusieurs fois je leur ai dit qu'ils faisaient fausse route mais je crois bien qu'ils ne m'ont pas cru. Et puis elles en profitaient, lors de ses rendez-vous mensuels, pour s'inviter à manger. Il n'y a pas de petites économies. Depuis la mort du père elles sont là à attendre. Plus de trente ans. Alors, aujourd'hui c'est pas l'autre qui va nous emmerder. Et puis Alain a dit qu'il ne voulait rien récupérer, l'autre c'est pareil, non ? Je suppose qu'il existe une autre explication pour la surfacturation. Non, je déconne ! Bien sûr qu'il existe une autre explication, cruelle par excellence. « Il est aisé de s'accrocher à ses stéréotypes et ses idées préconçues – déclarait Michelle Obama – on se sent ainsi rassuré dans sa propre ignorance. »
Alain, chaque fois que je pense à lui je n'arrive pas à m'y faire. Cette « manipulation » avec cette famille, souvent j'emploie le conditionnel à son sujet alors que je sais bien que... C'est sûr que durant ces cinq dernières années la nièce a dû le travailler au corps à corps. Le téléphone a dû marcher non-stop et je devais être le centre des conversations.
J'ai oublié que les absents ont, hélas, toujours tort. Cinq ans, c'est énorme !
Rose Bertin déclarait « qu'il n'y a de nouveau que ce qui est oublié » Moi, j'ai fait le mort. J'ai oublié de vivre, de partager. Maintenant je paie, je passe à la caisse toutes taxes comprises.
Bernadette a dû prendre parti et Alain a suivi. Angélique m'avait prévenu depuis longtemps « J'en fais ce que j'en veux. Ils sont trop contents quand je les appelle. Ils s'emmerdent tous les deux. »
Angélique leur a servi sa version et son plan diabolique. Elle a dû en jouir par avance.
Parfois je me dis qu'Alain a quitté une mère maltraitante pour son égal. Et la bêtise qui s'accroche.
Bernadette a découvert ce qu'était un mari, le sexe en supplément et pour le même « prix » l'art de s'occuper d'un enfant. Ne pas savoir lire cela vous marginalise obligatoirement, non ?
Comment juger sans comprendre ? Pourquoi aucun dialogue ? Pourquoi ? Mon frère avait une seule peur, une grande peur : De finir tout seul ! Aujourd'hui il est à l'abri et moi comme il l'avait prévu « Un jour, tu verras, tu finiras tout seul ». Enfin il disait ça à mes compagnes, jamais à moi ! Autrefois je n'y voyais pas de mal, aujourd'hui je ne suis pas si sûr de cela.
Quand je pense à Joëlle et Alain, je pense aussi à ma séparation avec Muriel. J'avais décidé de me débarrasser d'une bonne partie de mon appartement. Joëlle en avait profité pour récupérer plein de choses et Alain, lui, s'était limité à des jeux vidéo, la console pour jouer et des habits divers.
Je crois qu'il y avait ce vélo que j'avais acheté pour mes premières vacances également.
Je revois Joëlle les bras remplis et d'ajouter « Et ton magnétoscope, tu le donnes ? » Là, je n'étais pas sûr ! Je lui ai dit de me rappeler le lendemain « On verra... ». Elle a rappelé le jour prévu. Pour elle, il lui était inenvisageable de payer un tel article. On approchait d'un salaire de base. Le tout début de l'ère des magnétoscopes. J'ai coupé la poire en deux. Non en six ou en huit « Il y a en un peu plus... ». J'ai dit à ma sœur « Si tu veux, je te le vends cinq-cents francs ».
Elle s'est précipitée. Le lendemain, elle était là ! Elle m'a tendu ce billet neuf, un Pascal.
J'ai été ému par ma sœur – J'étais en pleine représentation théâtrale en réalité – alors j'ai remis son billet dans sa poche et l'ai invité à prendre le magnétoscope gratuitement. Et comme je n'avais plus de magnétoscope, j'ai donné aussi mon lot de cassettes, une cinquantaine.
Une fortune ! Aujourd'hui, je m'interroge ? A-t-elle dit la vérité à sa famille ?
A ce moment précis de l'histoire, ce n'était pas, il est vrai, mon problème. Même après d'ailleurs.
J'ai toujours été très discret avec les autres, je pensais à la notion de respect notamment.
Faire un cadeau cela ne se crie pas sur les toits. C'était entre nous, comme un secret d'enfance.
Un jour, j'ai dit à ma mère « J'ai vu Alain, il courait vers le parc. J'ai été étonné qu'il ait toujours ce survêtement que je lui avais donné. C’est fou ça ! Ça va faire pas loin d'une quinzaine d'années ». Je l'avais recroisé, plus tard, en tenue de ville. Il portait ce blouson, qui autrefois faisait partie de ma penderie, et que je n'avais jamais porté. Je suis sûr qu'elle a dû traduire ceci en disant à mon frère « Il s'est moqué de toi car tu portais toujours ses habits et blablabla... ».
Une chose me revient en tête au sujet du mariage d'Angélique. J’étais chez ma mère et cette dernière me raconte les préparatifs pour ce mariage. Puis elle téléphone à sa petite fille et celle-ci arrive dans la foulée. Elles me parlent de choses et d'autres et puis...
La mère : « Tu as récupéré ta robe de marier ?
Angélique : Non, pas encore. Je dois d'abord faire les essais. Eh bien, tiens, tu ne veux pas venir avec moi ? Comme ça tu me diras ce que tu en penses. »
Alors j'ai répondu « oui. » Juste pour faire plaisir, même si dans le fond...
Ma mère n'est pas venue pour l'occasion. Ça, c'est très rare mais je n'y ai pas fait attention.
On arrive à la caisse. Je découvre la robe, bof...Et son prix. Sur la fiche sortie par la caissière je constate qu'aucun versement n'a eu lieu pour l'heure. Bizarre, ma nièce m'avait dit le contraire, pour la mère je ne suis sûr de rien. D'ordinaire, surtout si un versement avait déjà eu lieu, j'aurais payé la différence mais là, pour la première fois, je me suis demandé si elle ne me prenait pas pour un con, pour la mère je ne suis... Et pour la première fois également, j'ai assisté aux essayages, aux discours de chacun, à la future prise de rendez-vous mais à aucun moment je n'ai sorti ma carte bleue. Je ne le voulais pas pour une chose simple si j'avais payé la robe plus le chèque que j'avais remis à ma mère, à dix euros près, j'aurai payé la même somme que pour mon frère et ma sœur, et ça...Je ne le voulais surtout pas. Je crois qu'Angélique a été très surprise.
Aujourd'hui je me demande si ceci a compté pour ma non-invitation ?
De toute manière il y a une chose dont je suis certain et qui s'est obligatoirement passé dès le quatorze février, et peut-être le jour même soit ce fameux treize, c'est la rencontre qui a eu lieu entre la mère et la petite fille. Lors de ma rencontre, la dernière où j'ai vu ma mère, j'avais parlé d'un coup de téléphone d'Angélique où elle m'avait appris « Ta mère...Elle ne t'aime pas. Tu sais pour la réalisation du DVD, les soixante-dix ans, elle voulait à tout prix que je sélectionne des photos pas vraiment à ton avantage comme après l'armée ou après ta séparation avec Muriel. » Et pour couronner le tout j'avais même cité un mot que je n'employais jamais pour qu'elle comprenne bien que je ne cherchais pas à dire des bêtises et j'avais ainsi déclaré « On m'a dit que tu n'arrêtais pas de dire « mais si, mets donc ces deux photos » et tu « chouinais » sans fin » Je savais, hélas, ceci exacte car à la même période deux photos traînaient sur le buffet. J'avais pris la décision de ne rien dire, comme toujours, faire semblant de ne rien avoir vu. Je savais bien qu'après ce jour décisif de février, la mère s'en servirait pour demander des comptes à sa complice. « Ne faites pas à moi ce que je fais aux autres. » Elle se sentait comme trahie. Et là Angélique n'avait aucune échappatoire. C'était la vérité. Et encore, je n'ai pas raconté la visite chez sa voisine. Depuis un temps la mère m'interrogeait régulièrement « Je ne comprends pas, ma voisine me fait la tête. Tu sais quelque chose ? » Moi, j'avais répondu à côté mais je savais bien comment s'était déroulée la scène. Le jour précis choisit par ma nièce et le lieu de rencontre. Je n'ai rien dit, seulement pour ne pas faire mal. Sinon, j'aurais été obligé de dire la vérité et celle-ci n'est pas toujours bonne à entendre. Où l'on retrouve la perversité de ma nièce. En réalité une seule fois, une seule nuit, ma mère a été absente. C'est quand elle s'est faite opérer des poignets et que personne ne voulait s'occuper du chien. Alors pendant une nuit j'étais là avec le chien quand en début de soirée on sonne à la porte.
Pas à l'interphone, non, à la porte. J'ouvre cette dernière et que vois-je ? Angélique. Elle parle un temps puis voyant que je ne l'invitais pas ( moi, je n'étais là que pour le chien ) elle tente de franchir l'entrée. Enfin pas vraiment, mon corps lui fait obstacle. Elle recule étonnée, revient à la charge et met même son pied à travers la porte. Là, je la bouscule et franchis par la même occasion la porte et me retrouve sur le palier. Et là, que vois-je ? La voisine. La porte entrouverte et la voisine sur le palier. Quand je la vois, elle referme aussitôt sa porte et disparaît ainsi. Pas la peine d'être Columbo pour comprendre qu'elle avait choisi la seule date où la mère ne serait pas présente et la visite chez la voisine n'était sûrement pas une visite de courtoisie mais plutôt de destruction.
Je pourrais aussi parler de Teddy mais en vaut-il vraiment la peine ? Il est plutôt à plaindre, le pauvre. Sous prétexte qu'il a demandé l'aide d'Angélique, désormais il est littéralement attaché à cette dernière. Il s'était retrouvé le cocu de service, carrément le service trois pièces. Alors il avait demandé à sa sœur d'enquêter. Comme elle ne faisait rien de ses journées elle était toute contente de s'improviser détective. Au téléphone durant nos échanges elle m'avait dit « Je l'ai suivie pendant trois jours et même la nuit tombée ». Elle m'a dit différentes choses au sujet de sa copine – des choses plus que...- mais lui a-t-elle vraiment tout dit à lui ? Pour ma part je ne le pense pas ou alors il a dû faire un gros travail sur lui-même. Mais je n'y crois guère ! Ça fera un secret de plus ! Et puis, la mère l'appelait « Le toutou à sa sœur ! » Il devait bien il y avoir une raison. Pour ma part, je ne me suis jamais intéressé à tout cela, une histoire de respect, je pense. Mais je ne peux pas dire que je n'étais pas au courant. Je faisais celui qui n’a pas entendu, celui qui ne sait rien, le con quoi !
Et puis il y a aussi David. David, pour moi, il représentait un peu mon frère. J'aimais son calme, son honnêteté, sa disponibilité. Je revoyais, lors de mes visites chez ma sœur, c'était il y a près de trente ans, peut-être plus, c'est à la louche comme l'on dit, je revoyais donc les deux sauvageons, à savoir Angélique et Teddy et puis, en retrait, David qui jouait seul...Un peu comme mon frère.
Je repensais également à l'achat de cette maison, à Saint Paul, et la famille Jusseron au grand complet pour la visite. Ils étaient tous là, même le père du mari de ma nièce. Je voulais en premier lieu refaire le toit de la maison principale et j'avais demandé de l'aide, s'ils le voulaient bien, au beau père – il semblait bien connaître le sujet – et à David et Teddy car, eux, c'est vraiment leur travail au quotidien. Au final, seul David a répondu présent...Cela ne s'oublie pas.
Oui, il me faisait penser à mon frère, l'épisode traumatisant des amygdales en moins.
Et puis il avait eu de la chance, il devait avoir une quinzaine d'années, celle de rencontrer sa future femme. Et ainsi sortir de cette famille Jusseron pour en trouver une bien meilleure. Je pense qu'il a beaucoup appris au contact de son beau-père d'ailleurs il est intervenu à plusieurs reprises lors de la construction de leur maison. C'était un peu sa nouvelle famille, non ?
Il est devenu beaucoup plus dégourdi, d'ailleurs alors que Teddy avait trouvé une entreprise pour travailler sur les toits et que lui végétait dans un travail payé au SMIC, il avait rejoint l'entreprise de son frère et était devenu assez rapidement chef d'équipe alors que pour Teddy, rien à l'horizon.
Assurément, pour moi, Alain et David étaient les seuls que je considérais comme honnêtes. Pourtant Joëlle a semé le doute dans ma tête « David t'a laissé un courrier à Saint Paul... » J'ai du mal à imaginer David faire ça : Déposer une lettre, ouverte, sans date... Et aussi David, à la sortie du cimetière, avec cette discussion qui partait dans tous les sens... Pourtant j'aime à penser que Joëlle se soit trompée. C'était plutôt Teddy, non ? Et puis, pour le cimetière rien ne dit qu'il n'était pas de bonne foi. Je crois qu'Alain et David resteront, pour toujours, au conditionnel. Même si...
Et puis il ne faut pas oublier la Romeyer, cette « chère » Bernadette. Ah Bernadette, ce prénom venu d'une autre époque. Qui appelle encore sa fille ainsi, personne et même à l'époque des faits. Peut-être que les parents étaient très religieux ? Je pense à Sœur Bernadette, plus connu sous le nom de Marie-Bernarde Soubirous. C'était en effet une autre époque (1844-1879) ou alors c'était en référence à un aïeul et Bernard se conjugue au féminin. Parfois je suis beaucoup plus méchant. Je le suis toujours avec ce style de personnage, enfin surtout elle. Et je pense : C'est après l'accouchement et la vision de « The Thing » de Bill Lancaster ou encore « Ça » de Stéphen King et ce clown maléfique, une encyclopédie de l'horreur. C'est de circonstance, non ? A moins que Bernadette fut un laissez-passer pour le couvent. En effet qui aurait pu croire à un mariage. Personne. C'est sûr !
C'est méchant, je sais. Pourtant je ne voulais pas faire comme ma mère et ma nièce, ne miser que sur le physique et bien sûr condamner aussitôt la personne. Plusieurs fois, et devant elles, j'avais expliqué que ce n'était pas bien de faire ainsi. Les deux m'ont d'ailleurs sidéré quand en chœur elles m'ont dit et alors qu'elles ne l'avaient vu qu'une seule fois « T'as pas vu qu'elle a une jambe plus courte que l'autre » Je les ai trouvées ridicules. Comment accorder de l'importance à cela ? Moi, quand je découvre quelqu'un le physique n'a que peu d'importance.
On ne juge pas sur le physique. On ne juge pas les gens, on ne connaît pas leurs douleurs. Avant tout chose il faut d'abord en parler, en parler ensemble et là on peut se faire une première idée. Parfois je voudrais changer d'avis et hurler même si cela ne se fait pas « Ton intelligence et ton éducation sont à l'image de ton physique, dégueulasses ! » Mais on ne doit pas juger sur le physique et même si cela crève l'écran. Je me suis dit qu'à l'école élémentaire, puis le collège et le lycée, les enfants ont certainement été cruels, comme tous les enfants savent être cruels. Un physique ingrat et en plus un prénom... Oui, la vie n'a pas dû être facile. Sans aucune préméditation j'ai attendu que nos chemins se croisent à nouveau. Cela s'est déroulé à deux reprises. Avant et pendant le mariage.
Première rencontre : C'était pendant le déménagement de la mère. Ils ne vivaient pas encore ensemble mais c'est là que je l'ai vraiment vue pour la première fois. C'était gentil de sa part, non ?
La situation : La mère ne fait rien, Bernadette est assise face à un meuble bas et avec Alain nous montons le reste des cartons et autres objets oubliés lors du premier déménagement. Avec mon frère, on sortait tout ce bric-à-brac puis on montait avec l'ascenseur. Après, on pénétrait dans l'appartement et disposions tout ceci dans la pièce du fond. On a passé notre temps à monter et à descendre... Une ou deux fois j'ai vu la mère ne rien faire, assise sur son canapé, et Bernadette, assise également, toujours devant son meuble bas. Que faisait-elle ? Mystère et boule de gomme.
Sacha Guitry, profitant de l'ascenseur, me chuchote à l'oreille « Elle était, en somme, parfaitement laide, d'une laideur dont rien ne venait troubler l'harmonie. » et le commissaire San-Antonio d’ajouter-t-il je « Une monstrueuse qui parle comme on bave et bave comme on défèque, non ? »
On a repris, avec Alain, notre course folle. Et un coup je monte...Et un coup je descends...
Bon, enfin, on avait fini ! Pour la mère, pas de question à se poser, elle restait fidèle à elle-même à ne rien faire. Et Bernadette ? Enfin, elle se relevait. Enfin, elle se retournait...
Elle affichait un franc sourire. Comme dans certaines toiles de Pablo à l'époque Cubique notamment
J'allais enfin savoir ce qui lui avait pris tant de temps, presque deux heures. Elle montrait, assez fièrement il faut bien le reconnaître, deux ou trois boîtes de conserve et déclarait dans la foulée « J'ai trouvé des boîtes de conserve périmées mais c'est bon, j'ai fait le tri. On va pouvoir tout jeter à la poubelle en sortant ». Dans ce meuble bas peut-être une trentaine de boîtes de conserve.
Deux heures pour faire ça ! Mais c'est du boulot de fonc…Deux heures alors qu'un quart d'heure...
Je n'ai rien dit mais je n'ai pu m'empêcher de penser « Que c'était abusé, à moins que... ».
En partant, j'ai pris le sac avec les trois-quatre boîtes et je l'ai jeté dans le local poubelle.
Pas dans la poubelle, à coté... Au cas où ? Peut-être qu'un malheureux serait heureux de cette découverte. J'étais fatigué alors je n'y ai plus pensé. Ce n’est peut-être pas plus mal car plus tard j'ai repensé à cela. « Sauf erreur de ma part, les boîtes de conserve on peut les dépasser de plusieurs années, non ? » Donc ceci n'avait servi à rien ! J'ai enregistré la scène mais je ne lui ai pas donné plus d'importance que ça. On ne juge pas sur une première rencontre.
Deuxième rencontre : Ça sent le mariage à plein nez, une histoire de jours. Je suis passé à la FNAC pour acheter des piles au lithium pour mon appareil photo. Je ne souhaite prendre aucun risque. Je sais que pendant l'église je vais beaucoup solliciter le flash et ce dernier consomme énormément. Et puis dans le cadre de mon travail indépendant j'utilise très souvent mon appareil... Oui, pas de risque. J'ai proposé à ma mère, je ne me souviens pas si j'en ai parlé à mon frère, de figer ce moment sur pellicule mais aussi version caméscope. J'ai prévu de faire une séance avant l'église exclusivement en photos puis après faire un doublage appareil photo et caméscope pour l'église.
Après, on avisera. L'important c'est que le démarrage soit parfait.
Juste avant le mariage je croise Alain chez la mère. Je lui demande si tout va bien, si le mariage s'annonce sans souci. Pour lui, tout est OK. Ça me fait plaisir de le voir si heureux...Ce n'est pas le cas de la mère. Avec Alain on parle du déroulement de ce moment de fête et je ne sais plus pourquoi, je m'entends lui dire « Au fait, tu as prévu de faire un petit livret pour pouvoir suivre la cérémonie et les chants que vous avez souhaités pendant l'église ? ». A sa réaction je crois comprendre que ceci ne devait pas être à l'ordre du jour. Alors, je lui dis que ce serait bien de le faire. J'argumente : C'est pratique dans un sens et puis certains aiment aussi à garder un souvenir. Je lui explique qu'il peut le faire faire chez un petit imprimeur – Et le mari de Joëlle, non ? - ceux que l'on croise au sein des galeries marchandes, ou même le faire ensemble. C'est sympa à faire, non ? On se quitte. J'avoue ne plus me souvenir de la suite. DONG ! DONG ! DONG !
Je jour J je débarque chez ma mère l'appareil en bandoulière et lui demande où se trouve le caméscope, si elle a bien pensé à le charger et surtout si une cassette a bien été prévue. Ma mère m'indique l'endroit et me confirme pour la cassette. J'ouvre la sacoche, constate que l'appareil est bien là ainsi que la cassette. Nous partons. La séance photo s'est passée merveilleusement. Mon frère et sa future femme sont très épanouis. C'en est presque trop beau. Le temps est superbe. Pour moi ce début de mariage est encore mieux que dans mes rêves. Allez, on file à l'église.
Ça y est, c'est le grand jour, c'est le jour de l'union de deux solitudes.
D'un côté Bernadette, 40 ans bien passés, vieille fille n'ayant jamais connu l'amour. Je le sais, car un jour, Alain avait demandé à ma copine comment l'approcher, sexuellement parlant, sans lui faire peur. Elle avait peur du loup, non ? De l'autre Alain, même profil mais lui il connaît la chose.
Je suis là, assis sur mon banc. Angélique et la mère pas très loin. Je vois Alain venir vers nous. Il tient un truc entre les mains. Il se rapproche encore et se met à distribuer des livrets pour la cérémonie. Je me dis que j'ai bien fait de leur en avoir parlé. Je récupère le mien. Je récupère le mien ?!? Comment expliquer ceci ? Je ne sais comment prendre la chose... Tant pis, il faut bien que je me jette. Entre mes mains, je vois effectivement les chants retenus et le déroulement du mariage mais pour la forme, attention, il faut s'accrocher. Bernadette a récupéré, au boulot, de vieilles factures émises par ordinateur. On voit, tout de suite, qu'il s'agit de très vieilles factures car autrefois les perforations entre chaque feuillet étaient démesurées. Une autre époque quoi...Peut-être une vingtaine d'années. Il y a des factures sur fond blanc, jaune, bleu, rose... D'un côté les chants et de l'autre une partie de facture. Bernadette a coupé ceci avec une paire de ciseaux, pas une page n'a la même dimension. J'ai cette sensation de me projeter dans le métier de professeur des écoles. Je suis là, en grande section à moins que ce ne soit plutôt le CP. Je n'y crois même pas, c'est totalement fou ! Et Alain d'ajouter « Elle y a travaillé toute la nuit ! ».
« Pardon ? » Mais je n'ai rien dit dans la réalité. Avec Angélique on s'est regardé. On n'a pas parlé. Pas besoin ! J'ai eu l'impression de savoir lire sur les lèvres. A la déformation de sa bouche on pouvait y lire la première syllabe voire un peu plus « Mong... ».
Je devais bien me rendre à leur jugement. Oui, il y avait bel et bien un problème, non ?
Pourquoi ne pas avoir demandé de l'aide ? Mais on ne m'a rien demandé.
Déjà que l'on me supportait. Pour les photos ? Quand je pense qu'il suffisait de prendre un ordinateur, préparer une page A4, écrire les différents chants sur quatre parties distinctes, faire des photocopies et découper les différentes parties. A deux cela ne prenait que quelques minutes, quelques heures peut-être. Vous ajoutiez à cela une surface plus ou moins cartonnée en guise de couverture et un joli petit ruban... Cela aurait eu une autre gueule, non ? Et tout ça pour un budget ridicule. Ils me l'auraient demandé, je l'aurai fait avec plaisir...Mais il n'y a pas eu de proposition. Pour quelques penny le sucre d'orge eut-été bien meilleur, non ? Tiens, salut Serge ! Pour quelques dollars...Une véritable révolution. Et pour quelques euros...On est passé à côté...Quelqu'un a vu les codes, non ? La mère et Angélique sont côte à côte. Je suis en retrait.
Le curé raconte son histoire puis se concentre sur les invités du jour. Je me lève aussitôt avec mon appareil et le caméscope que j'ai armé de sa cassette. Les premiers flashs envahissent l'espace. Je fais des portraits et des plans plus larges. Voilà, j'ai le début de l'église. Je me saisis du caméscope pour la scène des consentements. Ceci me paraît la façon la plus judicieuse pour inscrire ce moment dans l'éternité. Je prends donc le caméscope et le met en position « ON ». Rien.
J'ai dû faire une mauvaise manœuvre. Je recommence. Rien. Merde !
Je file droit sur ma mère et Angélique à ses côtés « Qu'est-ce qu'il se passe ? Je ne comprends pas. Pourquoi ceci ne fonctionne pas ? » La mère me regarde et semble ne pas comprendre. Je regarde Angélique. Elle me sourit, niaisement j'allais dire. Je pense à l'échange des alliances et le baiser final. J'abandonne le caméscope et fonce devant l'autel. Je suis prêt. C'est dans la boîte.
A l'époque, et comme toujours, j'excusais ma mère « Elle n'a pas fait attention... Bien sûr que ce n'était pas volontaire. Elle l'a arrêté trop tôt » Aujourd'hui je suis sûr du contraire. Et Angélique à ses côtés, silencieuse. Silence et Angélique n'ont jamais fait bon ménage c'est le cas de le dire.
Déjà cela sentait la poudre, la guerre... Et moi, j'étais là. Sur la ligne Maginot. La cible parfaite.
Est-ce que ma mère a dit à Alain que je me servirai du caméscope ?
Et qu'a-t-elle dit après ? Après la non remise des photos qu'a-t-elle pu raconter au sujet du caméscope ? J'avais fait l'erreur. C'était ma faute. J'étais cette faute. J'étais l'erreur.
Condamné, pas la peine de vous lever « Vous êtes déclaré : COUPABLE. »
Où je repense à cette nièce diabolique et ma mère, fidèle miroir, déformant ? Déformé ?
Je savais bien que ces deux personnes étaient mauvaises mais comme toujours je ne disais rien.
Bien sûr que j'en avais pleinement conscience mais j'étais persuadé qu'on ne pouvait pas condamner quelqu'un, moi en l’occurrence, alors que celui-ci ne faisait que le bien. Je me suis lourdement trompé. Encore une fois, une de plus.
La mère j'en ai déjà parlé, trop sûrement. Pourtant il y aurait tant à en dire...
Je me revois trente ans auparavant, c'est Alain qui s'occupait de la mère. J'étais passé un jour où il était encore au travail. La mère rangeait son frigo. Elle avait étalé sur la table de la cuisine des fromages et enlevait le papier d'emballage de chacun pour un autre transparent. Elle était là en train de poser ce fromage, un fromage énorme, « bien servi » diraient certains. Je lui en fais la remarque en précisant « et ben dis donc, ça c'est du fromage ! » et la mère de déclarer « C'est l'Alain. Il ne sait pas acheter. » Le tout avec un air pas des plus sympathiques. J'ai trouvé ça nul. Au même moment je me souviens avoir pensé « C'est pour faire plaisir qu'il a agi ainsi. Bien loin de ne pas savoir acheter. » J'en étais sûr... Et encore aujourd'hui !
Quand je pense à cette mère je me dis qu'après Alain c'est moi « Qui ne savait pas acheter. »
Je réalise toutes ces courses que je lui faisais. Il y avait de quoi nourrir au moins trois ou quatre personnes et cela à chaque repas. Des entrées diverses et variées, des viandes aussi bien volaille que bovine, du fromage, des laitages et même le pain ou des croissants pour déjeuner. Quel con j'ai été !
Je ne voulais que faire plaisir à ma mère, et voici le résultat : J'ai nourri la mère et les Jusseron ! Et pendant ce temps tout le monde se foutait de ma gueule et tout ça à mes frais. Mais quel con !
Avec Alain on savait que pour faire plaisir à la mère c'était surtout la bouffe, les sorties et notamment les restaurants (Elle invitait, je payais) ou s'occuper de son intérieur.
Je me revois vingt ans auparavant. Alain toujours en scène, toujours en tête. Ce jour-là, quand ma mère m'ouvre nous sommes proches d'une scène de guerre. D'ordinaire l'appartement était toujours le même : Chacun à sa place et aucune chance de trouver un quelconque objet hors de sa base de confort. Mais là, c'est la guerre ! Je vois mon frère en train de tapisser et la mère de dire « Mais fais pas comme ça ! Attention aux poupées dans la vitrine... » Il se retourne pour me faire un signe de tête. Et sa tête à lui montre de toute évidence une très grande fatigue. A bout de course !
Il avait refait tout l'appartement. Il terminait pas le salon et après il ne lui resterait plus que les toilettes. Mon frère ressemblait à un mort-vivant. J'ai regretté qu'il ne m'ait pas demandé de l'aide mais j'ai quand même proposé à mon frère de l’aider le lendemain pour terminer ensemble les WC. Je ne le regrette pas car Alain, sûrement pour faire plaisir à ma mère, avait acheté des rouleaux adhésifs et sur une surface granuleuse, bonjour le mariage ! Seul, c'était à se tirer des balles. Déjà qu'à deux on s'est fait... Et la mère traînait son ennui sur son canapé...
Et en parlant appartement. C'était il y a une dizaine d'années. J'étais seul sur scène, seul en scène.
La mère déménageait dans sa tour. Avec Alain et la mère on s'est retrouvé en voiture pour voir ce nouveau domicile. J'ai dit à Alain – on devait refaire entièrement les lieux - « Tu m'aides ?
-Je dois d'abord en parler à Bernadette. -D'accord, laisse tomber ! »
Mon frère n'a rien ajouté. La mère traînait son ennui sur la banquette arrière. Je suis sûr qu'elle n'en perdait pas une miette, mieux elle devait en jouir en silence. Enfin, j'ai pensé ceci, certes, mais bien plus tard. A l'époque j'ai surtout pensé que si Alain devait avoir l'accord de sa femme, c'était nul !
Et puis je me suis dit qu'il était en pleine lune de miel. Lui aussi avait droit au bonheur. Bien sûr que ceci promettait d'être long mais bon... Heureusement que mon amie a été très présente. Sans elle, je n'y serais jamais arrivé. Ça a été vraiment la course... Contre la montre. Un chantier remis à la dernière minute. J'étais mort. Nous étions morts. Et ma nièce d'ajouter le jour de la visite des lieux. En me prenant à part : -« C'est un sacré travail. Comme Alain il y a vingt ans. Tu t'es fait payé ?
-Bien sûr que non. -Ah bon. Alain, lui, il s'était fait payé ! » Je ne l'ai pas cru... Aujourd'hui encore.
Elle m'avait même donné la somme, précise et je n'ai précisément rien mémorisé.
Si cela a été vraiment le cas c'est que je suis encore plus con que je ne le pensais... Mais je n'y crois pas. Pas Alain. Et pour en finir avec la mère, ces travaux que j'ai effectués alors que les communs avaient inondé un mur entier de la cuisine. J'avais téléphoné à l'assurance soit on engageait une entreprise de l'assurance pour refaire le mur soit on le réalisait seul et pour cela l'assuré touchait une certaine somme. J'ai oublié, peut-être 400 ou 600 euros. J'ai acheté du plâtre, de la peinture et quelques laies en tapisserie. J'ai tout refait ! A l'époque j'étais content pour ma mère. Aujourd'hui je me dis qu'elle aurait pu partager (voire donner le tout) étant donné que j'avais tout réalisé seul.
Et même les fournitures ont été pour ma pomme. Mais quel con !
La nièce, à l'image de la mère, a toujours menti. Des exemples : Ils sont pléthores. Je n'en garderai que trois et le tout dans un total tohu-bohu. Un peu comme un bagage abandonné dans une cale et qui va de droite à gauche ou comme une machine à laver en mode essorage sans linge mais avec personne, la mienne. En premier lieu ses coups de téléphone qui n'en finissaient plus. On parlait de tout le monde, de tout J'essayais d'être gentil sauf quand elle me parlait de Bernadette. Là, je condamnais. Je disais tout le mal que je pensais de cette personne et notamment, et surtout, de ces fameuses photos et ce mépris silencieux qu'elle affichait. Parfois elle me parlait d'Alain. Une fois j'ai failli tomber à la renverse. Comme souvent elle ne prévenait pas et tout de go elle me dit :
« Alain, c'est un lâche ! » Je lui ai dit qu'elle se trompait alors elle a ajouté.
« Pendant treize ans il a léché le cul de ta mère car il avait peur de tout. Depuis il lèche le cul de la mongolienne avec sa jambe plus courte que l'autre et c'est parti pour ne jamais s'arrêter. »
C'était méchant, je sais, mais je n'ai rien dit. Était-elle au courant au sujet de l'illettrisme d'Alain ?
Aujourd'hui je ne saurais même pas étonné qu'elle ait enregistrée ces communications en ne gardant que certains passages. Les miens bien sûr ! Ensuite les chèques que j'ai remis pour les différents mariages. Plusieurs fois je m'étais questionné. Elle qui parlait beaucoup d'argent (elle m'avait même demandé combien par semaine me coûtait les courses) à aucun moment elle m'a parlé du montant du chèque que j'avais fait à Alain et sa promise. Étonnant, non ? Oui, de nombreuses fois j'y ai pensé et puis j'ai oublié. Si j'avais su. Elle qui n'avait aucun tabou cela ne lui ressemblait pas. Curieuse comme elle était… Aujourd'hui que sont devenus ces chèques. Je n'ai même pas de relevés bancaires pour le savoir. Ont-ils été jetés, déchirés ? Pire, ont-ils été encaissés par d'autres. Sur les conseils de ma mère j'avais laissé la case du destinataire libre « T'as qu'à rien mettre, ils le rempliront plus tard ». Je ne savais pas si Bernadette allait changer de nom ou choisir un nom composé et pour Joëlle son nouveau nom, celui de son futur marié, m'était inconnu.
Et enfin Saint Paul. Je savais qu'elle avait le double des clés de la maison grâce à la mère (et peut-être Alain aussi). Je le savais car je refermais toujours le volet de la porte d'entrée principale et avant de mettre un tour de clé j'accrochais de l'intérieur un crochet qui reliait d'un côté la porte et le volet. Souvent je retrouvais ce crochet qui pendait dans le vide. Moi, bêtement, je pensais qu'ils l'avaient oublié maintenant je sais qu'ils me montraient qu'ils étaient en quelque sorte comme les propriétaires. Bien sûr que j'aurais pu changer la serrure mais chaque fois je me disais que c'était eux les fautifs, non ? Mon dieu, quand je repense à tout cela.
Bien sûr qu'il y a eu bien d'autres exemples mais je préfère me limiter à ces trois-là.
Où je repense, encore, à cette nièce diabolique et sa mère, fidèle miroir, déformant ? Déformé ?
Je revois ma mère dans son cercueil et Joëlle et Angélique embrasser celui-ci. A cet instant je n'ai pu m'empêcher de penser en les voyant « Toi on t'a bien baisé la vieille ! »
Qui a entraîné qui ? Un jeu d'équipe, non ? Cette nièce, qui m'annonce fièrement, son désir d'enfant. Je trouve ça fou ! J'ai presque envie d'en finir avec cette conclusion.
Je vais changer mon ouverture et laisser là Alex Kahn pour davantage retrouver Yves Coppens ou Frédéric Lenoir. Tiens, pour la peine, j'y ajouterai même Aurélien Barrau, astrophysicien.
Un homme assez pessimiste sur la fin de notre monde. « Près de 75% de l'humanité connaîtra des phases de canicule qui pourront dépasser allègrement les vingt jours et ceci avant la fin de ce siècle. Et, avant trente ans, nous observerons des déplacements de population à peine imaginables ».
Pessimiste le garçon ? Non, juste réaliste, les deux pieds bien dans ses pompes et lui, c'est sûr, il n'est pas en manque d'informations. Dans son dernier livre il a écrit sur la première page.
« A tous les vivants qui vont souffrir de notre incompétence. Avec honte » Albert Einstein le rejoint « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui le regardent sans rien faire. » Heureusement la nouvelle génération semble plus consciente à l'image de la jeune Greta Thunberg « Quand on commence à agir, l'espoir est partout. Alors, au lieu d'attendre l'espoir, cherchez l'action...Je veux que vous agissiez comme si votre maison était en feu. Parce qu'elle l'est. Vous dites que vous aimez vos enfants. Pourtant, vous volez leur avenir sous leurs yeux ».
Aurélien Barrau s'inquiète au sujet d'une surpopulation – peut-être déjà en route ? - et parlent, d'ores et déjà, de huit, neuf, dix, onze et même douze milliards d'individus en seulement quelques décennies. Et puis, il y a les autres. Les gens simples d'esprit, pour qui enfant rime avec assurance-vie, cela ne leur posent aucune question quant à l'avenir des petits qu'ils vont mettre au monde.
« Moi !... Moi, d'abord ! ...Moi avant tout chose !... Moi, et les enfants, peut-être, plus tard. ».
Allez, on décharge tout, décharge publique, non ? Allons-nous en brûler tout ça.
Et parmi mes regrets notamment, celui de ne pas avoir pu en parler. Ni avec ma sœur, ni avec mon frère. Ceci me paraissait pourtant si important. Une manière de faire notre deuil, celui de notre enfance. Jacques Brel disait : « Mourir la belle affaire, mais vieillir. ».
Allez, je m'autorise a changé cette fin « Mourir la belle histoire, mais souffrir. ».
(Et je garde en moi cette énorme colère, la colère est une courte folie.)
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
----------------------------------------------------------------------------------
-----------------------------------------------
-------------------------
---------
Je me suis rendu à la banque. J'ai retiré un peu plus de dix mille euros, soit l'ensemble de ce que je possède. J'ai dû faire cela en plusieurs fois mais ma patience a payé.
J'ai récupéré également à peu près la même somme chez-moi. J'avais divisé, et ceci depuis plusieurs années, l'argent dans deux enveloppes distinctes. Chacune à l'intérieur des baffes stéréo.
Elles étaient là, sur le buffet de la cuisine, bien scotchées à l'intérieur.
J'ai pensé à faire mensualiser toutes mes factures. Au moins j'aurais le temps, non ?
A Saint Paul, j'ai fait le tri. J'ai retrouvé des trucs que je pensais ne même pas posséder.
J'ai retrouvé de tout et même plus : Des machines, des outils, des pots de pâte à bois ou encore une gamme folle en peinture, différents parquets, des équerres, des chevilles...J'ai même mis la main sur une corde de chantier pour hisser le matériel sur les échafaudages. Elle a un diamètre plus que conséquent. On pourrait, très facilement, tirer une voiture si l'on voulait. Et même un camion.
En parlant de voiture, j'ai acheté une nouvelle voiture, d'occasion bien sûr. Je ne voulais pas qu'ils découvrent ma voiture brûlée, sans contrôle technique et tout le reste… Voilà, j'ai fait le maximum. J'ai même engagé un dernier chantier. Je n'ai pas refait la fuite apparue dans ma grange mais j'ai terminé la gouttière et la retombée côté voisin. J'espère qu'ils seront heureux cet été.
Au final, je me suis dit que ce n'était pas une conclusion mais un véritable capharnaüm.
La dernière fois où j'ai repris ma nouvelle voiture j'écoutais Léo.
Et puis cette dernière phrase « La lucidité se tient dans mon froc ! » hurlait Ferré.
« Être ou ne pas, Être est la réponse » sourit William. Au loin, c'était encore l'été, une éternité quoi !
Et des rêves par milliers « Regarde, là, une orange ! »
Commentaires
Enregistrer un commentaire